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Aimé Burdet, Jean Marie Chevalier
Le palais de l'Isle à Annecy
Récit historique des deux premières années de la Révolution française

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333492
Table des matières
PRÉFACE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
ANNOTATIONS
A. (Voir page 30.)
B. (Voir p. 34.)
C. (Voir p. 53.)
D. (Voir p. 55.)
E. (Voir p. 60.)
F. (Voir p. 66.)
G. (Voir p. 67.)
H. (Voir p. 75.)
I. (Voir p. 139.)
K. (Voir page 179.)
L.
NOTICE BIOGRAPHIQUE
SUR M. AIMÉ BURDET
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.

PRÉFACE
Table des matières
Le Palais de l’Isle à Annecy a pour auteur M. Aimé Burdet, imprimeur-libraire de cette ville. Ce récit historique parut pour la première fois dans les colonnes du journal l’Echo du Mont-Blanc. Il occupa 40 feuilletons du 28 juillet 1855 au mois de septembre 1856. Le public le goûta.
La réédition actuelle forme un volume in-8°, c’est une œuvre de piété filiale. M. Charles Burdet, ancien imprimeur-libraire, consacre ce monument Annécien et littéraire à la mémoire de son très digne père.
Voici à quelle occasion fut écrit Le Palais de l’Isle. M. Aimé Burdet, rédacteur de l’Echo du Mont-Blanc, voulant couvrir la responsabilité d’un honnête correspondant anonyme, fut condamné à 15 jours de prison. Les débats judiciaires, commencés en 1853, ne prirent fin qu’en 1855. Le père de M. Aimé Burdet, Alexis, avait été honoré de la même peine, sous le gouvernement de la Terreur.
Tous les Savoyards connaissent le mouvement libéral et révolutionnaire, accompli dans les Etats sardes en 1848. En tout temps, la Révolution montre les mêmes instincts. Voulant donner satisfaction à ses adulateurs et adeptes, elle poursuit, de toutes ses sévérités, les conservateurs de race. Le fonds ne change guère: le catholicisme, voilà l’ennemi. Sans cela, la Révolution cesserait d’être satanique, comme l’a écrit M. Joseph de Maistre. M. Burdet, en prison, fut considéré comme un condamné non dangereux.
Le registre d’écrou, dressé durant la Terreur, fut mis à sa disposition. Il va nous dire lui-même le parti qu’il en tira. Les indications relevées durant sa détention servirent «à utiliser quelques notes recueillies de longue main et qui sont loin d’être complètes. Nous abrégeons nos citations pour ne nous arrêter qu’à la singularité des motifs cités dans les mandats d’arrestations.» (Page 22.)
Plus loin, l’Auteur complète sa pensée:
«Avant de terminer, je dois quelques explications aux lecteurs assez indulgents pour m’avoir suivi dans le récit d’une époque, qui offre tant d’analogie avec la situation actuelle de notre pays. Je croyais d’abord n’écrire que quelques pages très légères, en souvenir des quinze jours de prison que je m’honore d’avoir subis au Palais de l’Isle, et aussi en mémoire des quinze jours que mon père y a passés glorieusement. C’est ce qui justifie le titre de mon récit. Mais, sur les pressantes instances de quelques amis, je dus étendre mon cadre pour utiliser les matériaux assez rares qui sont entre mes mains, de même que ceux qui m’ont été confiés plus tard, et les faits qui m’ont été racontés par des témoins oculaires. Cette circonstance explique suffisamment l’absence de plan qui règne dans ce feuilleton. On doit le considérer comme une archive où j’ai renfermé des documents qui auraient pu se perdre, et des souvenirs qui vont bientôt disparaître avec moi.
«La main sur la conscience, je puis affirmer que tout ce que j’ai rapporté a été puisé aux meilleures sources. Cette compilation pourra donc servir à celui qui, plus heureux que moi, aura des loisirs pour y mettre de l’ordre.
«J’ai clos Le Palais de l’Isle avec l’année 1793, afin de commencer une nouvelle série de feuilletons qui lui feront suite.» (Pages 249, 250.)
Le journal l’Echo du Mont-Blanc, rédigé par M. Burdet depuis 1848, prit fin en 1856. Les difficultés devinrent insurmontables. Alors resta dans l’oubli la nouvelle série de feuilletons, qui devaient faire suite aux précédents et donner la physionomie d’Annecy depuis 1794 au Concordat. Ce fut une lacune regrettable. Notre auteur écrivait en 1859 à son ami M. Serand: «Je ne suis plus de ce monde, et je dois renoncera l’exécution des projets historiques que j’avais formés sur notre pays.»
Dans sa forme présente, Le Palais de l’Isle comprend dix chapitres avec sommaires, et 250 pages in-8° d’impression. Le titre seul est une recommandation.
Le monument qu’il désigne rappelle les plus importantes vicissitudes historiques d’Annecy.
Le Palais de l’Isle fut successivement une Maison forte ou châtellenie. un Atelier monétaire, une Chambre des comptes, le siège de la
Judicature mage, du Conseil général, de la Chambre de délégation pour les servis féodaux, du Bureau d’affranchissement, des Prisons révolutionnaires, des Prisons royales, d’un Asile de vieillards.
M. le chanoine Ducis, archiviste, vient de faire paraître une brochure de 78 pages in-8°, dans laquelle il montre les anciennes phases historiques du Palais de l’Isle d’Annecy.
M. Burdet s’est borné à tracer la monographie des prisons royales et de l’héroïque dévouement des Sœurs de la Charité qui les administraient au moment de sa détention. Le registre d’écrou des prisons révolutionnaires lui a fourni l’occasion de caractériser les principales scènes de la Terreur à Annecy, de 1792 à la fin de 1793.
Les prisons du Palais de l’Isle contenaient de 20 à 3o détenus, de 1790 à 1792. Le régime atroce de la Terreur porta promptement à 200 le nombre des prisonniers. A bref délai, deux maisons de Religieuses expulsées se remplirent de détenus politiques et judiciaires. Il fallait bien l’égalité pour tous, voire même pour les toits et clochers «qui offensent l’œil républicain». (Documents, page 259.)
Le récit de M. Burdet a pour but de réunir des documents exposés à disparaître, de faire une compilation destinée à caractériser les scènes et orgies révolutionnaires à Annecy. L’invasion de la Savoie, opérée sans déclaration de guerre, était contraire au droit des gens. Le nouveau gouvernement, imposé de force, était sans mission et sans autorité légitime; on dirait aujourd’hui anarchiste. La prétendue sanction du vote populaire ne fut jamais prise au sérieux. Le gouvernement français lui-même le comprit; et, en 1796 seulement, il commença des négociations régulières avec le roi de Sardaigne en vue de la cession de la Savoie.
M. Burdet, avec son jugement droit et logique, appréciait ainsi ces événements; il avait de plus le courage qui manque aux chiens muets et aux adulateurs, celui de dire ouvertement la vérité connue. Le style du Palais de l’Isle est simple, modeste, sans prétention littéraire, assaisonné de finesse gauloise et de franchise savoyarde et annécienne. On pourrait aussi ajouter, avec le langage de saint François de Sales, qu’il est instructif et affectif. Il dénote une âme délicate et tendrement affectueuse. On y remarque facilement des défauts. Les redites sont fréquentes, l’ordre chronologique des faits n’est pas toujours suivi, le manque de documents suffisants accuse des lacunes. Le récit est tronqué ; mais nous avons dit les excuses légitimes de l’auteur. Dans son ensemble, le narré plaît; sa lecture procurera satisfaction et profit. Quelques annotations, laissées par l’auteur, ont été intercalées à propos, par des chroniqueurs amis.
Le texte du Palais de l’Isle est suivi de nombreux Documents recueillis par le zèle éclairé de M. Eloi Serand. Ils servent de pièces justificatives. Nous les devons à la communication obligeante de M. Serand fils. L’éditeur a eu l’heureuse pensée de clore le nouveau volume par la réimpression de la
«Notice biographique de M. Aimé Burdet». Elle fut imprimée à Annecy en 1863, in-8° de 54 pages.
Aimé - Antoine - François Burdet naquit le 1er octobre 1790. Il rendit sa belle âme à Dieu le 3o juin 1862.
A la fin de sa carrière littéraire, en 1856, il pouvait écrire en toute vérité : «Il faut avoir vécu de notre vie pour sentir la satisfaction que donne la conscience du devoir dans une noble lutte, quelqu’abreuvée qu’elle soit d’outrages........ Et voilà pourquoi, en tenant la plume, nous ne l’avons jamais trempée dans le fiel qui déborde des passions haineuses, de celles qui souillent tant de pages. Nous fûmes passionnés, nous le confessons, mais de cette passion des nobles choses qui s’appelle: Dieu, Eglise, Patrie.»
La vie de M. Burdet fut celle d’un homme de bien, d’un catholique avant tout, d’un patriote éclairé, d’un lettré, d’un érudit, d’un ami et défenseur intelligent des nobles traditions de son pays. Les lecteurs pourront apprécier, dans sa Biographie, la vérité de ce jugement.
Annecy. 14 septembre 1894. 3e anniversaire centenaire de l’apostolat de saint François de Sales en Chablais.
J.-M. CHEVALIER,
Chanoine honoraire.

CHAPITRE PREMIER
Table des matières
Palais de l’Isle, aperçu historique. — Disposition et destination des bâtiments. — Prisons. — Régime alimentaire. — Aumônes en. faveur des prisonniers. — Appel des Sœurs de St-Vincent de Paul. — Soins moraux. — Surveillance. — Organisation du travail. — Personnel des fonctionnaires. — Nombre de détenus.
L’ÎLE. sur laquelle est bâtie la prison d’Annecy ressemble à la projection d’un fuseau aux pointes écourtées, le grand axe, bien entendu, dans le sens du courant du Thioux, qui coule de l’Est à l’ouest.
Un vieux manuscrit dit que c’est une maison forte à forme de galère, appelée l’Isle. D’une pointe à l’autre elle a 71 mètres et 20 dans sa plus grande largeur, de sorte qu’elle est un peu plus courte et d’un quart plus large qu’un vaisseau de ligne.
Elle divise la rivière en deux bras inégaux. Celui du nord, large, profond, navigable, est traversé par un pont à talon; celui du sud est étroit et le pont en pierre sur lequel on le passe est assez large pour les voitures. La moitié Est de l’Isle est couverte par les bâtiments de la prison; l’autre moitié, à l’ouest, forme une cour, servant de passage public, et entourée de maisons appartenant à divers particuliers.
La prison comprend un ensemble de bâtiments construits à des époques bien différentes. L’ancien manoir des premiers propriétaires se distingue facilement des constructions plus récentes dont les dispositions dénoncent évidemment le motif de leur érection.
Comme dans tous les anciens châteaux, le massif des bâtiments est dominé par la tour contenant l’escalier circulaire autant que séculaire et couronnée par la pigeonnière seigneuriale.
La pointe Est de l’Isle est surmontée d’une tourelle élégante; elle avait sur la pointe ouest une sœur plus grande et plus haute. Mais voici qu’un jour les amis de la liberté y aperçurent une girouette qui avait échappé jusque-là à leur surveillance révolutionnaire. Vite on met en réquisition maçons et charpentiers, au nom du salut de la patrie, et en quelques heures les bois de la tourelle flottent sur la rivière, tandis que les débris des murs et du hardi cul-de-lampe qui les portait vont en obstruer le lit. Ces débris l’obstruaient encore il y a peu de temps. Ainsi, pour atteindre les girouettes, on renversa la tourelle.
Malgré cette mutilation vandale, malgré que les humbles fenils des anciens possesseurs aient été transformés en constructions par trop régulières, l’ensemble de l’Isle, de quelque côté qu’on la regarde, n’en présente pas moins au peintre un sujet gracieux d’étude, quoiqu’ayant beaucoup perdu de son aspect gracieux, depuis qu’on a abattu les vieux marronniers, dont les têtes arrondies étaient le bruyant et joyeux asile de milliers de moineaux.
Cette île pittoresque est placée au milieu d’un cadre digne d’elle. La rivière l’entoure amoureusement de son flot pur et tranquille. Ses rives sont couvertes de maisons d’une admirable variété de formes et de couleurs. Il est rare de trouver réunis, dans un espace aussi étroit, plus de constructions de toutes formes, plus de toits enchevêtrés les uns dans les autres, plus de façades à baies de toutes grandeurs et de toute forme, plus de galeries étranges aux planches colorées par le soleil et la pluie, tous objets qui, par leurs lignes tourmentées et leurs accidents introuvables, font les délices des artistes et enrichissent leur palette de tons inconnus.
A l’ouest est le pont Morens avec ses quatre vieilles arches inégales, ses maisons de toutes les époques, son épi du milieu qui supporte l’antique et gracieuse chapelle de Saint-Georges . Il encadre admirablement ce coin précieux du monde où le peintre vient s’inspirer et où il trouve les sujets de ses études les plus goûtées.
A l’Est est le pont de la Halle, aux trois arcades élégantes. La ville le doit à la munificence du sieur de la Bretonnière, abbé de Saint-Evreux en Normandie, qui le fit construire dans le XVIIe siècle. Ce noble abbé était intendant de la maison de Henri de Savoie, duc de Nemours. C’est tout ce que nous avons pu recueillir sur cet homme généreux.
Au milieu du pont, la piété du donateur avait placé une élégante pyramide en pierre, surmontée d’une croix en fer. Elle avait échappé à la révolution; il y a peu d’années qu’on a fait disparaître l’une et l’autre, sans qu’on ait pu deviner le motif de cette mutilation.
Par-delà ce pont, entre la façade de l’ancien premier monastère de la Visitation et le pavillon élégant élevé sur la culée de l’arc de Boringe, qui autrefois fermait le port de ce côté, est une échappée délicieuse sur la Louia de la Capite, le lac et les montagnes qui l’encadrent.
L’Isle entière et ses bâtiments appartenaient à l’illustre et ancienne famille des comtes de Monthoux et du Barioz, dont la descendance masculine vient de s’éteindre dans la personne du vaillant capitaine Charles, qui avait fait les campagnes des huit dernières années de l’Empire et qui en était revenu couvert de gloire et de blessures .
Les seigneurs de Monthoux exerçaient la juridiction dans l’Isle, «et afin que dans cette ville, dit le vieux ma-
«nuscrit déjà cité, il n’y eut d’autre juridiction que celle
«du seigneur duc de Genevois et de Nemours, on advisa
«de la faire acheter par Henri Pelard, pour lors audi-
«teur à la Chambre des comptes du Genevois, qui la
«revendit à monseigneur Jacques, duc de Genevois,
«ensemble la juridiction qui s’exerçait dans la maison
«du sieur Guirod et en une salle encore de présent (1640)
«appelée le bureau; l’establit en ce lieu de l’Isle, dans
«l’enclos duquel sont du présent les auditoires et bu-
«reaux du conseil, chambre des comptes et juge-mage
«du Genevois, les archives, le greffe, les prisons et ca-
«chots, et toute ceinte de petites banches soit boutiques
«fermant à clef, pour la résidence des procureurs, etc.»
C’est sans doute depuis cette acquisition que la Maison forte achetée au seigneur de Monthoux a pris le nom de Palais de justice.
Nous n’avons pu trouver la date de cette vente, même dans les papiers des Pelard que nous avons entre les mains. [Vers 1570.]
L’illustre Jacques de Nemours, l’un des plus grands capitaines de son temps, né en 153 1, perdit son père le 11 novembre 1535, et sa mère Charlotte d’Orléans le 20 septembre 1549. Lui-même mourut le 18 juin 1585. La vente n’a pu donc avoir lieu que depuis qu’il a succédé à son père, ou depuis la mort de sa mère, si elle a été régente au nom de son fils, ou enfin depuis que Jacques s’étant retiré dans son duché, après l’insuccès de son expédition contre le duc de Deux-Ponts, en 1569, put plus particulièrement s’occuper de ses propres affaires, car jusqu’alors il avait passé la première partie de sa vie dans les camps et dans les cours.
La grande cour publique de l’Isle était autrefois une cour de service et par conséquent entourée des écuries et chenils des seigneurs de Monthoux. C’est dans ces humbles locaux que pour se rapprocher du siège de la justice, les hommes de lois s’établirent dans ces banches fermant à clef dont nous avons parlé précédemment. C’est dans ces modestes échoppes que nos pères trouvaient des notaires désintéressés, des procureurs à la main légère, dont la fortune, fruit lent de l’ordre et d’un travail assidu, était bénie de Dieu.
Lorsque la judicature-maje fut transférée ailleurs, aux hommes de plume succédèrent des percepteurs, des buralistes, des greffiers, des industriels.
