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La San-Felice, Tome 02

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– Je ferai observer au roi, répondit Caroline, blessée de ce mouvement d'hilarité qui se manifestait aux dépens de son neveu, que le gouvernement napolitain n'est pas libre, comme celui de l'empereur d'Autriche, de choisir son temps et son heure. Ce n'est pas nous qui déclarons la guerre à la France, c'est la France qui nous la déclare, et même qui nous l'a déclarée; il faut donc voir au plus tôt quels sont nos moyens de soutenir cette guerre.



– Certainement qu'il faut le voir, dit le roi. Commençons par toi, Ariola. Voyons! On parle de 65,000 hommes. Où sont-ils, tes 65,000 hommes?



– Où ils sont, sire?



– Oui, montre-les-moi.



– Rien de plus facile, et le capitaine général Acton est là pour dire à Votre Majesté si je mens.



Acton fit de la tête un signe affirmatif.



Ferdinand regarda Acton de travers. Il lui prenait parfois des caprices, non pas d'être jaloux, il était trop philosophe pour cela, mais d'être envieux. Aussi, le roi présent, Acton ne donnait-il signe d'existence que si Ferdinand lui adressait la parole.



– Le capitaine général Acton répondra pour lui, si je lui fais l'honneur de l'interroger, dit le roi; en attendant, réponds pour toi, Ariola. Où sont tes 65,000 hommes?



– Sire, 22,000 au camp de San-Germano.



Au fur et à mesure qu'Ariola énumérait, Ferdinand, avec un mouvement de tête, comptait sur ses doigts.



– Puis 16,000 dans les Abruzzes, continua Ariola, 8,000 dans la plaine de Sessa, 6,000 dans les murs de Gaete, 10,000 tant à Naples que sur les côtes, enfin 3,000 tant à Bénévent qu'à Ponte-Corvo.



– Il a, ma foi, son compte, dit le roi finissant son calcul en même temps qu'Ariola terminait son énumération, et j'ai une armée de 65,000 hommes.



– Et tous habillés à neuf, à l'autrichienne.



– C'est à dire en blanc?



– Oui, sire, au lieu d'être habillés en vert.



– Ah! mon cher Ariola, s'écria le roi avec une expression de grotesque mélancolie, vêtus de blanc, vêtus de vert, ils n'en ficheront pas moins le camp, va…



– Vous avez une triste idée de vos sujets, monsieur, répondit la reine.



– Triste idée, madame! Je les crois, au contraire, très-intelligents, mes sujets, trop intelligents même; et voilà pourquoi je doute qu'ils se fassent tuer pour des affaires qui ne les regardent pas. Ariola nous dit qu'il a 65,000 hommes; parmi ces 65,000 hommes, il y a 15,000 vieux soldats, c'est vrai; mais ces vieux soldats n'ont jamais brûlé une amorce ni entendu siffler une balle. Ceux-là, il est possible, ne se sauveront qu'au second coup de fusil; quant aux 50,000 autres, ils datent de six semaines ou d'un mois, et ces 50,000 hommes, comment ont-ils été recrutés? Ah! vous croyez, messieurs, que je ne fais attention à rien, parce que, la plupart du temps, pendant que vous discutez, je cause avec Jupiter, qui est un animal plein d'intelligence; mais, au contraire, je ne perds pas un mot de ce que vous dites; seulement, je vous laisse faire; si je vous contrariais, je serais forcé de vous prouver que je m'entends mieux que vous à gouverner, et cela ne m'amuse point assez pour que je risque de me brouiller avec la reine, que cela amuse beaucoup. Eh bien, ces hommes, vous ne les avez enrôlés ni en vertu d'une loi, ni à la suite d'un tirage au sort; non, vous les avez enlevés de force à leurs villages, arrachés par violence à leurs familles, et cela selon le caprice de vos intendants et de vos sous-intendants. Chaque commune vous a fourni huit conscrits par mille hommes; mais voulez-vous que je vous dise comment cela s'est fait? On a d'abord désigné les plus riches; mais les plus riches ont payé rançon et ne sont point partis. On en a désigné de moins riches alors; mais, comme les seconds pouvaient encore payer, ils ne sont pas plus partis que le premiers. Enfin, de moins en moins riches, après avoir levé trois ou quatre contributions, dont on s'est bien gardé de te parler, mon pauvre Corradino, tout mon ministre des finances que tu es, on est arrivé à ceux qui n'avaient pas un grain pour se racheter. Ah! ceux-là, il a bien fallu qu'ils partent. Chacun de ces hommes représente donc une injustice vivante, une flagrante exaction; aucun motif légitime ne l'oblige au service, aucun lien moral ne le retient sous les drapeaux, il est enchaîné par la crainte du châtiment, voilà tout! Et vous voulez que ces gens-là se fassent tuer pour soutenir des ministres injustes, des intendants cupides, des sous-intendants voleurs, et, par-dessus tout cela, un roi qui chasse, qui pêche, qui s'amuse et qui ne s'occupe de ses sujets que pour passer avec sa meute sur leurs terres et dévaster leurs moissons! Ils seraient bien bêtes! Si j'étais soldat à mon service, dès le premier jour, j'aurais déserté, et je me serais fait brigand; au moins, des brigands combattent et se font tuer pour eux-mêmes.