Une de ces banches fut pendant longtemps le rendez-vous des dilettanti d’Annecy. Elle était occupée par Favre Charles, ancien commandant de la place d’Avignon, au commencement de la Révolution, et chef dévoué de toutes les musiques d’amateur républicaines, impériales, nationales, royales, et de toutes les réunions philharmoniques qui sont nées et mortes pendant cinquante ans dans notre bonne ville d’Annecy. C’était bien l’âme la plus belle et la plus candide qu’on pût rencontrer. Il avait le talent éminent de traduire sur sa flûte et de faire partager à ceux qui l’entendaient tous les sentiments de son noble cœur. Son triomphe était la romance. C’était une chose délicieuse de l’entendre quand, par une belle soirée d’été, il s’abandonnait à son inspiration, sur son instrument chéri. Le peuple s’assemblait devant sa maison et l’émotion était si douce que lors même que les sons perlés et suaves ne tombaient plus de sa fenêtre, l’oreille croyait les saisir encore. Nous l’avons entendu dans un duo avec le célèbre Tulou. Le jeu de celui-ci avait plus de travail et de brillant; mais Favre seul rendait les paupières humides.
Le massif des constructions occupées par les détenus et le service des prisons couvre le centre de l’Isle. La partie du nord paraît être la plus ancienne et probablement celle qui a été vendue par les comtes de Monthoux. L’aile du midi semble être d’une construction postérieure, vu qu’elle est en pierres de taille, élevée d’un seul jet, et que sa disposition intérieure annonce évidemment sa destination actuelle.
L’ancienne porte d’entrée donnait dans l’escalier de la tour; elle est maintenant murée; mais on voit encore au-dessus et intactes les armoiries des ducs de la Maison de Savoie, que la révolution a oublié de détruire.
Sauf une pièce, le rez-de-chaussée tant du nouveau que de l’ancien bâtiment est voûté. Il est occupé par le logement du concierge, la cuisine et ses dépendances, les caves et les cachots. Les voûtes sont basses; les pièces de service sont humides, sombres et ne reçoivent jamais un rayon de soleil. L’été, la température en est si basse que toute personne venant du dehors se sent saisie comme si elle entrait dans une glacière. On ne peut y introduire ni chaleur, ni air pur, en ouvrant les fenêtres; car les eaux de la rivière sont ordinairement si basses dans le petit canal, que ce serait faire pénétrer un air infecté qui, mêlé aux miasmes ordinaires des prisons, augmenterait les chances de maladies endémiques.
Un séjour prolongé dans ces bas offices affecte la santé et la vue, rend triste et morose; et quand ceux qui les habitent quittent un instant cet affreux séjour, leur poitrine souffre de la vivacité de l’air et leur œil ne peut supporter la clarté du jour.
Aussi toute intelligence qui ne serait pas soutenue par le dévouement de la plus sublime charité, par les douces et ineffables satisfactions du devoir accompli, et par les aspirations de la foi vers une autre patrie, ne tarderait pas à succomber sous l’influence multiple de l’humidité, de l’air insalubre et de la privation de chaleur et de lumière, ainsi que des peines morales inévitables dans ce récipient des misères humaines.
Au premier étage, sont l’atelier, quelques pièces de service pour les magasins des vivres et des fournitures, pour le travail et la lingerie, plus deux cachots.
Au deuxième étage, sont l’infirmerie, les dortoirs dits la pistole et trois cachots.
Au troisième est l’appartement des femmes auquel on parvient par un escalier particulier.
La chapelle semble dater du temps des sires de Monthoux. Elle est voûtée, les anciennes fenêtres en sont murées et elle ne reçoit de jour et d’air que par le grillage qui est au-dessus de la porte d’entrée. En hiver comme en été, c’est un séjour glacé.
Cette chapelle occupe la pointe Est de l’Isle. Son plan est par conséquent un triangle: il a 6 mètres 5o de base sur 7 mètres de hauteur, ce qui lui donne une surface d’environ 20 mètres carrés, diminuée encore de l’emplacement occupé par l’autel. C’est là que, chaque dimanche, sont entassés, pour assister à la messe, jusqu’à cent vingt-cinq détenus. Cependant le silence le plus parfait règne dans cette foule pressée, et peu d’églises paroissiales offrent l’exemple d’un tel recueillement. Cela semble provenir de ce que la plupart de ces détenus ne sont pas des demi-savants, des docteurs de villages, des raisonneurs de ville. Ce sont des prisonniers pour dettes, pour contrebande, pour délits forestiers, pour vols, pour rixes, pour vagabondage, toutes choses qui méritent bien certainement une juste répression, et que doivent éviter tous ceux dont la religion éclaire la conscience, mais qui n’arrachent pas tout-à-fait du cœur la crainte de Dieu.
A ces pauvres victimes de leurs passions, auxquelles une intelligence bornée ne découvre pas l’abîme où elles se jettent par des actions plus irréfléchies que sciemment coupables, leur présence dans ce lieu saint, la vue de l’autel du sacrifice, de l’image du Dieu offert en holocauste pour leur salut aussi bien que pour celui des autres hommes, et l’audition de la parole sainte, rendent souvent le sentiment du devoir, leur montrent, à travers les sombres nuages des vices, une éclaircie du ciel, et souvent apportent à ces âmes, mortes sous le poids du mal, une vie inespérée.
C’est que les crimes contre la société n’excluent pas la foi à un pardon divin. La corruption du cœur n’est pas la corruption de l’esprit, cette peste sociale qui, en ce temps, fait tant de ravages dans les meilleures intelligences, en ôtant à l’homme précisément ce qui le distingue de la brute.
Oh! combien sont criminels les auteurs d’écrits contre la religion et les dogmes sacrés, quand ils enlèvent au peuple le principe des douces consolations qui charment ses peines, et de la force qui lui fait braver sans plier les tempêtes de la vie; quand ils arrachent de son cœur cette foi en un avenir meilleur, cette espérance en la clémence céleste et cette divine loi qui, commandant d’aimer tous les hommes, répand parmi nous le parfum d’une vie digne du ciel!
Entre la chapelle et la prison est le préau, ou cour intérieure, fermée au nord et au midi par des murs très élevés. Ce préau est un trapèze de 11 mètres de hauteur sur une moyenne de 10 mètres. C’est là seulement qu’il est possible de faire respirer un peu d’air aux prisonniers.
La prison, telle qu’elle est distribuée en ce moment, peut contenir 80 détenus; lorsqu’on dépasse ce nombre, on impose de la gêne aux prisonniers et l’on nuit à l’accomplissement régulier du service.
Cependant la population moyenne des prisons est depuis longtemps de 100 individus, quatre-vingts hommes et une vingtaine de femmes. Elle s’est élevée quelquefois à i3o individus. Dans les pièces du rez-de-chaussée sont déposés seulement les passagers, les vagabonds, les condamnés pour quelques jours, ceux qui sont mis au secret et ceux qui ne veulent pas travailler. Ils couchent sur une paillasse posée sur un lit de camp. Au moyen de quelques sous, les détenus qui ne sont pas nommément consignés peuvent se faire admettre à la pistole.
Pendant le jour, l’atelier reçoit les travailleurs, les détenus dont la position mérite des égards, les vieillards, les enfants et ceux qui sont indisposés, mais pas assez gravement pour entrer à l’infirmerie. Ils jouissent ainsi de la vie en commun et d’un bien-être relatif.
Les prisonniers n’ont ni feu ni lumière, même en hiver; ce qui oblige à les faire coucher à la tombée de la nuit en toute saison et à ne les faire lever qu’au point du jour.
Ils prennent successivement l’air pendant quelques heures du jour dans l’unique préau de la prison. Il s’y trouve un puits de très bonne eau, et par conséquent ils peuvent se tenir proprement.
Le gouvernement donne à chaque détenu une soupe composée de quatre onces (125 grammes) de riz de Piémont, ou de pâtes de froment, et de deux onces de légumes secs, ou de quatre onces de légumes verts, assaisonnés d’un cinquième d’once (6 grammes) de lard, beurre ou huile; de manière que la ration pèse 24 onces (740 grammes). Tous les deux jours, chaque détenu reçoit un pain pesant 24 onces (740 grammes), fait avec de la farine de froment bien émondée, bluttée et dégagée de son à raison de dix pour cent.
L’expérience prouve que cette alimentation est suffisante pour la plupart des hommes condamnés à la vie inactive des prisons. Dehors, elle ne suffirait pas à une vie laborieuse.
Le règlement permet, en faveur des malades, des adoucissements à la sévérité de ce régime. Les détenus, confiés maintenant aux soins des sœurs de Saint-Vincent de Paul, ne pourraient trouver personne qui surpassât ces bonnes religieuses en soins, attentions de toutes sortes, et en services plus humbles et plus repoussants.
Ceux qui ont quelque argent peuvent se procurer chaque matin, pour un sou, du bouillon, de l’eau-de-vie ou du lait, même sucré s’ils le demandent. A onze heures, ils reçoivent la soupe légale; à deux heures, ils peuvent acheter, pour deux sous, une portion composée de viande et de légumes; et le soir, pour un sou, encore du lait ou du bouillon. La soupe est épaisse et très nourrissante. Les portions vendues sont copieuses à proportion du prix, et aucune autre entreprise ne les donnerait ni plus abondantes ni meilleures.
Les crésus de la geôle peuvent obtenir, pour 20 centimes, un demi-litre de vin, quantité que le règlement défend de dépasser par homme et par jour.
L’intérieur de la prison est régi par un règlement qui, par l’étendue de ses prévoyances et la sagesse de ses dispositions, est un vrai chef-d’œuvre en cette matière. Il a été calqué sur celui rédigé naguère pour les prisons de Chambéry, et approprié avec intelligence à celles d’Annecy.
La charité des habitants d’Annecy n’oublie pas les pauvres prisonniers. Un tronc pour les aumônes est placé sur le passage public qui traverse la cour centrale de l’Isle, et peu de personnes passent sans y jeter leur obole. On recueille environ une soixantaine de francs par an. Cet argent est employé en aliments délivrés aux détenus pauvres pour qui la ration réglementaire est insuffisante, et en vêtements pour couvrir leur nudité.
Les âmes charitables envoient quelquefois à la prison des aliments, du vin et des linges. Ceux qui la visitent n’en sortent pas sans y laisser quelques marques de leur passage, et nous avons vu des sommes assez fortes remises par des mains habituées depuis longtemps, il est vrai, à secourir toutes les misères.
Une douce et ferme confiance dans la puissance de la charité attire quelquefois d’assez fortes aumônes dans le tronc des pauvres prisonniers. Lorsque le travail de l’enfantement se prolonge au-delà du terme fixé, lorsque des douleurs stériles fatiguent la mère outre mesure et menacent l’enfant qui se présente à la vie, pour le délivrer de sa prison, des mères pieuses envoient verser une offrande dans le tronc des prisonniers, et un grand nombre attribuent à cette aumône leur prompte et heureuse délivrance.
Comme on l’a vu précédemment, le noble château de Monthoux n’était pas bâti pour une prison. Aussi, malgré les plus ingénieuses combinaisons, on n’a pu remédier à ce vice primitif. Jusqu’à ces derniers temps les prisonniers étaient visités par les Dames de charité, association qui a fait tant de bien dans notre ville, mais leur bonne volonté se brisait contre des obstacles de toutes sortes. Aussi les prisons d’Annecy étaient-elles célèbres entre toutes par leur insalubrité.
Deux années ne sont pas encore écoulées depuis que le régime intérieur est confié exclusivement aux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, et déjà tout a changé d’aspect; tant est puissant le dévouement uni à une volonté énergique.
Lorsque la sœur Félix, après avoir organisé les prisons de Chambéry et d’Albertville, vint prendre possession de la direction du service des prisons d’Annecy, elle comprit de suite, avec le coup d’œil si juste et le haut jugement qui la distinguent, que nul bien ne se pouvait opérer là sans une réforme radicale.
Le gouvernement obéré refusant de fournir les fonds suffisants, elle emprunta en son propre et privé nom, à ses risques et périls, la somme de 13,000 livres, en se confiant, pour les rendre, à la grâce de Dieu.
Avec cette somme et quelques fonds donnés par le gouvernement, elle fit gratter, piquer, recrépir et badigeonner tout l’intérieur des bâtiments, depuis la cour jusqu’aux galetas, et, après six mois de travail, elle parvint à faire disparaître les couches épaisses de fumier et de vermine que trois siècles avaient accumulées dans cette nouvelle étable d’Augias.
Elle acheta pour trois mille livres de lits en fer, sur lesquels l’oïdium des prisons ne parvient plus à se loger. Faisant un auto-da-fé des vieux lits, des vieux bois, dans lesquels prospérait une immense population, elle délivra à jamais les malheureux détenus d’un supplice qui n’est point prévu par le Code pénal et auquel ils ne sont point condamnés; car il n’est plus dans nos mœurs de livrer les chrétiens aux bêtes.
Chaque détenu qui n’est pas l’objet de mesures particulières couche donc maintenant seul dans un lit de fer, pourvu de garde-paille, traversin, drap et couverture. La paille est renouvelée tous les trois mois et le drap changé tous les mois.
Ceux qui sont détenus dans les pièces basses n’ont qu’un garde-paille posé sur un lit de camp et une couverture.
Tous les détenus reçoivent chaque samedi une chemise propre et un mouchoir. Tous ont aussi une capote chaude.
La somme empruntée, augmentée de quelques mille livres fournies par le gouvernement, a donc été employée en réparations intérieures, à la construction d’un dortoir pour les sœurs, d’un magasin de vente; à des acquisitions de lits en fer, de draps, couvertures, garde-paille, chemises et mouchoirs; approvisionnements de vivres, de vin, de matières premières, etc.
Disons encore ici que les sœurs n’ont que leur nourriture, et quant à la somme de 140 livres due à chacune pour leur entretien, elles ne pourront en jouir que lorsque la cantine donnera des bénéfices, ce qui ne peut avoir lieu de si tôt, vu les intérêts à payer, les capitaux à rembourser et la cherté actuelle des vivres.
Après avoir pourvu autant que possible au bien-être matériel du détenu, la sœur Félix s’est occupée de l’amélioration morale ou au moins des moyens d’empêcher la contagion du vice. La base de sa réforme a été l’instruction religieuse et le travail. Ainsi, faire la prière du matin et du soir, des lectures instructives et intéressantes; donner des paroles de consolation aux uns, d’encouragement et de direction aux autres; calmer les exaspérés et les furieux; faire naître ou maintenir les bons sentiments, les bonnes résolutions, fortifier dans le bien les volontés défaillantes; enfin être à la fois pour tous ces hommes, à qui la société outragée demande satisfaction, des mères, des sœurs, des amies, des soutiens, des infirmières, des bienfaitrices et des servantes, dans les fonctions les plus humbles et les plus pénibles, tel est le résumé des actes admirables de dévouement, d’abnégation et de sacrifices auxquels ces bonnes sœurs consacrent tous les instants de leurs jours et de leurs nuits.
Oh! la religion catholique seule peut former ces âmes d’élite; elle seule peut porter une faible femme à se faire ainsi victime volontaire vouée à une immolation qui commence le jour de la profession et qui ne finit qu’avec sa vie.
Tout prisonnier a le juste droit de gémir sur sa trop longue détention; voilà cependant dix ans, vingt ans, trente ans, en un mot une vie entière que dure la détention de ces héroïnes de la charité, et elles ne se plaignent pas. Souvent atteintes dans leur santé par l’influence des miasmes délétères qu’elles respirent, surtout auprès des. malades, elles n’en continuent pas moins leur sainte œuvre avec courage, jusqu’au moment trop lent, selon leurs désirs, où elles iront recevoir une couronne que la terre ne peut leur offrir ni aussi glorieuse, ni surtout immortelle.
Les sœurs n’ignorent pas que la paresse et le désœuvrement sont non seulement la cause principale qui peuple les prisons, mais que, même en ces lieux, ces vices. élargissent encore la voie de corruption. Aussi, elles combattent ces sources d’infirmités morales par l’occupation, à laquelle elles ajoutent avec une admirable sagacité, l’ascendant que leur donnent leurs bons procédés et leurs bienfaits, la récompense et la punition.
La récompense consiste à admettre les détenus dans l’atelier, à leur apprendre le métier pour lequel ils semblent avoir quelque aptitude. Le travail leur fournit des garanties pour l’avenir par le double avantage d’un denier de réserve et de l’acquisition d’un état. Outre que l’occupation désennuie les détenus, le profit qu’ils font leur-permet d’ajouter quelques suppléments de vivres à la ration légale. Un autre encouragement, c’est de les faire admettre dans les dortoirs de la pistole, où ils sont pourvus d’une literie complète et logés plus sainement que dans les bas-offices.
Les punitions sont l’expulsion de l’atelier et des bons dortoirs, et l’assujétissement rigoureux au régime réglementaire de la prison. Les plus fortes peines sont la privation des aliments qu’ils voudraient acheter, la condamnation à la corvée, à la réclusion et au pain et à l’eau.
L’emploi judicieux et ferme de ces divers moyens d’action sur les détenus, et surtout la douceur de ces anges de paix, obtiennent des succès merveilleux. Ces nombreux détenus au caractère irrascible et souvent méchant obéissent comme des enfants dociles obéiraient à la voix d’une mère; un signe suffit pour faire expirer sur les lèvres une plainte impatiente ou une velléité de rébellion. Bien plus, ces malheureux regardent comme un sujet d’affliction pour eux d’avoir mécontenté les sœurs.