– Je suis forcé d'avouer qu'il y a beaucoup de vérité dans ce que vous dites là, sire, répondit le ministre de la guerre.



– Pardieu! reprit le roi, je dis toujours la vérité, quand je n'ai pas de raisons de mentir, bien entendu. Maintenant, voyons! Je t'accorde tes 65,000 hommes; les voilà rangés en bataille, vêtus à neuf, équipés à l'autrichienne, le fusil sur l'épaule, le sabre au côté, la giberne au derrière. Qui mets-tu à leur tête, Ariola? Est-ce toi?



– Sire, répondit Ariola, je ne puis être à la fois ministre de la guerre et général en chef.



– Et tu aimes mieux rester ministre de la guerre, je comprends cela.



– Sire!



– Je te dis que je comprends cela; et d'un. Voyons, Pignatelli, cela te convient-il, de commander en chef les 65,000 hommes d'Ariola?



– Sire, répondit celui auquel le roi s'adressait, j'avoue que je n'oserais prendre une telle responsabilité.



– Et de deux. Et toi, Colli? continua le roi.



– Ni moi non plus, sire.



– Et toi, Parisi?



– Sire, je suis simple brigadier.



– Oui; vous voulez bien tous commander une brigade, une division même; mais un plan de campagne à tracer, mais des combinaisons stratégiques à accomplir, mais un ennemi expérimenté à combattre et à vaincre, pas un de vous ne s'en chargera!



– Il est inutile que Votre Majesté se préoccupe d'un général en chef, dit la reine: ce général en chef est trouvé.



– Bah! dit Ferdinand; pas dans mon royaume, j'espère?



– Non, monsieur, soyez tranquille, répondit la reine. J'ai demandé à mon neveu un homme dont la réputation militaire puisse à la fois imposer à l'ennemi et satisfaire aux exigences de nos amis.



– Et vous le nommez? demanda le roi.



– Le baron Charles Mack… Avez-vous quelque chose à dire contre lui?



– J'aurais à dire, répliqua le roi, qu'il s'est fait battre par les Français; mais, comme cette disgrâce est arrivée à tous les généraux de l'empereur, y compris son oncle et votre frère le prince Charles, j'aime autant Mack qu'un autre.



La reine se mordit les lèvres à cette implacable raillerie, qui poussait le cynisme jusqu'à se railler soi-même à défaut des autres, et, se levant:



– Ainsi, vous acceptez le baron Charles Mack pour général en chef de votre armée? demanda-t-elle.



– Parfaitement, répondit le roi.



– En ce cas, vous permettez…



Et elle s'avança vers la porte; le roi la suivait des yeux, ne pouvant pas deviner ce qu'elle allait faire, quand tout à coup un cor de chasse, embouché par deux lèvres puissantes et animé par une vigoureuse haleine, commença de sonner le lancer dans la cour du palais, sur laquelle donnaient les fenêtres de la chambre du conseil, et cela avec une telle vigueur, que les vitres en tremblèrent et que ministres et conseillers, ne comprenant rien à cette fanfare inattendue, se regardèrent avec étonnement.