Mais, assurément, le triomphe le plus phénoménal pour la propreté, c’est d’avoir obtenu que dans les ateliers et les dortoirs, ces hommes de tout âge, depuis le gamin mal lavé et mal élevé, habitué à la boue et au sans-façon des rues, jusqu’à l’homme affaibli par l’âge, dont la poitrine expectore sans cesse le catarrhe sénil, aucun ne salisse le parquet.
Parmi les détenus, il en est quelques-uns que le libertinage conduit en ces lieux; leur corps est atteint de tristes maladies, leur cœur et leur esprit sont pétris de vices qui s’exhalent par les pores, l’œil et la bouche. Eh bien! est-ce un ascendant magnétique donné à la vertu sur l’être dégradé ? Est-ce que l’esprit du mal devient muet en quelque sorte devant l’esprit de Dieu? C’est vraiment un miracle perpétuel que pas une parole déplacée, pas une expression grossière ne vienne souiller la chaste oreille des filles de la charité, des servantes du pauvre et du pauvre vicieux.
Les êtres même les plus dégradés se sentent obéir à un mouvement de reconnaissance et d’affection qui les pousse vers elles et les rend respectueux à leur égard; il en est peu qui, au moment de les quitter, ne leur promette de leur rendre, à l’occasion, tout le bien qu’ils en ont reçu.
La population des prisons d’Annecy est très mobile; la plupart des détenus sont passagers ou simples prévenus, et, tant pour le moral que pour le matériel, le bien s’y perpétue difficilement. Les ateliers sont souvent privés tout-à-coup des détenus exemplaires, des chefs de métiers, des instructeurs qui aidaient les sœurs; les travaux sont alors suspendus jusqu’à ce qu’elles aient formé d’autres maîtres et d’autres ouvriers, ou que le mouvement des prisons en ait amené de nouveaux.
Les ouvrages qui sont le plus facilement confectionnés dans la geôle sont les chapeaux de paille, les paniers, les babouches, les souliers, l’épluchage de la laine, les meubles de fil grossier, les vêtements, la lingerie. Tous ces objets sont plus ou moins bien exécutés, selon l’aptitude des ouvriers du moment. La supérieure fournit les matières premières, paie la façon et vend comme elle peut pour rentrer dans ses fonds et obtenir quelque léger profit. Ce profit, elle l’emploie sans cesse à des améliorations dans la tenue de la prison, à augmenter le bien-être des détenus, en secours aux nécessiteux, et au paiement des intérêts des capitaux dont sa générosité lui a fait assumer la responsabilité. N’est-ce pas une chose déplorable que, sur tant de millions qui s’engouffrent on ne sait où, l’Etat n’ait pu prélever quelques mille francs pour les consacrer à la santé et au soulagement de malheureux que la société a le droit de séquestrer pour les punir ou les empêcher de lui nuire, mais qui ne sont condamnés ni aux infirmités qu’ils contractent dans un séjour humide et infect, ni à la mort lente dont ils prennent le germe dans une détention prolongée, au milieu des éléments morbides qui les enveloppent dans ces affreuses prisons?
C’est bien ici que l’humanité et l’équité devraient faire entendre leurs voix à l’oreille du juge, et lui persuader que, tant que les prisons seront aussi malsaines, c’est pour lui un devoir d’humanité et de conscience d’autant plus étroit d’abréger, en tant que la loi le permet, pour les prévenus comme pour les condamnés, le temps de séjour dans ces royales demeures. Les détenus ne sont pas plus hors de l’humanité qu’ils ne sont hors de la loi. Or, la loi protège toute existence dont elle ne limite pas la durée, et on ne peut admettre, sans barbarie, que cette existence puisse être abrégée en fait sans que la loi l’ait ordonné. C’est un assassinat rétroactif, opéré entre les quatre murs d’un cachot; et pourtant la loi poursuit l’assassinat d’un forçat à l’égal de celui du plus honnête citoyen!
Qu’il ne se répète plus cet horrible supplice d’un prévenu qui a été tenu au cachot et au secret pendant quatorze mois et qui après cet atroce supplice a été reconnu innocent! Comment son corps a-t-il pu supporter ce long martyre? Comment son moral ne fut-il pas affecté d’une si longue privation de tout rapport avec ses semblables? Ah! c’est que sa conscience était en paix; c’est qu’il avait mis sa confiance dans le Dieu qui protège l’innocence; c’est que tous les jours et toutes les nuits de sa séquestration furent consacrés à la prière; ses doigts usèrent les grains de son chapelet. Quand, maigre et hâve, il passa le seuil de son cachot, ses pieds refusaient de marcher; il trébuchait comme un homme ivre: son œil habitué à l’obscurité ne pouvait soutenir l’éclat de la lumière du jour. Mais son esprit ni son intelligence n’avaient point fléchi, parce que son âme était tranquille et que Dieu avait soutenu sa confiance et sa résignation pendant son long martyre.
Pour contenir tant de mauvaises passions, pour suffire à un tel labeur, combien faut-il de personnes?
La supérieure (sœur Félix) dirige l’ensemble de la maison; elle s’occupe spécialement des travaux et passe la plus grande partie de la journée dans l’atelier. Trois fois par jour elle fait une lecture, matin et soir la prière.
Une seconde religieuse (sœur Colombe) soigne les malades à l’infirmerie des hommes, les détenus qui ne sont pas admis dans la salle de travail, et ceux qui, sans être indisposés au point de garder le lit, ont cependant besoin de quelques petits soins.
Une troisième (sœur Virginie) a le département des femmes, et cette belle moitié du genre humain, sous le rapport de la docilité, de la propreté, de la moralité et de l’amour du travail, lui donne plus de soucis et de tracasseries que les cent hommes détenus.
Une quatrième (sœur Eloise) suffit pour préparer les aliments de tous les habitants de la prison royale.
A cette surveillance incessante, à ce travail de tous les jours, ajoutez les rigueurs des observances de l’ordre de Saint-Vincent-de-Paul: le lever à quatre heures du matin, prières et méditations jusqu’à l’heure du lever des prisonniers; pendant la journée, quelques moments de recueillement, et le soir, depuis le coucher des prisonniers jusqu’à neuf heures, encore des prières et des méditations. Prenez là-dessus les courts instants de repos et vous connaîtrez l’emploi régulier de la journée d’une sœur de charité, non pas pendant un mois ou une année, mais pendant toute sa vie. Tout est si bien ordonné, tout se fait d’une manière tellement invariable, que là les occupations se succèdent et les travaux s’exécutent aussi régulièrement que les évolutions d’un cadran.
Aussi le silence le plus profond règne dans la prison: point de rixe, point de cris. Sans les verroux, les barreaux et les grosses clefs, on se croirait plutôt dans un couvent que dans une maison habitée par des condamnés et des prévenus.
Le concierge seconde merveilleusement cet ordre de choses. C’est un de ces hommes rares dans cet emploi, qui, par son intelligence et sa probité, mériterait d’avoir les clefs d’une maison royale plutôt que celle d’une geôle.
Avant la Révolution, l’Isle suffisait, ainsi que nous l’avons dit, pour les détenus, les juges, les greffiers, les secrétaires et les gardiens. Vingt ou trente malheureux formaient le contingent des vices d’alors. Il y a trente ans, il s’élevait déjà à une soixantaine; en ce moment, la moyenne est voisine de cent, et le plus souvent elle dépasse ce nombre.
De cette augmentation progressive de la population des prisons dérive la nécessité absolue d’en construire de plus vastes, où la disposition facilite le service et où la santé des employés et des détenus ne soit pas perpétuellement compromise.
C’est un fait avéré et malheureusement trop constaté par les chiffres que le nombre des prisonniers augmente en raison de la diffusion parmi le peuple de principes hostiles à la propriété et à la morale: en raison de la diminution des influences du principe catholique dans les masses, et en raison inverse de la destruction des couvents. Les maisons religieuses étaient un asile toujours ouvert, où les cœurs souffrants et ceux qui se défiaient d’eux-mêmes, allaient abriter leur débile nature contre les tentations et les mauvais penchants.
Chose remarquable! la société actuelle élève de somptueux établissements pour toutes les maladies du corps; elle étudie profondément la démence et la syphilis; elle cherche à créer une statistique des passions, en comptant les bosses de la tête humaine: elle note et note sans cesse des faits de plus en plus menaçants pour son avenir, à tel point qu’elle s’en épouvante elle-même. Mais quand vous lui demandez des asiles pour les infirmités du cœur et de l’âme, où la faiblesse serait soutenue, où les mauvais penchants seraient redressés, contenus, transformés en bonnes qualités, la société se borne à vous jeter un regard interrogateur et stupide. Elle sourit à ses propres misères comme un crétin heureux dans l’abrutissement de son intelligence et tout glorieux du goître monstrueux qui tombe par étage sur sa poitrine. Ainsi font les hommes de ce temps. Ils ont perdu le sens des bonnes choses; ils se ruent sur les jouissances matérielles; ils s’enorgueillissent de leurs difformités morales. Que le mot de couvent retentisse à leur oreille, leur prétendue sagesse ne comprend pas, et la vraie sagesse déconcertée se tait et se voile la face.
Que les ennemis des institutions catholiques viennent visiter les prisons; qu’ils interrogent les malheureux dont elles sont remplies, et tous répondront avec une effrayante unanimité que, dans les époques orageuses de leur vie, ils ont manqué d’une direction, d’un bon conseil, qu’ils ne savaient où aller prendre.
C’est en effet dans les couvents que le peuple trouvait tous les secours. C’était bien dans les cloîtres que les trésors de la morale évangélique, arrosés du parfum de la foi et des bonnes œuvres, s’élaboraient et se distribuaient avec générosité, s’appropriant aux besoins du peuple, à ceux qui trébuchaient dans le chemin de la vie. C’était bien là encore que le pauvre, honteux de tendre la main en public, allait découvrir sa misère à la charité discrète qui ne l’humiliait pas de ses investigations.
L’âme et le corps trouvaient donc là une nourriture aussi délicate qu’abondante; on ne les envenimait pas par l’aumône altière, par l’indifférence et le dédain. Puis, quand la cure était assurée, on rendait à la société des esprits rassainis, des cœurs guéris, des âmes rafraîchies et réconfortées aux banquets célestes.
Mais à présent la société ne sait pas prévenir; elle ne sait que punir. Par un aveuglement inconcevable, elle a détruit de ses propres mains les moyens puissants de restauration morale dont la religion l’avait si splendidement, si largement dotée; elle ne connaît plus maintenant pour se soutenir que la prison, le gibet et la puissance délétère de For.

CHAPITRE II.
Table des matières
L’Isle pendant l’occupation française. — Détenus d’un nouveau genre. — Motifs de détention. — Prisonniers de la guerre de Thônes.
CETTE geôle n’a pas toujours été peuplée par des prévenus ou des condamnés pour délits communs: il fut un temps, de funeste mémoire, où la force haineuse, brutale et soupçonneuse se plaisait à v renfermer nos meilleurs citoyens. Bientôt même elle ne suffit plus au zèle des puissants de ce temps-là, dévorés de l’amour de la liberté, et on fut obligé de créer des succursales pour recevoir le trop plein.
On transforma en prison le couvent des Clarisses et celui des Annonciades célestes. Le château prit le nom de château national et la tour Est celui de grande tour du château, prison des casernes et ensuite prison de la Montagne. Sainte-Claire, qui était la maison de réclusion, de détention, renferma principalement les nobles et les prêtres. Presque tous les industriels, marchands et bourgeois d’Annecy ont passé dans la grande tour plus ou moins de temps.
Les hauts meneurs de ce temps-là avaient bien quelque instruction, mais les agents secondaires étaient pris généralement parmi des hommes illettrés qui, fiers d’être et de pouvoir quelque chose, abusaient étrangement de leur autorité éphémère. Le commandant du bataillon de la garde nationale était un cordonnier qui savait à peine écrire son nom. Hâtons-nous de dire que tous, quand l’ébullition révolutionnaire fut passée, revinrent à de meilleurs sentiments, et terminèrent une vie agitée par une fin qui réjouit le cœur de ceux qu’ils avaient persécutés.
Mais, dans ce moment d’exaltation, ils ne voyaient d’autre moyen de régénérer la nation que de vexer et emprisonner tous ceux qui, par leur position d’éducation et de fortune, humiliaient leur médiocrité. Ne croyons pas cependant que leur envie jalouse ne s’en prît qu’aux sommités sociales; leurs égaux et leurs supérieurs n’eurent pas moins à souffrir de leur orgueilleux despotisme. Aussi il fallait bien peu de chose pour se voir privé de sa liberté, et les fables que l’on se plaît à raconter sur les excès des seigneurs sur leurs serfs, pâlissent à côté des violences que les aristocrates du temps de l’égalité permettaient à leur bon plaisir.
Nous allons utiliser ici quelques notes recueillies de longue main et qui sont loin d’être complètes. Nous abrégeons nos citations, pour ne nous attacher qu’à la singularité des motifs cités dans les mandats d’arrestation.
Comme de raison, c’est un saint prêtre qui commence cette liste d’honneur pour ceux qui y figurent. M. François Rey, de Moye, fut emprisonné le 11 avril 1793, pour soupçon de fonction de prêtre. Il paraît qu’avant cette date la République n’avait pas encore mis ses arrêts à exécution dans la Savoie.
Puis c’est Joseph Fontaine, professeur de mathématiques, coupable d’avoir forcé ses arrêts. Nous ne savons pourquoi ni comment il avait été mis aux arrêts.
C’est Pierre-Joseph de Pelly fils, amené ici par la gendarmerie, par ordre du commandant du département de l’Indre, emprisonné le 3 mai, et rejoint, quinze jours après, par son père Claude-François de Pelly.
C’est Guillaume Dumollard, de Rumilly, pour soupçon de quitter sa patrie pour s’en aller en Piémont. Or, en avril 1793, la patrie était sous les drapeaux du roi, puisque la Savoie n’était qu’occupée par les troupes françaises et qu’aucun traité ne l’avait encore cédée.
C’est Julien Bocanier, officier, et Louis Bocquin, sergent-major dans la garde nationale de Rumilly, pour soupçon d’engager pour le roi de Sardaigne.
C’est Claude Mathelon, officier municipal d’Alex, pour avoir donné les clefs du clocher, pour sonner le tocsin, lors de l’insurrection de la vallée de Thônes.
C’est Claude Navilloz, dit Collombet, de Pers, prévenu de faits anti-civiques.
C’est Joseph Duret, de la commune d’Aviernoz, hameau du Vuard, prévenu d’aristocratie et d’incivisme marqué, et de préférer le service du roi sarde à celui de la République.
C’est Jean Favre, d’Evires, prévenu d’avoir refusé de remettre les monuments de la féodalité dont il était détenteur.
Claude Laffin, maire de la commune de Thorens, prévenu d’avoir édit et flétri une liberté contre-révolutionnaire. Nous avouons ne pas comprendre ce motif; cependant notre note est exacte.
Guillaume Dumolard, d’Annecy, convaincu de s’être porté à des propos désorganisateurs.
Derriey Eloi, du Jura, prévenu de la plus forte suspicion.
Vincent Valentin, ci-devant de Fésigny, pour suspicion.
François-Marie de la Fléchère, prévenu de correspondance contre la sûreté publique.
Constant Valentin, garçon tailleur, prévenu d’avoir tenu des propos inciviques et tendant à la désorganisation.
Marie Duret, veuve Dupachet, pour propos désorganisateurs.
Claude Guidonnet, pour discours tendant à décourager et soulever le peuple.
Etienne Adam, ci-devant ermite, prévenu de propos liberticides et contre-révolutionnaires.
Croset, ciergier, à défaut par lui de faire connaître le lieu où s’est retiré le nommé d’Osnier.
Joseph Astruz, de Poisy, prévenu d’avoir recélé un individu se montrant désobéissant à la loi.
Or cet individu était Eucher Astruz, son parent sans doute, qui fut aussi emprisonné le 24 septembre 1793, comme prévenu d’avoir désobéi à la loi qui ordonne au prêtre insermenté de SE déporter.
Gurret et Jéricoz, ci-devant hospitalières dans cette ville, pour cause de fanatisme et prévenues d’incivisme et de sentiments contre-révolutionnaires. Ces dignes femmes, après être sorties de prison, n’en ont pas moins continué leur œuvre de dévouement à l’humanité, et même à leurs persécuteurs.
Germain Favre, prévenu de propos contre-révolutionnaires.
Joseph Exertier, de Groisy, pour son nom de guerre.
Claude Lavillat, pour cause d’incivisme.
Victor Journel, de Rumilly, et Jean-Claude Lavanchy, d’Annecy, prévenus de vues contre-révolutionnaires.
Pierre-Nicolas Tissot, prévenu d’avoir favorisé et concouru même aux vues contre-révolutionnaires.
Jean Reignier, de Viuz-la-Chiésaz, prévenu d’incivisme et considéré comme révolutionnaire.
Claude Chagnon, Claude Dechosal et Jean Terrier, prévenus d’émigration.
Bernard-Thomas Thomasset, ci-devant recteur de la chapelle de la Maladière, prévenu d’avoir tenu des propos liberticides et incendiaires.
Décisier, de Sevrier, prévenu de contre-révolution.
Collomb de Bovagne, Pierre Dagan, dAllève, et François de Coussy, prévenus d’actes et de mouvements contre-révolutionnaires.
François-Marie Reydet, ci-devant noble, arrêté le 23 octobre 1793, prévenu d’avoir abandonné son domicile.
Remarquons bien qu’il eût été également emprisonné s’il ne l’eût pas abandonné. Il fut mis en liberté le 24 décembre 1794, sur la demande de Mme Marie-Georgine Pelly, son épouse, qui exposa aux représentants du peuple que le grand âge et les infirmités de son mari, et surtout quatorze mois de détention, avaient suffisamment expié son erreur.
Pierre Ortollan, de Viuz-la-Chiésaz, comme ci-devant jardinier de l’émigré du Belair.
Jean-Baptiste Bailly, de Thusy, prévenu d’avoir porté les armes contre la République. Notez que c’était son droit de citoyen autant que son devoir envers sa patrie et son roi.
Mais un emprisonnement très singulièrement motivé est celui de Pierre Coppel, d’Eteaux, prévenu de s’être refusé de servir comme volontaire après son élection. Bien certainement c’était peu aimable de sa part de refuser d’être volontaire.
Henry Mouxy, dit Charrière, prévenu de vues contre-révolutionnaires.
Claude Panisset, de Saint-Ferréol, pour avoir refusé les assignats en paiement.
Alexis Burdet, prévenu d’avoir été détenteur d’écrits contre-révolutionnaires.
Métral André, d’Aviernoz, prévenu de suspicion.
Jean-Baptiste Laplace, négociant en petit détail, prévenu d’avoir tenu des propos nuisibles à la société républicaine.
Jean-Claude Demotz, de Rumilly, homme suspect et prévenu d’émigration.
Jean-Pierre et Jean-Baptiste Chapelain, André Jaconin et Jean-Louis Baudé, prévenus de contre-révolution.
Claude Roux, de Faverges, prévenu d’incivisme. Boguet fils, Claude Hérisson, Claude Chappuis et sa femme, la femme Desusse, Claude Contât, Pierre Nanche et la femme Paturel, tous boulangers et tous déclarés suspects.
On voit bien qu’aucune classe n’était épargnée.
Les citoyens et citoyenne Claude-Joseph Coster, trouvés sans civisme, comme suspects.
Balthazard Vaudat, marchand de Rumilly, prévenu d’avoir distingué le prix de l’assignat et du numéraire.
Jean Thomé, ci-devant curé d’Héry-sur-Alby.
Voilà une partie du contingent de la prison en 1793, première année de la République, car nous n’avons mentionné que les emprisonnements dont les motifs nous ont paru dignes d’être transmis à la postérité. L’année 1794 ne laissera pas plus que sa devancière les prisons d’Annecy dépeuplées.
Le 7 janvier 1794, Jean-Antoine Reinier, de Poisy, est arrêté et amené à la prison de l’Isle par trente hommes de la force armée. Il était prévenu d’avoir, par mépris, tiré deux coups de fusils au bonnet de l’arbre de la liberté de la commune de Lovagny, de l’avoir criblé, et encore d’être un perturbateur, agitateur et un homme dangereux à la société.
Joseph Donier, demeurant à Annecy, suspecté contre-révolutionnaire.
Gilbert Masset, menuisier, prévenu d’avoir refusé les assignats.
Catherain Balleidier, agent du ci-devant noble de Reydet, prévenu d’avoir témoigné du mépris pour les assignats.
De Lalier Nicolas, marchand de vin à Héry-sur-Ugines, et Françoise Priquaz, prévenus de discours tendant à la provocation de la royauté.
Claude Tournier cadet, horloger, prévenu de s’être absenté de cette commune sans passeport.
Le 20 février, furent arrêtés Péronne Depolier femme Amblet, Georges Magnin et son fils Henry, d’Annecy, Henry d’Anières, de Hauteville, prévenus d’émigration.
Vinrent bientôt après Joseph Joli, Jean-Baptiste Durhone, Claude Perrin, Pierre Vibert, ci-devant prêtres, qui n’ont pas abjuré.
Dumont, horloger, prévenu d’avoir fait échange d’assignats contre le numéraire.
Antoine Guindin, dit Rocher, prévenu d’avoir enterré le corps de son petit-fils au ci-devant cimetière de Saint-Maurice, au lieu de l’avoir fait dans celui de la commune. — Notons que le cimetière de l’église paroissiale où reposent les corps de nos aïeux, était béni, tandis que celui de la commune ne l’était pas alors.
Antoine Terrier, de Versonnex, pour avoir voulu vendre un chevreau en argent.
Le sieur Ducruet, de Marlens, est arrêté pour avoir toujours donné des marques d’incivisme.
Thyrion frères, prévenus émigration.
Anne Gurlia, ci-devant gouvernante au château de Chitry, commune de Vallières, prévenue de bris des scellés apposés par la municipalité.
Jeanne Falconnet, prévenue d’avoir tenu des propos tendant à rallumer le fanatisme, et de n’être pas nantie, conformément à la loi, d’une cocarde tricolore.
Anthelme Huet, prévenue d’avoir désiré la mort de quatre représentants du peuple, étant à Chambéry.
Le 20 messidor, remis à la gendarmerie Jean-Baptiste Perréard, de Chevrier, vagabond, prévenu d’avoir propagé le fanatisme et d’avoir désobéi à la constitution civile du clergé, d’être prêtre réfractaire et d’avoir été sujet à la déportation.
Antoine Barioz, prévenu d’émigration, sujet à la déportation.
Bernard Prunier, de Rumilly, prévenu d’avoir fait la différence de la monnaie de la République avec le numéraire, en vendant des peignes à faire la toile.
Dumont Pierre-Joseph, horloger, prévenu d’avoir, par propos inciviques, décrédité les assignats.
Jean Verboux, d’Allondaz, prévenu d’avoir manifesté un refus formel des assignats, en demandant vingt mille livres d’une paire de bœufs. — Il est sorti après cinq mois de détention avec le considérant qu’il n’a été qu’égaré et qu’il mérite l’indulgence nationale.
Pierre Olive, de Chambéry, prévenu d’avoir tenu des propos inciviques tendant à avilir la Convention nationale, les autorités constituées et même tout le peuple français.
Claude Quétant, François et Louis Chappaz, de Thorens, arrêtés aux environs d’Evires, disant venir des vêpres célébrées ce jour (6 janvier 1795) dans l’église de cette paroisse.
Joseph Balleydier et sa femme sont condamnés à trois jours de prison, pour avoir manqué de respect aux autorités constituées.
François Dupont, de La Roche, prévenu de suspicion comme venant de l’étranger.
Luc Dupraz, de Neydens, pour avoir été saisi avec de la monnaie prohibée.
Jean-François Thonin, prévenu d’être prêtre réfractaire.
Pierre Richard et Claude Fournier, de Menthonnex-en-Bornes, prévenus d’avoir participé à l’enlèvement de cinq cloches sur la place de la Liberté à Annecy.
Il faut savoir que les cloches de tous les environs d’Annecy avaient été enlevées aux communes, et que plus de cinq cents étaient déposées sur la place Notre-Dame de cette ville, où bon nombre de paroisses sont venus les reprendre furtivement. Mais la nuit, il n’était pas facile de reconnaître sa propriété, et comme il n’y avait pas conscience de voler le voleur, on aimait assez à se tromper en choisissant les plus grosses.
Nous terminerons cette nomenclature bien incomplète, en enregistrant le nom peu connu dont la ville de Conflans avait cru devoir s’affubler à cette époque.
Joseph Dujardin, de l’Hôpital-sous-Roc-Libre, est emprisonné pour avoir tenu des propos contre-révolutionnaires.
Les mandats d’arrêt portaient toujours en tête: Liberté, égalité, fraternité, puis la formule invariable:
«Nous, membre du comité de surveillance de la commune d’Annecy, département du Mont-Blanc, régénéré par Albite (ou Gauthier, ou tout autre représentant), mandons et ordonnons à tous exécuteurs de mandements de justice, de conduire en la maison d’arrêt, etc.»
Voici la formule d’un mandat d’arrêt envoyé de Paris et qui donne une idée de la rigueur qui était alors à l’ordre du jour:
«Sur l’ordre de l’accusateur public du tribunal révotionnaire, établi à Paris par décret de la Convention nationale du 10 mars 1793, sans aucun recours au tribunal de cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par l’article 2 d’un autre décret de la Convention du 5 avril suivant, portant que l’accusateur public dudit tribunal est autorisé à faire arrêter, poursuivre et juger, sur la dénonciation des autorités constituées ou des citoyens, mande et ordonne à tous accusateurs des mandements de justice de conduire en la maison d’arrêt de l’Egalité, à Paris, rue Jacques, de brigade en brigade, Claude-François Perret, de la commune de Megève, département du Mont-Blanc, traduit au tribunal révolutionnaire comme prévenu d’avoir tenu des propos contre-révolutionnaires et alarmants sur l’entrée prochaine des Piémontais en France, et à cet effet de l’extraire de toutes maisons d’arrêt.
«Paris, 19 brumaire an III.»
Un ordre aussi formel ne pouvait rester inexécuté. En effet, le 6 frimaire suivant, Perret fut écroué à la prison de l’Isle.
Il est avéré qu’à l’époque de l’entrée des Français en Savoie (22 septembre 1792), les habitants de ce pays étaient très attachés à la religion, à la famille royale, à leur nationalité. Les violences exercées par les occupants ne contribuèrent pas peu à exalter ces nobles sentiments, et à chaque succès, comme à chaque revers essuyé par les troupes françaises sur les Alpes, naissaient des craintes et des espérances qui se manifestaient de tous côtés. C’est ce qui explique les nombreux emprisonnements qui eurent lieu à cette époque dans le duché.
Le Sénat n’avait pas cessé de siéger, et le 23 octobre 1792, il élargissait un prisonnier détenu à Annecy. Il rendait encore des arrêts le 3o janvier 1793.
L’avocat Brunier, juge du mandement de Talloires, faisait opérer une arrestation le 23 octobre de la même année [soit de 1792].
D’un autre côté, la municipalité d’Annecy fonctionnait au 3 novembre 1792; les gendarmes étaient en activité en décembre, et le 20 avril 1793 le district d’Annecy rendait des arrêts.
Cependant, les troupes françaises étaient entrées à Annecy dans les derniers jours de septembre . Les premiers régiments arrivés furent ceux de l’Ariège, le 5e bataillon de la Gironde, le 4e régiment d’artillerie et son train, puis successivement le 5e régiment de cavalerie, le 20e de dragons, les grenadiers de Maine-et-Loire; puis, en mars 1793, l’artillerie et les dragons de la légion des Allobroges, le régiment du Bolonais; en mai, le 3e bataillon du Mont-Blanc, des chasseurs, des carabiniers et les ambulances. Toutes ces troupes allèrent établir un camp aux Iles, sur les bords du Fier.
Malgré la présence de ces troupes et les nombreux passages des corps d’armée qui se dirigeaient de France vers les Alpes, l’esprit public était agité. De temps à autre, des manifestations imprudentes avaient lieu.
En mai 1793, une armée sabaudo-piémontaise, sous les ordres du duc de Chablais, envahit le Haut-Faucigny. La vallée de Thônes se souleva, chassa les autorités françaises et arbora la croix blanche sur tous les clochers. Ce touchant et glorieux épisode de notre histoire a été décrit d’ailleurs avec talent, et nous n’en parlons que pour prendre les dates du passage dans la prison de l’Isle de ceux qui en furent les héroïques victimes.
On sait qu’après avoir défendu vigoureusement le défilé de Morette contre les troupes françaises commandées par le général d’Oraison et une partie de la garde nationale d’Annecy, les braves-défenseurs de Thônes furent obligés de céder, faute de poudre. Ils avaient suppléé au plomb par de l’étain et des débris de fer; les femmes et les filles de la vallée fondaient les balles à un immense brasier allumé sur la place. En même temps elles confectionnaient les cartouches, faisaient de la charpie, soignaient les blessés et préparaient les vivres qu’elles portaient au camp de la Balme et jusqu’au milieu de la fusillade. Disons aussi que leurs discours ne contribuaient pas peu à exalter le courage des combattants.
Aussi quand, dans l’après-midi du 9 mai 1793, les Français entrèrent à Thônes, ils se vengèrent cruellement d’avoir été si longtemps arrêtés par des montagnards presque sans armes. Pendant trois jours la ville et la vallée furent livrées au pillage de la soldatesque. Des arrestations nombreuses furent opérées, et on cherchait surtout ceux qui par leurs discours avaient provoqué le soulèvement.
Déjà la veille, étaient entrés à la prison d’Annecy neuf prisonniers: Etienne Brachet, J.-B. Lagrange, Jean-Louis Mabboux, Etienne Bergé, tous quatre de Dingy-Saint-Clair, commune qui avait aussi pris les armes: Jean-Claude Mermillod, Etienne Ducret, des Villards-sur-Thônes, Joseph Claris, de Thônes, qui furent relâchés à la fin du mois; Jean Bochet, des Villards-sur-Thônes, et Claude Combaz, du Bouchet, qui furent délivrés dans la nuit du 21 au 22 août suivant. Tous les neufs furent incarcérés pour s’être trouvés sur la montagne, munis de toutes sortes d’outils.
Le 12, furent amenés Jean-François Missilier et Pierre-François Avet, de Thônes.
Le 15, fut traduite par la troupe la nommée Marguerite Avet, surnommée Frigelette, native de Thônes, âgée d’une trentaine d’années. Elle avait commis le crime de parcourir, à la tête d’autres filles, les communes du haut de la vallée et d’avoir appelé les hommes à défendre cause de la patrie et du roi. Conduite devant le conseil de guerre, elle s’y montra grande, digne et énergique. Elle fut condamnée à être arquebusée pour cause de révolte, motif excessivement injuste, car aucun acte diplomatique n’avait en ce moment soustrait la Savoie à son légitime souverain. Elle n’était qu’occupée.
Le 18 mai, elle fut conduite au supplice au milieu d’une force armée imposante. Son maintien était calme, elle marchait la tête droite en récitant son chapelet. En traversant les rues d’Annecy, au milieu d’une foule qui compatissait à une fin si cruelle, quelques larmes humectèrent les paupières de la pauvre fille. Mais arrivée au Pâquier, son énergie reprit le dessus, elle se mit à genoux pour prier, donna elle-même le signal et reçut la mort comme une couronne et une récompense de sa noble conduite.
Trois jours après, le 21, fut amené par la troupe, dans la prison nationale, Jean-François Avrillon, âgé d’environ trente-six ans. Il avait été un des plus énergiques combattants de Thônes, et il était digne de mourir glorieusement. Aussi il fut condamné à passer par les armes et il fut fusillé le 29 mai .
Celui qui avait été le moteur le plus actif soit pour faire naître le soulèvement, soit pour le soutenir, c’était Louis Revet. Il défendit aux conscrits de partir et les organisa pour la défense commune. Depuis la prise de possession de la vallée par les Français, il erra de chalet en chalet, de grotte en grotte. Il finit par être pris et entra dans la prison de l’Isle le 31 décembre 1793. Le lendemain il fut conduit à Chambéry, où il fut jugé et condamné à mort.
Le 20 janvier 1794, fut arrêté Joseph d’Oniers, ancien mmandant de place d’Annecy, où il vivait fort retiré. Accusé très injustement d’avoir pris part aux divers mouvements populaires qui eurent lieu à la fin de l’année 1793, il fut aussi condamné à mort et fusillé au Pâquier le 9 mars 1794 avec Revet, dont nous venons de parler, et qui avait été ramené à Annecy le Ier mars pour y subir sa condamnation.
Nous terminons cette triste nomenclature en consignant ici, pour mémoire, quelques faits qui sont inédits ou peu connus.
Au moment de l’entrée des soldats, Dupont de Glapigny fut rencontré, armé d’un fusil sans chien. On lui enleva les oreilles que les bourreaux attachèrent à leurs chapeaux, puis on lui coupa les extrémités du corps avant de le tuer.
Pierre Duroz, honnête et riche propriétaire, était procureur de la commune de Thônes, et n’avait point pris une part active aux combats. Il fut traduit devant un conseil de guerre, où il prononça les belles paroles que l’histoire a conservées, il fut condamné et fusillé ensuite sous le pont du Non. Un de ses fils, Joseph, au service du roi, fut fait prisonnier et fusillé à Grenoble.
Barthélemy Tessier eut aussi la tête coupée et traînée dans la boue; les oreilles furent détachées et les soldats en parèrent leurs chapeaux.