Puis tous les yeux se reportèrent sur le roi, comme pour lui demander l'explication de cette interruption cynégétique.



Mais le roi paraissait aussi étonné que les autres et Jupiter aussi étonné que le roi.



Ferdinand écouta un instant comme s'il doutait de lui-même.



Puis:



– Que fait donc ce drôle? dit-il. Il doit savoir cependant que la chasse est contremandée; pourquoi donne-t-il le premier signal?



Le piqueur continuait de sonner avec fureur.



Le roi se leva très-agité; il était visible qu'il se livrait en lui-même un combat violent.



Il alla à la fenêtre et l'ouvrit.



– Veux-tu te taire, imbécile! cria-t-il.



Puis, refermant la fenêtre avec humeur, il revint, toujours suivi de Jupiter, reprendre sa place sur son fauteuil.



Mais, pendant le mouvement qu'il avait fait, un nouveau personnage était entré en scène sous la protection de la reine; celle-ci, en effet, pendant que le roi parlait à son piqueur, était allée ouvrir la porte de ses appartements qui donnait sur la salle du conseil, et l'avait introduit.



Chacun regardait avec surprise cet inconnu, et le roi avec non moins de surprise que les autres.



XXIII

LE GÉNÉRAL BARON CHARLES MACK

Celui qui causait cet étonnement général était un homme de quarante-cinq à quarante-six ans, grand, blond, pâle, portant l'uniforme autrichien, les insignes de général, et, entre autres décorations, les plaques et les cordons de Marie-Thérèse et de Saint-Janvier.



– Sire, dit la reine, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté le baron Charles Mack, qu'elle vient de nommer général en chef de ses armées.



– Ah! général, dit le roi en regardant avec un certain étonnement l'ordre de Saint-Janvier, dont le général était décoré et que le roi ne se rappelait pas lui avoir donné, enchanté de faire votre connaissance.



Et il échangea avec Ruffo un coup d'oeil qui voulait dire: «Attention!»



Mack s'inclina profondément, et sans doute allait-il répondre à ce compliment du roi, lorsque la reine, prenant la parole:



– Sire, dit-elle, j'ai cru que nous ne devions pas attendre l'arrivée du baron à Naples pour lui donner un signe de la considération que vous avez pour lui, et, avant qu'il quittât Vienne, je lui ai fait remettre, par votre ambassadeur, les insignes de votre ordre de Saint-Janvier.

 



– Et moi, sire, dit le baron avec un enthousiasme un peu trop théâtral pour être vrai, plein de reconnaissance pour les bontés de Votre Majesté, je suis venu avec la promptitude de l'éclair lui dire: Sire, cette épée est à vous.



Mack tira son épée du fourreau, le roi recula son fauteuil. Comme Jacques Ier, il n'aimait pas la vue du fer.



Mack continua:



– Cette épée est à vous et à Sa Majesté la reine, et elle ne dormira tranquille dans son fourreau que quand elle aura renversé cette infâme république française, qui est la négation de l'humanité et la honte de l'Europe. Acceptez-vous mon serment, sire? continua Mack en brandissant formidablement son épée.



Ferdinand, peu porté de sa personne aux mouvements dramatiques, ne put s'empêcher, avec son admirable bon sens, d'apprécier tout ce que l'action du général Mack avait de ridicule forfanterie, et, avec son sourire narquois, il murmura dans son patois napolitain, qu'il savait inintelligible pour tout homme qui n'était pas né au pied du Vésuve, ce seul mot:



– 

Ceuza!



Nous voudrions bien traduire cette espèce d'interjection échappée aux lèvres du roi Ferdinand; mais elle n'a malheureusement pas d'équivalent dans la langue française. Contentons-nous de dire qu'elle tient à peu près le milieu entre fat et imbécile.