Maurice Genand, des Golets, commune du Villard-sur-Thônes, était un ancien soldat au service de France. Après avoir combattu vaillamment, voyant l’impossibilité de résister davantage, il mit en l’air la crosse de son fusil et se rendit aux Français; mais il fut fusillé sur place.
On en fit de même de Jean-Michel Avrillon et d’un Savay-Guerraz, de Serraval.
Le soir du jour de l’entrée des Français, le général d’Oraison, voulant réparer le désordre de sa toilette un peu froissée par trois jours de combat, fit appeler l.e barbier Louis Pin et se mit à causer avec lui.
— Etais-tu avec ces brigands, lui demanda-t-il?
— Ce ne sont pas des brigands, mais des hommes d’honneur qui défendent leur pays, lui répond Louis, et j’étais avec eux.
— Comment! tu exposais ta vie pour soutenir le tyran sarde?
— Oui, général, et je suis encore tout prêt à verser mon sang pour la patrie et pour le roi.
Cet honneur ne lui fut pas refusé par le général républicain. Le lendemain matin, un conseil de guerre, devant lequel il exprima avec fierté ses nobles sentiments, le déclara hors la loi, et il fut immédiatement fusillé.

CHAPITRE III.
Table des matières
Bagarre d’Annecy. — Maximum du prix des denrées. — L’abbé Panisset, évêque intrus. — Réaction du 21 août 1793. — Le commandant de La Fléchère. — Elargissement des prisonniers. — Nouveaux proscrits. — Assassinat de M. de La Fléchère. — Frédelane Decoux, dite Boname.
LA Convention avait créé, le 11 mars 1793, sur la proposition de Cambacérès, un tribunal révolutionnaire qui devait être et fut composé de jurés et de juges nommés par la Convention. La terrible juridiction s’étendait sur tout le territoire français et les pays envahis par ses armées. Ses condamnations emportaient confiscation des biens des condamnés. La peine de mort fut portée contre les émigrés et les prêtres déportés sur le territoire français, et devait être appliquée dans les vingt-quatre heures, sur l’attestation d’identité donnée par deux bons citoyens. Les jeunes filles même qui seraient prévenues d’avoir émigré avec leurs parents et qui seraient rentrées en France devaient être déportées, et, dans le cas où elles rentreraient encore, elles étaient passibles de la peine de mort .
Les Girondins avaient fait passer, à la Convention, le 8 avril, un décret en vertu duquel les députés convaincus d’un délit national seraient sur-le-champ traduits devant le tribunal révolutionnaire, et ils furent les premiers à en subir l’application. En effet, les Girondins, les justes-milieu de ce temps-là, aidèrent merveilleusement la Révolution à marcher, mais ils furent impuissants pour arrêter sa course désordonnée. Ils sentirent trop tard la vérité de ces mots du féroce Collot-d’Herbois: «En révolution, quiconque s’arrête est écrasé.» Une guerre sourde existait entre eux et la Montagne, et comme dit encore le conventionnel Danton: «En révolution, l’autorité appartient aux plus scélérats.» A ce titre, les Montagnards remportèrent la victoire, et, le 2 juin, «vingt-deux Girondins sont mis en état d’arrestation chez eux, où ils resteront sous la sauvegarde du peuple français, de la Convention nationale et de la loyauté des citoyens de Paris.»
On sait que cette sauvegarde et cette loyauté les conduisirent sur l’échafaud, récompense immanquable des opinions qui vaguent d’un parti à l’autre.
Le 8 juin, une loi condamne à la déportation les personnes dont l’incivisme serait un sujet de trouble.
Le 4 mai, on avait enjoint aux municipalités de fixer un maximum du prix des grains et farines. Cette loi ôtait au commerce, à l’industrie et à l’agriculture la liberté sans laquelle ces trois nourrices de la société ne peuvent vivre. Mais on voulait atteindre, ruiner et mettre au niveau des prolétaires les hommes de la classe moyenne que les Jacobins désignaient sous les dénominations d’aristocratie bourgeoise, d’aristocratie mercantile et de négociantisme.
Ce qu’on appelait maximum était un tableau officiel qui fixait le prix de vente, en gros et en détail, de toutes les productions de la terre et des matières premières, depuis le blé jusqu’au coton des Indes, la soie et la laine, l’indigo, le café et tous les objets de fabrication. Or, comme ces tableaux étaient dressés par des ignorants, incapables de coter exactement les prix si variables de transport, les intérêts des capitaux avancés, la plus-value acquise par le travail, les profits légitimes du négociant, de l’entrepreneur, de l’ouvrier et du vendeur, on comprend aisément que le maximum ait jeté dans les affaires une perturbation qui fut la ruine de tous.
Un loi du 20 mai avait établi un emprunt forcé d’un milliard sur les riches, désignation qui fut d’une élasticité merveilleuse, pour épargner les amis de la révolution et écraser ses ennemis en les ruinant.
Les jurés chargés d’appliquer les lois étaient la plupart des gens sans instruction. Ils étaient payés à dix-huit sols par jour pour condamner, car les agents nationaux ne leur laissaient pas la liberté d’absoudre. Leurs jugements étaient sans appel, exécutés sur l’heure et avec la dernière rigueur. La condamnation emportait la confiscation des biens, et l’on ruinait la famille entière en frappant le chef.
Les églises avaient été profanées, dépouillées, quelques-unes renversées, et celles qui restaient debout étaient souillées par les clubs. Les prêtres étaient en fuite et le mourant implorait en vain leur ministère consolateur ; les réquisitions avaient enlevé la fleur de la jeunesse, et l’on était menacé d’une levée en masse ; les troupes de passage étaient logées et nourries aux frais des habitants, et les vivres étaient rares et chers; les meilleurs citoyens étaient en prison ou en fuite; enfin l’occupation française pesait lourdement sur la Savoie, qui, alors comme aujourd’hui, ne soupirait qu’après le moment où elle serait délivrée du joug de la Révolution.
Indépendamment des maux réels, les craintes les plus vives sur la vie et sur les propriétés étaient surexcitées par les vociférations des agents révolutionnaires qui colportaient, en les amplifiant et en les commentant, les affreuses menaces prononcées dans les clubs français contre tout ce que cette nation avait d’hommes honorables et possédant quelque chose.
Un apostat, nommé Lausset, de Clignac, département de l’Hérault, avait fait pendant longtemps, dans les clubs de Lyon, les motions les plus sanguinaires, et ses paroles étaient fidèlement colportées dans toutes les communes de nos montagnes. Voici un curieux échantillon de l’éloquence de cette époque néfaste et du style de cet orateur furibond:
«Les temps sont proches, frères, préparez-vous donc aux devoirs que vous inspire votre beau titre de citoyen! Il faut du sang à la régénération politique de la nation; il faut des cadavres à l’arbre de la liberté ; car il convient de noyer dans le sang des aristocrates le souvenir d’un esclavage de treize siècles; car l’arbre de la liberté doit nécessairement jeter ses racines dans les cadavres des ennemis de la liberté. Courage donc, frères, serrez vos rangs; étouffez dans vos cœurs tous les germes de toutes les divisions; les temps sont proches, ralliez-vous dans une seule et même pensée, sous un seul et même cri: Mort aux tyrans! Aux armes, frères! les ennemis sont à nos portes, aux armes! massacrons tous les ennemis de la liberté. Allons, s’il le faut, pour accomplir l’œuvre de la régénération sociale, allons chercher jusqu’aux seins des femmes le fruit des aristocratiques amours; livrons ensuite leurs cadavres impurs à la voracité des sinistres corbeaux; faisons plus, frères, en l’honneur de la chose publique, parons-nous de leurs dépouilles, portons leurs boyaux en bandouillères et buvons dans le crâne des victimes à la santé de l’avenir des hommes qui doivent tous être égaux devant la loi de la terre, comme ils le sont devant la loi de Dieu.»
Lausset, en s’arrogeant le droit de mort sur des victimes qu’il choisissait, prouvait sans s’en douter que tous les hommes n’étaient pas égaux devant la loi de la terre. Mais, dans ce temps de cahos, qu’importe une inconséquence de plus? Ce qui est avéré, c’est que ce langage, colporté dans notre honnête et religieuse Savoie, déjà avant l’occupation française, y avait répandu un juste effroi.
Cependant les troupes austro-sardes présentaient sur les Alpes une armée à laquelle la France ne pouvait opposer une force suffisante. Mais l’Autriche s’amusa encore à jouer son vieux jeu avec le roi de Sardaigne, c’est-à-dire à le secourir assez pour l’empêcher d’être écrasé, mais trop peu pour le faire triompher. Il y avait pourtant la mort d’un roi à venger et une princesse autrichienne à sauver! Mais il était écrit que l’Autriche paierait cher un jour la lâcheté qui hésite quand l’honneur commande. Si l’héroïque ville de Lyon et la fédération du Midi avaient été appuyées par les 80,000 hommes qui étaient campés sur les Alpes, nul doute que la révolution eut été arrêtée dans ses violences. Mais l’héroïsme de la noble cité ne put la sauver, et il paraît que rien, dans ce moment fatal, ne pouvait empêcher le triangle d’acier de travailler dans toute la France.
Dans le mois d’août, un faible corps piémontais pénétra en Faucigny jusqu’à Cluses, en Tarentaise jusqu’à la Roche-Cevins et Beaufort, et en Maurienne jusqu’à Saint-Jean.
Toutes les troupes françaises coururent, les unes aux Alpes, pour arrêter les progrès des armées austro-sardes, les autres pour former le corps avec lequel Kellermann devait faire le siège de Lyon. La ville d’Annecy, au mois d’août, fut tout à coup dégarnie de soldats français et livrée à elle-même. Les amis dévoués du roi faisaient courir des bruits sur la prochaine arrivée de ses troupes; cependant la population se tenait forttranquille, lorsqu’une circonstance insignifiante mit toute la ville en ébullition, comme une étincelle fait sauter un magasin de poudre .
Le mercredi 21 août 1793, un charriot très chargé de blé sortait par la porte du Sépulcre, lorsque quelques femmes affamées, croyant que ce grain était conduit dans les magasins des troupes françaises, s’opposèrent à son départ. Au bruit de la querelle de ces femmes avec le conducteur, la populace accourut de toutes les extrémités de la ville; puis, l’exaltation croissant avec la foule, on finit par piller la voiture. En vain des personnes sensées essayèrent-elles de faire comprendre la gravité de cet acte de violence; leurs sages conseils furent rejetés. Etait-ce hasard, était-ce crainte de l’arrivée des troupes sardes; mais, ce jour-là, toutes les autorités républicaines se trouvaient en villégiature, de sorte que le peuple put agir en toute liberté.
Au milieu de la surexcitation causée par un tel acte, arrivèrent en foule les commentaires sur la rareté et la cherté des vivres, sur la misère qu’on éprouvait, sur les proscriptions dont tant de parents et d’amis étaient victimes, sur les dépenses causées par l’occupation, et, de ce tableau peu riant, on en vint tout naturellement aux souvenirs d’un temps encore peu éloigné, où l’abondance faisait vivre avec peu, où le travail donnait aux ouvriers une aisance honorable, où la religion et ses ministres étaient vénérés, les temples ouverts à la prière pour les grands comme pour les petits, où la liberté des citoyens était respectée, les levées d’hommes insensibles, les impôts si modérés, et où les prisons n’étaient ouvertes que pour les accusés de cette sorte de délits que toute société poursuit et condamne.
De propos en propos, les esprits s’échauffèrent, et la question alimentaire se transformant insensiblement en question politique, les cris de: A bas les républicains, les impies! Vive le roi! sortirent de toutes les poitrines féminines: bientôt les hommes se laissèrent entraîner et la ville entière fermenta comme une ruche qui va essaimer.
On se livra d’abord aux plus vifs transports de joie; on se félicitait d’une délivrance en laquelle on mettait une foi bien aveugle, puisqu’elle n’était appuyée sur aucun indice certain; on s’embrassait tous dans les rues, riches et pauvres; le bonheur avait rapproché les distances, et il n’y avait plus en ce moment dans notre ville qu’un peuple de frères.
On évita de molester les agents un peu trop dévoués à la république et ses partisans; mais on se jeta sur les insignes révolutionnaires. Les arbres de la liberté qui portaient aux nues le bonnet rouge furent renversés, les drapeaux tricolores lacérés et traînés dans les ruisseaux; des banquets et des danses furent improvisés. Le soir il y eut illumination, et on se livra sans inquiétude à tous les élans d’une joie à laquelle on ne prévoyait pas de terme.
La prison de l’Isle renfermait alors un bon nombre de nos concitoyens, arrêtés pour les causes futiles dont nous avons donné la curieuse énumération. Mais tout grotesques qu’étaient les motifs consignés dans les mandats d’arrêts, ceux-ci n’en étaient pas moins redoutables et exécutés avec rigueur.
Le peuple est ainsi fait qu’il est prompt à se soulever, mais aussitôt que l’émotion publique est maîtresse, elle comprend qu’il lui faut des chefs pour la diriger, et elle avait pourvu au milieu de la place publique à l’administration de la ville. Le commandant de La Fléchère vivait alors très retiré dans sa maison située au bas de la côte Saint-Maurice, lorsque le flot populaire alla le chercher dans sa retraite et le força de prendre la direction du mouvement. On conçoit qu’aucun acte administratif ne fut possible au milieu de cette agitation. Mais le soir, à la tête de toute la population, il se porta à la prison de l’Isle et mit en liberté les prisonniers politiques.
Il s’y trouvait alors Joseph Duret, d’Aviernoz, hameau du Vuard, comme prévenu cfaristocratie et d’incivisme marqué ; Claude Avrillier, cordonnier; Claude Laffin, maire de Thorens, prévenu d’avoir flétri une liberté constitutionnelle; Antoine Favre. procureur de la commune de Thorens, prévenu d’incivisme; Jean-Joseph André, Pierre-François Avet et Jean-François Missilier, de Thônes; Joseph Bochet, du Villard-sur-Thônes; Michel Morand, de Charvonnex, prévenu d’avoir troublé l’assemblée populaire de Pringy; Guillaume Dumolard, d’Annecy, convaincu de s’être porté à des propos desorganisateurs; Fortunat Mécour, de Champ (Isère), émigré ; Eloi Derriey, du Jura, prévenu de la plus forte suspicion; Vincent Valentin, ci-devant de Fésigny, pour cause de suspicion; Claude Fagot; Constant Valentin, garçon tailleur, prévenu d’avoir tenu des propos inciviques et tendant à la désorganisation.
Remarquons, en passant, avec quel zèle ceux qui avaient tout désorganisé invoquaient l’ordre et s’élevaient contre les désorganisateurs, chaque fois qu’on touchait à la boutique révolutionnaire.
Enfin, M. de La Fléchère eut le bonheur de rendre à la liberté son frère François-Marie, arrêté depuis trois jours, comme prévenu de correspondance contre la sûreté publique. En tout quinze détenus furent délivrés par la force du peuple, ayant à sa tête le citoyen La Fléchère, comme disent les actes publics du temps.
Mais la nuit dissipa les illusions de la veille. Les individus envoyés dans diverses directions n’avaient apporté le lendemain matin aucune nouvelle de l’armée savoyarde. L’inquiétude gagna bientôt la ville. Le soir, on apprit que des détachements de troupes françaises arrivaient de plusieurs côtés. Les autorités républicaines, qui avaient disparu la veille, reviennent en ville. Les délivrés de la veille gagnent la campagne et fuient. Tous ceux qui s’étaient distingués dans l’émeute en font autant, et la ville n’est bientôt plus qu’un désert.
A Annecy, on attendait d’un moment à l’autre d’y voir arriver les troupes royales, lorsque l’avocat Burnod, procureur-syndic du district, franc-maçon dévoué, patriote acharné, terroriste enragé, qui était d’Annecy, revint pour aller arrêter les troupes sardes.
Un faux avis avait prévenu M. de La Fléchère que les troupes piémontaises arriveraient pendant cette même nuit; en sa qualité d’ancien militaire, et commandant de place d’Annecy, il crut de son devoir d’aller au devant des soldats du roi.
Mais arrivé aux Marquisats, près de l’endroit où est maintenant élevée la croix blanche, il s’aperçut qu’au lieu de soldats, il avait devant lui une troupe de bourgeois commandés par Burnod. Il se cacha derrière une haie, avec le charpentier (J. Clarin), qui l’avait accompagné. Mais un reflet de lumière sur ses armes le trahit, il fut saisi et barbarement mis à mort par Burnod, qui le frappa le premier. Le pauvre charpentier voulut fuir, mais il fut atteint et assassiné . Il était 2 heures après minuit. Ce n’était pas assez pour Burnod d’avoir ôté la vie à M. de La Fléchère. Il va faire des motions au club, fait décréter la confiscation de ses biens, et mettant en réquisition des maçons et des charpentiers, se faisant appuyer par la garde nationale, avec ses deux pièces de canon chargées, il fait raser la maison de La Fléchère située au bas de la rampe du château, rue de l’Isle . C’est à l’emplacement de cette maison que nous avons fait allusion.
Aussitôt que les autorités républicaines eurent repris le pouvoir, on se mit à faire des enquêtes pour trouver les coupables. Pendant longtemps, on ne découvrit rien; les fugitifs prirent peu à peu confiance et rentrèrent successivement chez eux, où leurs affaires et les besoins de leurs familles les forçaient de revenir.
Mais, quelque temps après, une trentaine de personnes furent arrêtées. On remarque dans ce nombre André Rassat, prévenu d’attaque contre les conducteurs du charriot pillé à la porte du Sépulcre; André et Marie Godet, François Collomb, François Montréal, Jean Barut, Ambroise Décisier, Joseph Lance, prévenus d’avoir répandu le bruit de l’arrivée de 40,000 Piémontais, avec 40 pièces de canon; la nommée Désirée du Bellair, Parent père, Guillot, aubergiste, Fournier père, horloger, Antoinette Rivollet, femme Quintel, Françoise Falconnet, François Gurret, Jean Ailloud, de Grenoble, prévenu d’avoir porté la hache sur l’arbre de la liberté ; Claude Chagnon, Claude Dechosal, Christine Dubouloz, Françoise Lacombe, Jeanne Vibert, Etiennette et Françoise Abé, Marie Guillot, Aimée Chapelle, veuve Depassieux, Aimée Guerra et François de Coussy.
Le tribunal criminel du département du Mont-Blanc, siégeant extraordinairement à Annecy, et présidé par Gauthier, le 16 ventôse (6 mars 1793), élargit la plupart de ces détenus et condamna les autres à quelques mois de prison.
François de Coussy fut conduit à Paris. Un bon nombre des inculpés, entre autres Collomb de Bovagne, s’échappèrent dans la nuit du 21 au 22 décembre suivant, par une brèche pratiquée dans les latrines de la prison.
La plus cruellement punie des personnes arrêtées à l’occasion de l’émeute du 21 août fut la femme Fredelane Decoux, dite Boname, qui, le 11 septembre, fut «conduite sur la place de la Liberté (place Notre-Dame) pour y être attachée au pilori, qui sera placé à ses frais, où elle restera pendant deux heures, après quoi, elle sera relâchée et mise en liberté, le tout en exécution de l’arrêté du représentant du peuple Simon».
De toutes les femmes qui prirent part au soulèvement national du 21 août 1793, une seule parvint à échapper aux nombreux ordres d’amener qui furent lancés contre elle.
Plutôt que de se rendre, elle préféra le séjour de la montagne, l’habitation des grottes, la solitude et le froid. C’est qu’elle était tout particulièrement poursuivie, car elle était coupable et bien coupable; écoutez plutôt.
Il y avait, au sommet de l’arbre de la liberté planté place Notre-Dame, un superbe bonnet républicain. Lorsque la hache eût fait tomber l’arbre, tous se précipitèrent sur la dépouille républicaine; mais une jeune fille s’empara du bonnet sacré, et le passant sous elle, avec une liberté tant soit peu trop démocratique, il en sortit dans un état difficile à décrire.
On conçoit bien qu’un tel crime de lèse-majesté phrygienne fut dénoncé avec indignation, et que la plus grave peine pouvait seule l’expier. Aussi, pour échapper à une punition trop certaine, l’insolente jeune fille gagna la montagne. Fille d’un serrurier du faubourg de la Perrière, elle avait parcouru en tous sens le crêt du More et en connaissait les moindres anfractuosités. Elle alla y demander un asile aux souvenirs de son enfance, et elle se condamna volontairement à une vie d’isolement, de privations, de souffrances et de terreurs, car elle avait à craindre à la fois les hommes et les bêtes féroces.
En ce temps-là, le crêt du More, actuellement si nu et si chauve, était encore couvert d’une forêt, mélange gracieux de sapins, de fayards, de myrtilles et de bruyères. Au-dessus, est une plaine hérissée de pointes de rochers dont les bancs perpendiculaires sont découpés par des fissures plus ou moins profondes, creusées par la nature ou par les chercheurs de minerai de fer. C’est dans ce labyrinthe de creux qu’elle trouva un asile assuré, où elle échappa à toutes les recherches. Des parents et quelques amis sûrs allaient pendant la nuit déposer sa nourriture dans des endroits convenus. Pendant plus de quatre longues années, elle brava la chaleur et le froid des saisons, et gagna l’époque où la tempête révolutionnaire étant moins violente, elle put enfin reprendre sa place au foyer paternel.

CHAPITRE IV.
Table des matières
Monuments religieux. — Eglises. — Pillages et démolitions sacrilèges. — Sauvegarde des reliques de saint François de Sales et de sainte Jeanne-Françoise de Chantal. — Vandalisme dans l’église du premier Monastère de la Visitation. — Visites domiciliaires et inquisitoriales. — Destruction des 4 tourelles du clocher de Notre-Dame. — Descente des cloches. — Imprimerie d’Alexis Burdet mise à l’Index. — Honnêteté relative de quelques patriotes. — Démolition de la maison de La Fléchère.
D’APRÈS la disposition des lieux et les monuments encore existants, il paraît que la ville d’Annecy ne fut d’abord qu’une bourgade peu considérable, circonscrite entre le château et le Thyoux, défendue à l’est par le mur d’enceinte qui descendait du château à l’arc de Boringe, et à l’ouest par celui qui descend de la grosse tour à la porte Sainte-Claire. Le Pont-Morens était la seule voie de communication avec la rive droite de la rivière, une porte en défendait aussi le passage.
Plus tard, la grande Isle placée entre le grand canal et le canal du centre fut envahie par des constructions. Une nouvelle porte fut établie et un pont fut jeté pour atteindre la deuxième Isle. C’est sur son sol inhabité et marécageux que furent élevés l’église de Notre-Dame et le couvent des dominicains. Puis, des constructions l’ayant couverte, on la munit des portes du Pâquier-Maussière et du faubourg de Bœuf, qu’un mur continu reliait avec les autres portes de la vieille ville et le château, ce qui formait un ensemble de fortifications assez complet pour le temps. La porte du Sépulcre fut établie comme une fortification avancée, sans liaison avec le reste du système de défense.
Lorsque la violence chassa les catholiques de la ville de Genève, il paraît que la ville d’Annecy était de bien peu d’importance. Ce n’est guère que depuis l’établissement de l’évêque et du chapitre de Genève, et des ordres religieux qui vinrent s’y réfugier, que la ville prit une certaine extension. En effet, l’enceinte primitive renfermait seulement l’église paroissiale de la ville, sous le vocable de Saint-Maurice, patron de la ville, bâtie auprès du château, en 1132. On y conservait les reliques de saint Antoine dans une chapelle qui lui avait été érigée.
Si l’on juge de la population de la ville par l’espace occupé par cette église et le cimetière contigu, elle ne pouvait être considérable. Dans cette première enceinte existait en outre l’église et le couvent sous le vocable de Sainte-Croix, fondée, en 1490, par Charles Ier, duc de Savoie, pour y établir les religieuses de l’ordre de Saint-Dominique, et que le duc Charles III donna, en 1535, à celles de Sainte-Claire, réfugiées de Genève. Le jardin de ce couvent était même hors des murs de ville.
Sur le sol des deux Isles, nous trouvons: 1° l’église et le couvent de Saint-Dominique, fondés en 1422, par Jean Fraczon (cardinal de Brogny), bourgeois d’Annecy, sur l’emplacement des maisons, pourpris et pièces achetés par le fondateur, et de la maison des Lombards Asinari, donnée par le comte Jacques de Menthon-Dingié et ses deux fils. Cette église fut consacrée sous le vocable de Saint-Nicolas, par Barthélemy, évêque de Corneto, suffragant de celui de Genève, le 14 septembre 1445, en présence du duc Louis de Savoie et de sa cour. Les voûtes furent construites aux frais de Jean Magnin, de Cruseilles, bourgeois d’Annecy et maître en la Chambre des comptes du Genevois. C’est dans cette église qu’ont été sacrés les évêques Claude de Granier et Charles-Auguste de Sales. Notons en passant, pour l’édification de ceux qui prétendent que le Concile de Trente n’est pas reçu en Savoie, que le 15 septembre 1571, la publication solennelle en fut faite dans cette église, lors du synode diocésain convoqué par l’évêque Ange Justinien. Les princes de Martigues y avaient leur tombeau dans la chapelle qu’Hélène de Luxembourg, femme de Janus de Savoie, comte de Genevois, y avait fait construire. Proche de ce tombeau, dans la nef, était celui d’un abbé grec, que l’invasion des Turcs avait forcé de fuir et qui mourut, en 1461, à Annecy, qu’il édifia par sa sainte vie et son abstinence merveilleuse. Dans le chœur fut aussi enseveli Guillaume d’Orlvé, un des premiers religieux dominicains, mort, en 1456, en odeur de sainteté.
2° L’église sous le vocable de Notre-Dame-de-Liesse, construite sur l’emplacement d’une chapelle où le culte de Marie était déjà établi depuis longtemps; les comtes de Genève y avaient leur sépulture. Aussi, à cause de cette célébrité, le dernier rejeton de l’illustre famille souveraine de Genève, le pape Clément VII, l’érigea en insigne collégiale et y fonda un chapitre composé de douze chanoines et six enfants de chœur avec leur maître de musique. Cette érection fut confirmée par son successeur, Benoît XIII, le 5 avril 1397. L’église neuve fut sacrée en 1398, et incendiée en 1412. Clément VII y avait établi un jubilé qui se solennisait de sept ans en sept ans, depuis le soleil couché du 6 jusqu’au soleil couché du 9 septembre.
Dès le XIIIe siècle, il y avait auprès de Notre-Dame un hôpital pour loger les pèlerins; il existe encore aujourd’hui.
Ce fut dans cette église que le Saint-Suaire fut exposé le 21 juillet 1566 et les jours suivants, à la prière d’Anne d’Est, duchesse de Genevois et de Nemours; il avait été apporté de Chambéry et exposé par les cardinaux de Lorraine et de Guise, assistés de quelques autres prélats.
3° L’église sous le vocable de Sainte-Croix, avec le couvent, construits par Pierre de Lambert, évêque de Caserte. Il y établit d’abord les Célestins, auxquels, douze ans après, il substitua les frères mineurs de l’Observance qui entrèrent en possession le 23 mai 1535. Les chanoines de la cathédrale de Genève, après avoir célébré leur office, depuis 1535, dans l’église paroissiale de Saint-Maurice, s’établirent, en 1540, dans l’église de Sainte-Croix, où ils restèrent jusqu’en 1793.
4° L’église du premier monastère de la Visitation-Sainte-Marie, sous le vocable de Saint-Joseph, dédiée, le 3o septembre 1652, par Charles-Auguste de Sales. Comme celle de Saint-Dominique, elle s’étend sur les deux îles; et comme les autres couvents bâtis au-dedans des murs de ville, ses jardins étaient au-dehors. La Visitation possédait le superbe clos des Lombards Asinari, qui n’était alors qu’un marais souvent couvert par les eaux et dont elle avait déjà mis une partie à l’abri des inondations.
Tous les autres couvents étaient situés dans les faubourgs. Ainsi l’église et le prieuré du Saint-Sépulcre, desservis par des chanoines réguliers de Saint-Augustin, originairement hospitaliers de Terre-Sainte, étaient construits en dehors de la porte du Pâquier-d’Isernon, dès le XIIIe siècle . Les Annonciades célestes avaient bâti, en 1658, hors de la Perrière. Les religieuses de Saint-Bernard, ordre de Citeaux, s’étaient établies, en 1648, au faubourg de Bœuf, et firent l’acquisition, en 1753, du monastère des Bernardines du Pâquier-Maussière.
En 1674, les Barnabites bâtirent, dans des jardins, le bel édifice qui servit depuis la révolution de pensionnat à la ville, et où est actuellement le petit-séminaire. En 1634, l’église et le second monastère de la Visitation, sous le vocable de la Conception de la sainte Vierge, étaient fondés sur des rochers hors de la ville. En 1714, Mme de Scomberg lui procura le corps de sainte Justine, vierge et martyre, pris dans les catacombes de Rome. En 1594, les capucins élevaient le couvent occupé en ce moment par l’hôpital, et les prêtres de la Mission de Saint-Vincent-de-Paul construisaient, en 1664, sur une bruyère abandonnée, le magnifique bâtiment où, pendant un siècle et demi, le clergé du diocèse de Genève vint puiser l’instruction et les vertus qui le distinguaient.
Enfin, la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, construite aux frais d’Etienne Rouph, bourgeois d’Annecy, pour ensevelir les enfants morts sans baptême, fut élevée à l’extrémité du faubourg de Bœuf.
On voit que la création de tous ces établissements dota la ville d’un bien-être immense et donna à des marais infects, à des terrains vagues, à des rochers stériles, une valeur qu’ils ne durent qu’à cette heureuse circonstance. En 1793, la plupart de ces couvents avaient peu de revenus, et cependant la ville n’avait presque pas de pauvres. La charité municipale n’existait pas, et la charité chrétienne suffisait à sa tâche.
La plupart des églises étaient pauvrement décorées. La cathédrale, nouvellement restaurée, ne possédait qu’un seul beau tableau, d’un grand mérite, il est vrai, celui du maître-autel, qu’on admire aujourd’hui encore. L’église de Saint-Dominique avait un saint Christophe colossal, vrai chef-d’œuvre, sculpté dans un seul noyer. Les révolutionnaires le renversèrent, le firent tirer par des chevaux sur la place de l’église, où il fut dépecé et brûlé. La collégiale avait une chaire en noyer, excellent morceau de sculpture ancienne; elle fut sauvée de la destruction, et en ce moment la partie supérieure de cette chaire se voit à l’église de Saint-Maurice, et la partie inférieure à la cathédrale. Les magnifiques boiseries des stalles des chanoines de Notre-Dame-de-Liesse furent détruites; les vitrières furent brisées. Les reliques de sainte Justine, déposées dans l’église du second monastère de la Visitation, furent brûlées et les cendres jetées au vent.
Les sacristies possédaient de riches ornements; tout fut pris, lacéré, brûlé pour en extraire un peu d’argent. Les ex-voto, ces témoignages de la reconnaissance publique envers Celui qui peut tout et envers de saints intercesseurs, ne trouvèrent pas grâce devant la cupidité révolutionnaire. L’église du premier monastère de la Visitation était la plus riche de toutes en dons faits à Dieu. Les rois, les grands, les riches, les pauvres avaient déposé auprès des corps de nos deux grands saints, les uns de splendides reliquaires d’or, d’argent; les autres d’humbles ex-voto. Une riche châsse renfermait les ossements de saint François de Sales; elle était en argent massif, longue de six pieds, sur deux et demi de large, et ornée de trente-deux colonnes torses accouplées, de l’ordre corinthien. Douze vases d’argent couronnaient le faîte de ce monument. C’était un don de LL. AA. RR. Christine de France et du duc son fils, en souvenir reconnaissant de ce qu’elle avait eu le saint pour aumônier lors de son mariage avec le prince de Piémont. Devant la châsse était un fort beau tabernacle avec son baldaquin et son couronnement aussi en argent. C’était un présent de l’infante de Savoie, duchesse de Bavière.
Dans la chapelle des Innocents étaient ensevelis deux jeunes princes morts au berceau, enfants de Charles-Amédée de Savoie, duc de Genevois et de Nemours, dont les corps y furent transportés de Paris en 1659. Ils étaient représentés par deux statues d’enfants de grandeur naturelle, placées dans un berceau, le tout en argent, d’une valeur considérable. Vingt-deux lampes d’argent étaient appendues devant les deux reliques. La quantité d’ex-voto en or et en argent suspendus autour des châsses des deux saints était évaluée à une somme énorme. Tout cela fut enlevé par des vandales impies et sacrilèges, et une ville entière se laissa dépouiller, sans résistance, des richesses sacrées que la piété des princes et des peuples avait confiées à sa garde!
On sait que le courage et l’adresse de quatre citoyens d’Annecy ont conservé à notre ville deux trésors plus précieux pour nous que l’or et l’argent. Par une nuit obscure, MM. Amblet, chirurgien, Balleydier, Burquier et Rochette s’introduisirent dans l’église de la Cathédrale, enlevèrent les reliques sacrées des châsses où elles étaient déposées, les remplaçant par des ossements pris dans le cabinet d’anatomie du docteur Amblet, renfermèrent ces précieux corps dans des boîtes dûment scellées, qu’ils cachèrent dans une maison détruite depuis une vingtaine d’années et qui fermait l’impasse du Four, au débouché actuel de la rue de l’Evêché dans celle des Boucheries. Ces reliques restèrent là jusqu’au 28 mai 1806, jour heureux où elles furent sorties de leur cachette et solennellement transférées, celle de saint François de Sales dans l’église de Saint-Pierre, et celle de sainte Jeanne-Françoise de Chantal dans l’église de Saint-Maurice, nouvellement rendues au culte.