Mack, qui, en effet, n'avait pas compris et qui attendait, l'épée à la main, que le roi acceptât son serment, se retourna assez embarrassé vers la reine.



– Je crois, dit Mack à la reine, que Sa Majesté m'a fait l'honneur de m'adresser la parole.



– Sa Majesté, répondit la reine sans se déconcerter, vous a, général, par un seul mot plein d'expression, témoigné sa reconnaissance.



Mack s'inclina, et, tandis que la figure du roi conservait son expression de railleuse bonhomie, remit majestueusement son épée au fourreau.



– Et maintenant, dit le roi lancé sur cette pente moqueuse qu'il aimait tant à suivre, j'espère que mon cher neveu, en m'envoyant un de ses meilleurs généraux pour renverser cette infâme république française, m'a en même temps envoyé un plan de campagne arrêté par le conseil aulique.



Cette demande, faite avec une naïveté parfaitement jouée, était une nouvelle raillerie du roi, le conseil aulique ayant élaboré les plans de la campagne de 96 et de 97, plans sur lesquels les généraux autrichiens et l'archiduc Charles lui-même avaient été battus.



– Non, sire, répondit Mack, j'ai demandé à Sa Majesté l'empereur, mon auguste maître, carte blanche à ce sujet.



– Et il vous l'a accordée, je l'espère? demanda le roi.



– Oui, sire, il m'a fait cette grâce.



– Et vous allez vous en occuper sans retard, n'est-ce pas, mon cher général? car j'avoue que j'en attends avec impatience la communication.



– C'est chose faite, répondit Mack avec l'accent d'un homme parfaitement satisfait de lui-même.



– Ah! dit Ferdinand redevenant de bonne humeur, selon sa coutume, quand il trouvait quelqu'un à railler, vous l'entendez, messieurs. Avant même que le citoyen Garat nous eût déclaré la guerre au nom de l'infâme république française, l'infâme république française, grâce au génie de notre général en chef, était déjà battue. Nous sommes véritablement sous la protection de Dieu et de saint Janvier. Merci, mon cher général, merci.



Mack, tout gonflé du compliment qu'il prenait à la lettre, s'inclina devant le roi.



– Quel malheur, s'écria celui-ci, que nous n'ayons point là une carte de nos États et des États romains, pour suivre les opérations du général sur cette carte. On dit que le citoyen Buonaparte a, dans son cabinet de la rue Chantereine, à Paris, une grande carte sur laquelle il désigne d'avance à ses secrétaires et à ses aides de camp les points sur lesquels il battra les généraux autrichiens; le baron nous eût désigné d'avance ceux sur lesquels il battra les généraux français. Tu feras faire pour le ministère de la guerre, et tu mettras à la disposition du baron Mack, une carte pareille à celle du citoyen Buonaparte, tu entends, Ariola?



– Inutile de prendre cette peine, sire, j'en ai une excellente.



– Aussi bonne que celle du citoyen Buonaparte? demanda le roi.



– Je le crois, répondit Mack d'un air satisfait.



– Où est-elle, général? reprit le roi, où est-elle? Je meurs d'envie de voir une carte sur laquelle on bat l'ennemi d'avance.



Mack donna à un huissier l'ordre de lui apporter son portefeuille, qu'il avait laissé dans la chambre voisine.



La reine, qui connaissait son auguste époux et qui n'était point dupe des compliments affectés qu'il faisait à son protégé, craignant que celui-ci ne s'aperçût qu'il servait de quintaine à l'humeur caustique du roi, objecta que ce n'était peut-être pas le moment de s'occuper de ce détail; mais Mack, ne voulant point perdre l'occasion de faire admirer par trois ou quatre généraux présents sa science stratégique, s'inclina en manière de respectueuse insistance, et la reine céda.



L'huissier apporta un grand portefeuille sur lequel étaient imprimés en or, d'un côté les armes de l'Autriche, et de l'autre côté le nom et les titres du général Mack.



Celui-ci en tira une grande carte des États romains avec leurs frontières, et l'étendit sur la table du conseil.



– Attention, mon ministre de la guerre! attention, messieurs mes généraux! dit le roi. Ne perdons pas un mot de ce que va nous dire le baron. Parlez, baron; on vous écoute.



Les officiers se rapprochèrent de la table avec une vive curiosité; le baron Mack possédait, on ne savait pourquoi à cette époque, et on ne l'a même jamais su depuis, la réputation de l'un des premiers stratégistes du monde.



La reine, au contraire, ne voulant point avoir part à ce quelle regardait comme une mystification de la part du roi, se retira un peu à l'écart.



– Comment! madame, dit le roi, au moment où le baron consent à nous dire où il battra ces républicains que vous détestez tant, vous vous éloignez!



– Je n'entends rien à la stratégie, monsieur, répondit aigrement la reine; et peut-être, continua-t-elle en désignant de la main le cardinal Ruffo, prendrais-je la place de quelqu'un qui s'y entend.



Et, s'approchant d'une fenêtre, elle battit de ses doigts contre les carreaux.



Au même instant, comme si c'eût été un signal donné, une seconde fanfare retentit; seulement, au lieu de sonner le

lancer

, comme la première, elle sonnait la

vue

.



Le roi s'arrêta comme si ses pieds eussent pris tout à coup racine dans la mosaïque qui formait le parquet de la chambre; sa figure se décomposa, une expression de colère prit la place du vernis de bonhomie railleuse répandue sur elle.



– Ah çà! mais, décidément, dit-il, ou ils sont idiots, ou ils ont juré de me rendre fou. Il s'agit bien de courre le cerf ou le sanglier; nous chassons le républicain.



Puis, s'élançant pour la seconde fois vers la fenêtre, qu'il ouvrit avec plus de violence encore que la première:



– Mais te tairas-tu, double brute! cria-t-il; je ne sais à quoi tient que je ne descende et que je ne t'étrangle de mes propres mains.



– Oh! sire, dit Mack, ce serait, en vérité, trop d'honneur pour ce manant.



– Vous croyez, baron? dit le roi reprenant sa bonne humeur. Laissons-le donc vivre et ne nous occupons que d'exterminer les Français. Voyons votre plan, général, voyons-le.



Et il referma la fenêtre avec plus de calme qu'on ne pouvait l'espérer de l'état d'exaspération où l'avait mis le son du cor, et dont heureusement l'avait, comme par miracle, tiré la flatterie banale du général Mack.



– Voyez, messieurs, dit Mack du ton d'un professeur qui enseigne à ses élèves, nos 60,000 hommes sont divisés en quatre ou cinq points sur cette ligne qui s'étend de Gaete à Aquila.



– Vous savez que nous en avons 65,000, dit le roi; ainsi ne vous en gênez pas.



– Je n'en ai besoin que de 60,000, sire, dit Mack; mes calculs sont établis sur ce chiffre, et Votre Majesté aurait 100,000 hommes, que je ne lui prendrais pas un tambour de plus; d'ailleurs, j'ai les renseignements les plus exacts sur le nombre des Français, ils ont à peine 10,000 hommes.



– Alors, dit le roi, nous serons six contre un, voilà qui me rassure tout à fait. Dans la campagne de 96 et de 97, les soldats de mon neveu n'étaient que deux contre un, quand ils ont été battus par le citoyen Buonaparte.



– Je n'étais point là, sire, répondit Mack avec le sourire de la suffisance.



– C'est vrai, répondit le roi avec une parfaite simplicité; il n'y avait là que Beaulieu, Wurmser, Alvinzi et le prince Charles.



– Sire, sire! murmura la reine en tirant Ferdinand par la basque de sa veste de chasse.



– Bon! ne craignez rien, dit le roi, je sais à qui j'ai affaire, et puis je ne le gratterai que tant qu'il me tendra la tête.