Que sont devenues toutes les richesses accumulées pendant près de deux siècles autour des tombeaux de ces deux illustres saints? Allez demander aux orgies du dissipateur ce qu’il a fait des biens de son père? Allez demander au vent où il pousse le sable qu’il a soulevé ; à la mer où elle a jeté son écume? Le voleur s’en est emparé, les saturnales les ont dissipées; pertes regrettables pour la ville et pour la société ! Qui peut dire qu’elles aient profité à quelqu’un?
Lorsque les ornements de l’Eglise furent vendus ou plutôt gaspillés, ce fut le tour des bâtiments. L’industrie trouvant la voûte trop basse pour sécher ses toiles, décida de l’abattre. On en offrit l’entreprise à tous les chefs maçons de la ville; mais, à leur louange, tous repoussèrent ces offres indignes de leur conscience catholique.
La voûte était ornée de peintures magnifiques. Au centre, on remarquait surtout un saint François de Sales porté sur un nuage, accompagné d’une multitude d’anges, et s’élevant dans l’empirée, où se développaient les cercles immenses des puissances, des trônes, des dominations et des bienheureux, qui semblaient acclamer la bienvenue du saint parmi eux.
Le peintre y avait développé un talent remarquable, et toutes les figures, surtout celle de l’illustre confesseur, étaient si pleines de vie et d’éclat, qu’on ne pouvait regarder cette vaste peinture sans être saisi d’admiration.
Déjà le marteau avait fait tomber la plus grande partie de la voûte, le portrait du saint était seul resté encore intact, et, pendant plusieurs jours, il ne se trouva pas un homme assez hardi pour donner le coup qui devait achever cette destruction impie. Le propriétaire, en sa qualité de protestant, ne comprenait pas ce noble et saint respect envers ce qui n’était pour son cœur sec qu’une peinture plus ou moins estimée. Enfin, pour en finir, on noya dans le vin la conscience d’un pauvre homme qui alla d’un pas mal affermi frapper le dernier coup...
Mais, comme si le bruit de la chute des pierres, et la suffocation produite par la poussière qui l’enveloppait eussent dégagé l’intelligence de ce malheureux de la nuit dont une perfidie intéressée l’avait enveloppée, le jour se fit tout-à-coup dans son âme, et il s’enfuit épouvanté ! Descendu sur le sol de l’église, il fut encore plus frappé de la voir vide... Tous avaient fui comme pour protester par leur éloignement contre ce vandalisme impie! Le coupable maçon, saisi de terreur, fuit à son tour.... il rentre chez lui en proie à une agitation extrême, et quand on lui tend un verre de liqueur pour le réconforter, un tremblement affreux agite sa main et l’empêche d’approcher le verre de ses lèvres. En vain il espère que quelques heures de repos calmeront cette agitation; en vain il demande au sommeil d’arrêter ces mouvements désordonnés; le lendemain, le tremblement vengeur et providentiel n’a pas cessé, et il continue pendant les jours, les nuits, les mois et les années d’une longue vie!... Il ne cesse enfin que lorsque le pardon et le tombeau ont scellé le pacte de sa réconciliation pour l’éternité !
La cupidité avait dépouillé les églises, mais le génie du mal n’était pas encore satisfait. Un ordre du fameux Albite prescrivait de démolir tous les clochers de la Savoie et du département de l’Ain, et il fut rigoureusement exécuté à Annecy. C’est alors que la tour de Notre-Dame perdit les quatre tourelles et la haute flèche qui la complétaient. Le reste de la tour fut conservé pour servir de beffroi à la ville et porter son horloge. On enleva toutes les cloches, sauf celle des heures et des quarts; mais on jugea impossible de descendre le gros bourdon entier, et l’on frappa inutilement dessus pendant quinze jours avec des massues de fer pour le briser. On y renonçait de guerre lasse, lorsqu’un misérable étranger indiqua le moyen d’en faire partir des éclats, et ces débris allèrent rejoindre les 500 autres cloches, enlevées à la province d’Annecy, dans les fonderies du gouvernement, où elles furent transformées en billon. La moitié de l’église Notre-Dame fut abattue et le sol devint une place publique.
Le manque de travail et la cherté des vivres faisaient souffrir les familles auxquelles les levées, sous toutes sortes de dénominations, avaient enlevé les plus robustes soutiens. Le maximum ruinait l’industrie et le commerce. On ne cessait de requérir aux communes des vivres de toutes sortes. Les meilleurs citoyens étaient emprisonnés, ou exilés, ou errants dans les forêts et les montagnes. On conçoit que dans cette cruelle situation, le pays éprouvât un vif mécontentement, que la franchise savoyarde manifestait à tout propos.
Les administrations républicaines le savaient; mais au lieu de s’en prendre aux véritables causes de l’agitation du peuple, elles voulaient absolument l’attribuer aux écrits qui, malgré elles, arrivaient facilement de l’étranger. Aussi, pour saisir ces manifestes contre-révolutionnaires, elles déployèrent un zèle infatigable et un luxe inouï de visites domiciliaires.
Lorsqu’une maison était suspectée de posséder des imprimés coupables de lèse-république, on l’entourait inopinément, de jour ou de nuit, d’un cordon de gardes nationaux, car cette institution se prête admirablement à tout; puis les municipaux, revêtus d’une belle écharpe tricolore, soutenus par un piquet de soldats-citoyens et de gendarmes, pénétraient, sans façon, dans le domicile du citoyen, parcouraient les coins les plus reculés, fouillaient dans les meubles, les linges et les papiers intimes. On cite même la baïonnette intelligente d’un zélé garde national, qui pénétra fort avant dans le berceau d’une poupée, espérant y découvrir une conspiration.
Les imprimés, que les directeurs recherchaient le plus minutieusement, étaient ceux destinés à perpétuer parmi le peuple libre et éclairé la superstition et le fanatisme. Et il s’en répandait beaucoup de ceux-là. On sait que Mgr Paget s’était réfugié en Piémont auprès du gouvernement légitime du pays, et que MM. les vicaires généraux Bigex et Besson avaient établi la chancellerie épiscopale à Lausanne, d’où ils continuaient à administrer le diocèse. C’est de là qu’émanaient un grand nombre d’instructions, de directions, tant pour le clergé que pour les fidèles, dont l’apparition donnait le cauchemar à tous les administrateurs révolutionnaires. Notons en passant que c’est à Lausanne que parut la belle rétractation de l’abbé Panisset, et qu’elle fut écrite par M. le comte Joseph de Maistre, ce que peu de personnes savent.
Naturellement, chaque fois qu’une brochure paraissait, les recherches se dirigeaient de préférence chez les imprimeurs soupçonnés de l’avoir éditée. L’imprimerie que le zèle municipal surveillait avec le plus de soin était celle d’Alexis Burdet, imprimeur du clergé. En deux ans, vingt-huit fois sa maison fut cernée, fouillée, et lui-même obligé de fuir pour n’être pas arrêté. Il fut cependant emprisonné deux fois, comme prévenu d’avoir été détenteur d’écrits contre-révolutionnaires. Une fois qu’on le saisit pendant la nuit (c’était le 16 novembre 1793), sa femme voulut en vain sortir de sa maison pour aller implorer la grâce de son mari. Un garde national, rigoureux sur la consigne, l’en empêcha, et ce même homme, devenu plus tard ensevelisseur, enveloppa successivement, une trentaine d’années plus tard, les deux époux dans leur linceul.
Cependant, on comptait parmi les administrateurs un bon nombre d’hommes honnêtes, qui n’avaient accepté ces places que pour se mettre eux-mêmes à l’abri de la tourmente, qui s’étudiaient à empêcher le mal que voulait faire l’exaltation des autres et qui ont ainsi évité bien des malheurs au pays.
Souvent une visite imprévue à l’imprimerie catholique surprenait les planches au moment où elles sortaient de dessous la presse et toute humides encore du lavage qui se fait après l’impression; on pouvait aussi y lire les solides argumentations fulminées contre les impies, les protestations contre les oppresseurs et des instructions on ne peut plus fanatiques et superstitieuses, comme on les appelait dans ce temps de troubles. Mais alors l’excellent Joseph Jacquet, et même le procureur Burnod, seuls capables de déchiffrer les pages de caractères, poussaient sur la planche malencontreuse quelque feuille maculée, et par cette innocente malice sauvaient le père de famille. Bénie soit leur mémoire!
L’honnête et bon Miège gémissait de la nécessité où il était de servir de secrétaire au Directoire et expiait les exigences de sa place par toutes sortes de bonnes actions cachées. Lorsqu’après de fougueuses motions, des mandats d’arrêts étaient lancés de tous côtés, Miège faisait prévenir secrètement ceux qu’ils allaient atteindre. Si une visite domiciliaire menaçait Alexis Burdet, il s’arrêtait un instant, comme un simple curieux, devant l’étalage du magasin de son ami et se mettait à fredonner, sur un air républicain, un avis dont des oreilles tendues derrière la vitrine ne perdaient pas un mot. Aussitôt l’homme menacé, laissant à la garde de Dieu sa femme et ses enfants, allait demander un asile à quelque parent ou à quelque ami; puis, quand l’intensité de la tempête rouge était un peu diminuée, il venait reprendre le travail qui soutenait sa famille.
Mais bientôt, fatigués des brochures qui inondaient le pays, les administrateurs crurent en arrêter le déluge en mettant sous les scellés l’imprimerie d’Alexis Burdet. Ainsi, au nom de la liberté, un citoyen fut privé pendant plusieurs années de l’usage du matériel qui lui était indispensable pour gagner le pain de ses enfants. Cette mesure rigoureuse ne fut pas même suffisante pour calmer leurs frayeurs. Un jour qu’une brochure piquante parcourait la ville, ces dignes citoyens s’imaginèrent qu’elle sortait de l’imprimerie interdite. Ils accourent avec toute la séquelle ordinaire pour vérifier l’intégrité des scellés et ils trouvent leur cire couverte d’un tissu bien fourni. Le travail de l’industrieux insecte fut respecté, par reconnaissance sans doute, puisque c’est à lui qu’ils durent de pouvoir reposer en paix depuis ce jour, si cependant ce bienfait leur fut donné.
Il y a, en ce moment encore, au bas de la grande rampe, un terrain nu et stérile, envahi par les orties, où la génération actuelle dépose insoucieusement des débris, mais qu’elle respecte assez pour n’y jamais faire aucun acte de propriétaire. Quelle est donc la puissance mystérieuse qui protège contre tout envahissement ce sol abandonné depuis plus d’un demi-siècle?
Là s’élevait une belle maison à trois étages; sur la porte d’entrée étaient sculptées les armes de la noble et ancienne famille de la Fléchère, originaire du pays de Vaud, qu’elle avait dû fuir devant la persécution religieuse. Une branche de cette famille conserva, en apostasiant, tous les biens paternels, mais l’autre, riche seulement de sa foi, se retira dans le Genevois, où elle se dévoua, dans l’armée et dans la magistrature, au service de la Maison de Savoie. Dès les premiers mauvais jours, elle fut en butte aux vexations révolutionnaires, et elle était bien digne en effet, par ses hautes vertus, de souffrir encore une fois l’injustice et la spoliation.
Un jour donc que les armées révolutionnaires avaient subi un échec, la mauvaise humeur, cette triste conseillère, résolut d’immoler à sa vengeance une victime expiatoire. De bon matin, la générale bat, la garde nationale, avec ses deux canons, mèche allumée, s’avance silencieusement dans la rue de l’Isle, précédée de quelques soldats, et ayant à sa tête les autorités à grande écharpe tricolore. Le cortège arrive devant la maison de M. de la Fléchère: on lit un décret qui condamne ce citoyen comme traître à la patrie et ordonne que sa maison soit démolie. Aussitôt une troupe de misérables, lie de la populace, bien payés et bien repus surtout, brisent la porte de la maison, envahissent les appartements, et précipitent par toutes les fenêtres les meubles, les linges, les ustensiles qui tombent sous leurs mains.... Ensuite le toit, les portes, les croisées, tombent à leur tour, et en quelques heures cette maison, qui avait vu tant de générations d’hommes de bien, chéris de la population, n’est plus qu’un tas de décombres!
Horrible fait! déplorable résultat de la violence et du despotisme populaire, le plus cruel qui ait jamais opprimé l’humanité ! On n’ignore pas que le pouvoir public était abandonné alors à l’égoût de la société, et que tout ce qui était honnête se trouvait ou en exil ou en prison.
Jusqu’à ce jour, l’abandon et la stérilité de ce terrain souillé ont protesté contre l’iniquité et la violation de la propriété, et cette protestation ne cessera que lorsque la magnanimité du propriétaire aura levé l’anathème qui pèse sur ce sol accusateur!

CHAPITRE V.
Table des matières
Orgies révolutionnaires. — Fêtes nationales du culte républicain. — L’invasion de la Savoie préparée par la Franc-Maçonnerie et les émissaires politiques français. — Activité et travaux des clubs et de l’administration révolutionnaires. — Désorganisation de toute instruction publique. — Envahissement des établissements confisqués. — Multitude des détenus en prison. — Diverses évasions. — Les victimes politiques dirigées sur Paris sont sauvées par le supplice de Robespierre. — Situation du clergé constitutionnel. — Combats du clergé fidèle. — L’apostat Simond.
CEPENDANT, de graves événements avaient signalé l’été de 1793. La Convention, exécutant à son insu les arrêts de la justice divine, commençait par envoyer trente-deux de ses membres à l’échafaud. En même temps que les Jacobins triomphaient de leurs adversaires politiques à Paris, ils étaient chassés de la ville de Lyon, que leurs principes et l’introduction dans ses murs de la guillotine, dont ils menaçaient les plus dignes citoyens, avaient profondément émue et indignée. Cette horreur contre les instincts sanguinaires des révolutionnaires était partagée par plusieurs grandes cités de France. Marseille avait fait marcher dix mille hommes sur Paris; Bordeaux s’était constitué indépendant de la Convention; Toulon, Nîmes, Montauban et d’autres villes méridionales en avaient fait autant; Caen était en révolution, et la Bretagne avait formé une assemblée des départements réunis; les Vendéens s’étaient emparés de Saumur.
Une levée en masse fut décrétée par la Convention dans les pays qui lui étaient restés soumis; la France ne fut bientôt qu’un vaste camp. En quelques jours, 1,200,000 hommes furent sous les armes. Déjà Marseille avait ouvert ses portes devant le canon de Bonaparte; Bordeaux et Caen s’étaient rendus sans combat. Il restait encore Toulon et Lyon à réduire.
L’armée piémontaise, arrêtée dans sa marche sur Lyon par la politique erronée des cabinets, laissa l’armée des Alpes libre de ses mouvements; celle-ci se porta sur Lyon, et bientôt cette malheureuse et noble cité fut enveloppée par cent mille soldats. En vain la bravoure de ses habitants et les talents militaires du général de Précy opposèrent pendant longtemps une barrière de fer aux assiégeants: après soixante jours de bombardement elle dut céder, non point tant devant la force que contre l’agitation que les Jacobins de l’intérieur commençaient à exciter. Le 9 octobre, le général de Précy, à la tête d’une colonne de moins de deux mille hommes, perça les lignes ennemies; mais bientôt, poursuivi, traqué et enfin enveloppé par vingt mille soldats républicains, ce corps de héros fut presque tout exterminé. M. de Précy fut assez heureux, grâce au dévouement de quelques-uns de ses soldats, pour échapper au massacre et gagner la Suisse.
A peine les Jacobins furent-ils installés à Lyon, que la guillotine y fut établie en permanence. Le sang s’élevait au-dessus de la cheville du pied sur la place des Terreaux; et pour le recevoir, on plaça l’échafaud au travers d’un fossé de quatre pieds de largeur sur dix de profondeur.
Mais ce n’était pas assez d’envoyer à la mort; ces tigres à face humaine, Albite et Fouché, de Nantes, qui plus tard affubla son nom terroriste de la couronne ducale d’Otrante, prenaient plaisir à assister au supplice de leurs victimes. Ils avaient choisi, pour satisfaire leur passion sanguinaire, la maison du royaliste Imbert Colomès, située rue Sainte-Catherine, et comme la maison en face, masquant la place des Terreaux, les empêchait de voir tomber les têtes, ils la firent abattre. Ces monstres désignaient cyniquement leur domicile sous le nom de premières loges!...
Comme la guillotine ne suffisait pas à exécuter autant de malheureux que le tribunal révolutionnaire lui en envoyait, on y suppléa par la fusillade; et, celle-ci n’allant pas encore assez vite, on y ajouta les coups de canon à mitraille. En peu de jours, plus de seize cents malheureux de tout âge et de tout sexe, choisis dans l’élite de la population, furent barbarement massacrés!
Ce n’était pas assez de dépeupler Lyon, il fallait encore exécuter le décret de la Convention qui ordonnait de détruire la ville et de passer la charrue sur ses ruines. Collot-d’Herbois et Fouché donnèrent à une commission temporaire, formée par eux, le droit de tout démolir. On y employa de suite journellement quinze mille ouvriers et 400,000 francs par décade. Mais comme les moyens ordinaires n’avançaient pas la démolition assez vite au gré des tribuns, on eut recours à la mine, quoique ce moyen ensevelit tous les jours sous les décombres quantité d’ouvriers.