– Je disais donc, reprit Mack, que le gros de nos troupes, vingt mille hommes à peu près, est à San-Germano, et que les quarante mille autres sont campés sur le Tronto, à Sessa, à Tagliacozzo et à Aquila. Dix mille hommes traversent le Tronto et chassent la garnison française d'Ascoli, dont ils s'emparent, et s'avancent sur Fermo par la voie Émilienne. Quatre mille hommes sortent d'Aquila, occupent Rieti et se dirigent sur Terni; cinq ou six mille descendent de Tagliacozzo à Tivoli pour faire des courses dans la Sabine; huit mille autres partent du camp de Sessa et pénètrent dans les États romains par la voie Appienne; six mille autres enfin s'embarquent, font voile pour Livourne et coupent la retraite aux Français, qui se retirent par Perugia.



– Qui se retirent par Perugia… Le général Mack ne nous dit pas précisément, comme le citoyen Buonaparte, où il battra l'ennemi; mais il nous dit par où il se retire.



– Eh bien, si fait, dit Mack triomphant, je vous dis où je bats l'ennemi.



– Ah! voyons cela, dit le roi, qui paraissait prendre presque autant de plaisir à la guerre qu'il en eût pris à la chasse.



– Avec Votre Majesté et vingt ou vingt-cinq mille hommes, je pars de San-Germano.



– Vous partez de San-Germano avec moi.



– Je marche sur Rome.



– Avec moi toujours.



– Je débouche par les routes de Ceperano et de Frosinone.



– Mauvaises routes, général! je les connais, j'y ai versé.



– L'ennemi abandonne Rome.



– Vous en êtes sur?



– Rome n'est point une place qui puisse être défendue.



– Et, quand l'ennemi a abandonné Rome, que fait-il?



– Il se retire sur Civita-Castellana, qui est une position formidable.



– Ah! ah! Et vous l'y laissez, bien entendu?



– Non pas; je l'attaque et je le bats.



– Très-bien. Mais si, par hasard, vous ne le battiez pas?



– Sire, dit Mack en mettant la main sur sa poitrine et en s'inclinant devant le roi, quand j'ai l'honneur de dire à Votre Majesté que je le battrai, c'est comme s'il était battu.



– Alors, tout va bien! dit le roi.



– Sa Majesté a-t-elle quelques objections à faire sur le plan que je lui ai exposé?



– Non; il n'y a absolument qu'un point sur lequel il s'agirait de nous mettre d'accord.



– Lequel, sire?



– Vous dites, dans votre plan de campagne, que vous partez de San-Germano avec moi?



– Oui, sire.



– J'en suis donc, moi, de la guerre?



– Sans doute.



– C'est que vous m'en donnez la première nouvelle. Et quel grade m'offrez-vous dans mon armée? Ce n'est point indiscret, n'est-ce pas, de vous demander cela?



– Le suprême commandement, sire; je serai heureux et fier d'obéir aux ordres de Votre Majesté.



– Le suprême commandement!.. Hum!



– Votre Majesté refuserait-elle?.. On m'avait fait espérer cependant…



– Qui cela?



– Sa Majesté la reine.



– Sa Majesté la reine est bien bonne; mais Sa Majesté la reine, dans la trop haute opinion qu'elle a toujours eue de moi et qui se manifeste en cette occasion, oublie que je ne suis pas un homme de guerre. A moi le suprême commandement? continua le roi. Est-ce que San-Nicandro m'a élevé à être un Alexandre ou un Annibal? est-ce que j'ai été à l'École de Brienne comme le citoyen Buonaparte? est-ce que j'ai lu Polybe? est-ce que j'ai lu les

Commentaires

 de César? est-ce que j'ai lu le chevalier Folard, Montecuculli, le maréchal de Saxe, comme votre frère le prince Charles? est-ce que j'ai lu tout ce qu'il faut lire, enfin, pour être battu dans les règles? est-ce que j'ai jamais commandé autre chose que mes Lipariotes?



– Sire, répondit Mack, un descendant de Henri IV et un petit-fils de Louis XIV sait tout cela sans l'avoir appris.



– Mon cher général, dit le roi, allez conter ces bourdes à un sot, mais pas à moi qui ne suis qu'une bête.

 



– Oh! sire! s'écria Mack étonné d'entendre un roi dire si franchement son opinion sur lui-même.



Mack attendit, Ferdinand se grattait l'oreille.



– Et puis? demanda Mack voyant que ce que le roi avait à dire ne venait pas tout seul.



Ferdinand parut se décider.



– Une des premières qualités d'un général est d'être brave, n'est-ce pas?



– Incontestablement.



– Alors, vous êtes brave, vous?



– Sire!



– Vous êtes sûr d'être brave, n'est-ce pas?



– Oh!



– Eh bien, moi, je ne suis pas sûr de l'être.



La reine rougit jusqu'aux oreilles; Mack regarda le roi avec étonnement. Les ministres et les conseillers, qui connaissaient le cynisme du roi, sourirent; rien ne les étonnait, venant de cet étrange individualité nommée Ferdinand.



– Après cela, continua le roi, peut-être que je me trompe et que je suis brave sans m'en douter; nous verrons bien.



Se retournant alors vers ses conseillers, ses ministres et ses généraux:



– Messieurs, dit-il, vous avez entendu le plan de campagne du baron?



Tous firent signe que oui.



– Et tu l'approuves, Ariola?



– Oui, sire, répondit le ministre de la guerre.



– Tu l'approuves, Pignatelli?



– Oui, sire.



– Et toi, Colli?



– Oui, sire.



– Et toi, Parisi?



– Oui, sire.



Enfin, se tournant vers le cardinal, qui se tenait un peu à l'écart comme il avait fait tout le reste de la séance.



– Et vous, Ruffo? demanda-t-il.



Le cardinal garda le silence.



Mack avait salué chacune de ces approbations d'un sourire; il regarda avec étonnement cet homme d'Église qui ne se hâtait point d'approuver comme les autres.



– Peut-être, dit la reine, M. le cardinal en avait-il préparé un meilleur?



– Non, Votre Majesté, répondit le cardinal sans se déconcerter; car j'ignorais que la guerre fût si insistante, et personne ne m'avait fait l'honneur de me demander mon avis.



– Si Votre Éminence, dit Mack d'une voix railleuse, a quelques observations à faire, je suis prêt à les écouter.



– Je n'eusse point osé exprimer mon opinion sans la permission de Votre Excellence, répondit Ruffo avec une extrême courtoisie; mais, puisque Votre Excellence m'y autorise…



– Oh! faites, faites, Éminence, dit Mack en riant.



– Si j'ai bien compris les combinaisons de Votre Excellence, dit Ruffo, voici le but qu'elle se propose dans le plan de campagne qu'elle nous a fait l'honneur d'exposer devant nous…



– Voyons mon but, dit Mack croyant avoir trouvé à son tour quelqu'un à goguenarder.



– Oui, voyons cela, dit Ferdinand, qui donnait d'avance la victoire au cardinal, par la seule raison que la reine le détestait.



La reine frappa du pied avec impatience; le cardinal vit le mouvement, mais ne s'en préoccupa point; il connaissait les mauvais sentiments de la reine à son égard, et ne s'en inquiétait que médiocrement; il continua donc avec une parfaite tranquillité:



– Votre Excellence, en étendant sa ligne, espère, grâce à sa grande supériorité numérique, dépasser les extrémités de la ligne française, l'envelopper, pousser des corps les uns sur les autres, jeter parmi eux la confusion, et, comme la retraite leur sera coupée par la Toscane, les détruire ou les faire prisonniers.



– Je vous eusse expliqué ma pensée, que vous ne l'eussiez pas mieux comprise, monsieur, dit Mack ravi. Je les ferai prisonniers depuis le premier jusqu'au dernier, et pas un Français ne retournera en France pour donner des nouvelles de ses compagnons, aussi vrai que je m'appelle le baron Charles Mack. Avez-vous quelque chose de mieux à proposer?



– Si j'eusse été consulté, répondit le cardinal, j'eusse du moins proposé autre chose.



– Et qu'eussiez-vous proposé?



– J'eusse proposé de diviser l'armée napolitaine en trois corps seulement; j'eusse concentré 25 ou 30,000 hommes entre Cieti et Terni; j'eusse envoyé 12,000 hommes sur la voir Émilienne pour combattre l'aile gauche