On comprend que le bruit de mesures aussi violentes, qui effrayait la France entière, dut porter aussi la terreur au sein de nos paisibles montagnes. Les autorités révolutionnaires de la Savoie, il faut le dire, luttaient secrètement contre l’exécution d’ordres sanguinaires, et combien de prêtres et d’émigrés ont dû leur salut à la protection secrète de nos administrateurs les plus terroristes en public.
En revanche, elles ne manquaient jamais de célébrer pompeusement les grandes solennités prescrites par la république.
La Raison, représentée par une jeune et belle fille, presque nue, était portée triomphalement par toutes les rues. L’espèce de litière, où elle se tenait debout, était portée par quatre hercules; les autorités, en grande écharpe, entouraient la déesse; l’infanterie et l’artillerie de la garde nationale ouvraient la marche; la musique se faisait entendre. On allait la poser sur un trône élevé au milieu de l’église de Saint-Pierre. Là on lui adressait des discours pompeux, à phrases redondantes et avec l’assaisonnement de l’époque. Puis on invitait à un banquet la déesse qui oubliait volontiers son olympe pour se livrer aux jouissances de l’humanité.
La vieillesse eut son tour d’ovation. Il y avait alors, rue de l’Evêché, n° 5, un pauvre centenaire infirme, surnommé Grippe-Mouche. Un matin, toutes les autorités, en grand costume, arrivent chez lui, le félicitent de ce qu’il a vécu si longtemps et lui déclarent qu’ils entendent honorer ses vieux ans. Un déjeûner est apporté pour lui donner la force de résister aux fatigues auxquelles on veut le soumettre. Après l’avoir décrassé, on l’habille à neuf et on le place sur un fauteuil; on le descend à la rue, on le met au centre du cortège, toujours avec la garde nationale en avant et en arrière; on lui fait faire le tour de la ville et on le porte enfin à la maison commune où un grand festin était préparé.
Là, nouveaux discours dans lesquels on mit sans doute à contribution le De senectute de Cicéron. Ce que le centenaire, un peu sourd, comprit cependant fort bien, c’est qu’on lui promettait une pension viagère, ce qui n’engageait pas au reste pour longtemps, vu son grand âge. Mais ce pauvre homme, qui avait peut-être dû cette longévité à son ordinaire plus que modeste, se trouvant en face de mets succulents, dérogeant à son régime, s’abandonna un peu trop au plaisir d’un festin si nouveau pour lui, car il succomba peu de jours après à la suite d’une indigestion.
On célébrait aussi chaque année la prise de la Bastille. Or, la Bastille était figurée par une énorme tour de fagots, élevée au milieu du Pâquier-Maussière, sur laquelle la garde nationale tirait force coups de fusil et de canon à poudre, et à laquelle les fiers vainqueurs finissaient par mettre le feu.
La chute des trônes et de l’autel avait aussi son tour. A l’extrémité de l’allée des Tilleuls, on élevait un trône et un autel en planches, tous deux surmontés de couronnes et de sceptres en bois couverts de papiers coloriés et dorés. Une partie de la garde nationale, placée au pont du Pâquier, avec sa pièce de quatre, figurait l’armée républicaine. L’autre moitié était en bataille au bas de la promenade et avait aussi sa pièce de quatre. Il est bien entendu qu’après avoir brûlé de part et d’autre beaucoup de poudre, l’armée royaliste s’enfuyait dans les Fins, laissant l’autel et le trône au pouvoir des vainqueurs qui se mettaient à les démolir. L’entrepreneur, voyant qu’on brisait ses planches, intervenait promptement, non pour empêcher la profanation, mais pour sauver ses bois qu’il voulait conserver pour la fête de l’année suivante. L’armée victorieuse poursuivait les fuyards et les ramenait en ville au milieu de ses pelotons triomphants.
La prise de Toulon fut encore l’occasion d’une grande réjouissance. On ordonna à tous les citoyens et citoyennes de prendre part aux divertissements du peuple par lesquels on devait célébrer la reddition de cette place, sous peine d’être déclarés coupables, ou tout au moins suspects, crimes qui auraient été immédiatement punis par la prison. Cette mesure était assez sage de la part des administrateurs, qui craignaient avant tout d’être seuls à célébrer leurs fêtes, parce qu’alors leur isolement apparaissait dans toute sa nudité. Cela les humiliait et ils prenaient fort adroitement des mesures coërcitives pour diminuer la répulsion générale dont ces fêtes étaient l’objet, et dont ils appréciaient la signification. Force fut donc, même à ceux que ces fêtes affligeaient le plus, de prendre part aux joies révolutionnaires.
Le cœur gros et les yeux humides, tout ce qui, dans notre honorable bourgeoisie, n’était pas retenu par la prison ou l’exil, prit place dans le cortège.
Mme la marquise de Lagrange, dont le mari était officier à l’armée des princes, ne put échapper à l’ordre de descendre sur la place. La farandole allait se déployer dans les rues de la ville, et il lui manquait un partenaire. Elle avise dans la foule un mendiant déguenillé, dans la main duquel elle avait souvent déposé son obole; elle saisit avec force cette main crasseuse que le respect et la reconnaissance lui refusaient, et se met dans les rangs.
Un municipal, bien gourmé dans son écharpe, ne put empêcher sa démocratie de se révolter contre cet acte d’égalité parfaite. Touché de tout ce qu’il y avait de digne, de grand, d’énergique dans l’action de cette noble jeune femme, si remarquable par sa beauté, son esprit et sa solide et profonde instruction, il s’interpose entre la marquise et le mendiant qu’il repousse, et demande la permission de le remplacer. — Comment oses-tu, misérable! lui dit très peu fraternellement le fier municipal, donner la main à la... citoyenne? (Le mot marquise lui venait à la bouche malgré lui; de là son hésitation.) Va-t-en! lui dit-il très aristocratiquement.
Le pauvre obéissait humblement à cet ordre peu libéral; et déjà le républicain arrondissait son bras d’un air galant, pour l’offrir à la citoyenne, lorsque celle-ci lui adressa ces paroles: — Citoyen municipal, nous ne formons qu’un peuple de frères! Ainsi que tu viens de le proclamer, il n’y a plus maintenant de distinction de classes. Puisque nous vivons en un temps d’égalité, ce citoyen est mon égal et le tien; et puisque nous jouissons de la liberté, je mets la mienne à danser avec qui bon me semble. Ce citoyen a accepté ma main; je ne la lui retirerai pas!
Et la noble descendante de l’illustre légiste, le président Favre, entraînant son danseur déguenillé, reprend sa place dans les replis onduleux de la farandole échevelée.
La franc-maçonnerie avait depuis longtemps préparé la voie à la Révolution dans notre pays. Il résulte des listes connues que presque tous nos nobles, nos bourgeois, nos hommes de loi faisaient partie des loges d’Annecy. Il est hors de doute que, vu notre simplicité native, si confiante, la plupart de nos francs-maçons étaient bien les frères les plus assidus aux banquets, mais ils n’étaient guère admis aux grades qui reçoivent le mot d’ordre fondamental de l’association. On ne cite qu’un avocat qui ait été initié aux dignités les plus élevées.
Annecy possédait deux loges: l’une pour le haut, l’autre pour le bas des initiés. Quoiqu’elles fussent connues sous deux noms de valeur égale et très roturiers: la loge du Gigot et celle de l’Aloyau, l’égalité recevait bien quelques entorses de la suprématie que l’une s’arrogeait sur l’autre. Où l’aristocratie ne va-t-elle pas se nicher? Les loges où les francs-maçons tenaient leurs assemblées étaient dans une maison située sur la colline du château appelée Preupeine, et dans une autre située au faubourg de Bœuf. Cette dernière avait appartenu à Mme Le Prince de Beaumont , auteur du Magasin des enfants et de divers autres ouvrages qui ont fait les délices de notre enfance.
Depuis la Révolution, une des loges maçonniques alla célébrer ses rites mystérieux dans le château de Trézon, construit par l’évêque Auguste de Sales, qui certainement ne pensait pas, en élevant ces murs, qu’ils serviraient à de pareils locataires; et l’autre s’empara d’un appartement au palais épiscopal, élevé par les soins de l’évêque Biord, aux frais d’un roi et du diocèse de Genève, lesquels ne prévoyaient guère non plus que ce palais dût subir un jour une telle profanation. Cet état de choses dura jusqu’à la rentrée des rois de Sardaigne dans leurs anciens Etats.
Des émissaires politiques étaient venus s’établir à Annecy bien avant l’entrée des troupes françaises en Savoie. Ils étaient parvenus à se glisser dans tous les rangs de la société en se créant des amis partout. On en cite même un qui profita de son séjour dans notre ville pour étudier avec soin la configuration du pays, sous le point de vue stratégique, et qui, à l’entrée des Français, reçut immédiatement un commandement dans les troupes. Il se porta, à la tête d’un corps français, sur les Alpes, où il fut tué. Son corps fut ramené à Annecy, où il fut enterré avec tous les honneurs militaires.
Comme on le voit, le terrain était préparé, miné. Aussi, l’arrivée des Français en Savoie fut bien accueillie par les frères et amis, et de suite on organisa des clubs. Celui de notre ville fut établi dans la chapelle actuelle du collège chapuisien. Les professeurs et les élèves avaient été dispersés: la République n’avait besoin, disait-on, que de soldats et non de savants. Ainsi, pendant plusieurs années, les heureux effets de la libéralité de l’illustre citoyen d’Annecy furent annulés, au nom de la liberté, et une génération se vit privée violemment de toute instruction.
Ceux qui ont assisté au club de 1848 n’ont vu qu’une très pâle image des clubs de 1793. Nous avons bien entendu des discours violents contre les aristocrates, les prêtres, les riches propriétaires, les riches industriels, les riches commerçants; nous avons bien entendu, comme en 93, de magnifiques et innocents discours sur la vertu en général, et sur les vertus et les devoirs réciproques des époux, des pères et des enfants en particulier; mais ces harangues sonores ont très peu influé, comme on peut s’en convaincre, sur la conduite morale de la société. Il est vrai que la plupart des orateurs prêchaient peu d’exemple.
En 1793, aux oraisons humanitaires succédaient les motions les plus violentes. Les passions, les haines de parti, les inimitiés personnelles, l’exaltation des opinions surexcitées au plus haut point par l’exemple de ce qui se passait en France, sous la pression d’un gouvernement de sang, se laissaient aller à des actes de violence extrême, et la dénonciation, à la figure de tigre, signalait effrontément à haute voix ses victimes.
Heureusement, ces attaques violentes étaient paralysées par le calme des bons citoyens, ou amorties par le ridicule. Quelques hommes honorables luttaient contre ces passions déchaînées, et modéraient par des conseils, quelquefois par des menaces, le zèle dévergondé des dénonciateurs habitués du club. Nous pourrions en citer plusieurs: mais on doit signaler surtout un ancien et brave militaire, M. Georges Terrier, drapier, qui souvent saisissait au collet ces misérables et leur inspirait assez de crainte pour qu’ils aillent eux-mêmes retirer immédiatement leurs motions sataniques.
Les élections se faisaient dans l’église du couvent des Dominicains, actuellement paroisse de Saint-Maurice, patron de la ville.
On sait que l’ancienne église paroissiale, située près du château, a été vendue alors; l’œuvre de destruction a été si rapide que le sol béni où pendant tant de siècles nos pères se sont agenouillés pour prier, où ils ont été baptisés, mariés, et où leurs cadavres ont reçu les dernières aspersions de l’eau sainte, où l’Eglise a adressé pour leur salut les dernières et touchantes prières au Dieu de miséricorde et de grâce, ce sol est maintenant transformé en jardin, dans lequel longtemps la bêche sacrilège, troublant la paix et la sainteté des tombeaux, a soulevé et jeté à la voirie les ossements profanés de trente générations!
Les élections se faisaient donc dans l’église de Saint-Dominique. Le président les inaugurait toujours au nom de la liberté, et Dieu sait quelle liberté ! Car, ne nous y laissons pas prendre, elle consistait à voter comme le voulait l’autorité d’alors, ou plutôt comme le parti régnant, et malheur à qui osait proclamer un élu de son choix! Nous nous rappelons avoir vu un jour un bon laboureur, nommé Blain, de Chavanod, les habits déchirés, les mains et la figure en sang, poussé violemment hors de l’église par une foule compacte qui ne cessa de le frapper que quand il fut dehors. Nous avons appris plus tard qu’il avait osé présenter humblement quelques observations à nos seigneurs, les puissants de l’époque, qui, outrés de son audace, l’avaient accablé d’injures tirées de la logomachie révolutionnaire, puis, se ruant en masse sur lui, l’avaient chassé du lieu des élections en le frappant des pieds et des poings. Telle était la liberté et la fraternité de cet abominable temps!
Le Directoire s’était établi dans la maison de Sales, et le tribunal siégeait à l’Evêché. Le grand séminaire et le couvent de Saint-Dominique avaient été transformés en casernes. Ce sont probablement ces circonstances qui ont empêché la vente de ces édifices. Les couvents de Sainte-Claire, des Annonciades célestes, de Bonlieu, du Saint-Sépulcre-de-Jérusalem, de la grande et de la petite Visitation, et le vaste clos de l’Evêché, furent vendus. L’église de Saint-Jean-de-Jérusalem, bâtie en 1290 pour les chevaliers templiers, et où les confrères de la Miséricorde et de la Sainte-Croix faisaient leurs exercices, a été démolie pour prolonger la rue du Pâquier dans le clos de l’Evêché.
La grande terreur, commencée en juin 1793 par l’arrestation des Girondins, continuait à couvrir la France de ruines et de sang. Pendant cette époque néfaste, les prisons continrent jusqu’à trois cent mille de ses meilleurs citoyens. C’est qu’un décret de la Convention était ainsi conçu:
«Les comités révolutionnaires, en arrêtant un homme, n’ont pas besoin d’expliquer leurs motifs,»
«Tout est permis, disait Collot-d’Herbois, à quiconque agit dans le sens de la Révolution.»
Si toute latitude était donnée pour l’emprisonnement, elle ne l’était pas moins pour les exécutions. Les juges n’avaient pas besoin de preuves, et l’identité constatée, les malheureuses victimes étaient conduites au supplice.
On peut juger quelle était, pendant l’hiver de 93, au récit de tant d’horreurs, la situation des esprits dans notre pays. Chacun craignait pour sa tête. La grande tour de la Montagne et la prison de l’Isle ne suffisant plus pour contenir les prisonniers, on établit une troisième et une quatrième prison dans les couvents de Sainte-Claire et des Annonciades.
Rien ne plaît tant au prisonnier que la liberté : aussi de fréquentes évasions étaient tentées. La première eut lieu dans la nuit du 20 au 21 décembre.
Dans la nuit du 26 au 27 février 1794, MM. Defrênes, Rogès, Avet, et quatre autres dont nous n’avons pu trouver les noms, s’échappèrent de la maison d’arrêt de la Montagne. Après avoir scié les barreaux d’une fenêtre de la grande tour, ils descendirent, au moyen d’une corde faite avec des draps de lit, sur les terrasses de la Perrière.
Une évasion eut lieu à la prison de l’Isle dans la nuit du 6 au 7 messidor, an III (24 au 25 juin 1794). Les latrines de la prison, au second étage, étant au même niveau que le mur de clôture de la cour, les détenus pratiquèrent une brèche par laquelle ils posèrent le pied sur le mur, et, au moyen d’une corde, ils descendirent commodément dans le Thioux. S’évadèrent alors Saulnier Louis, de Carouge; Louis Carteron, de Balmont; François Collomb ci-devant dit de Battines, de la Grande-Balme; Jean-Louis Masson, de Viuz-la-Chiésaz.
Dans la nuit du 21 au 22 messidor (du 8 au 9 juillet), sortirent par le même moyen Battaz, amené de commune d’Arc, ci-devant Saint-Jean-de-Maurienne; Claude Berlioz; Claude Favre; Bernard Prunier, de Rumilly; François Dupont, de La Roche; et Pierre Chamoux, qui avait lui-même pratiqué la brèche.
A cette époque, nous l’avons déjà dit, tous les chefs de maisons, dans le commerce, l’industrie et la bourgeoisie, avaient pris la fuite ou étaient en prison. A la Montagne furent successivement renfermés MM. Guillot Louis; Vagnoux Jacques; Joseph Astruz; Claude Chagnon; Jean-Baptiste Bailly, de Thusy; Henri de Mouxy de La Charrière; André Goddet; Claude Calloud, horloger, de Rumilly; Jean-Claude Démotz, de Rumilly; Claude-Joseph Floccard, de Saint-Martin; Gilbert Masset; Henri d’Asnières, d’Hauteville; Georges Magnin père et Henri son fils; François Parent et Châtelain, de Faverges; Joseph Joly; Pascal Diaconis; Thyrion Pierre-Charles; Thyrion Joseph; Gaillard, orfèvre; Jacquet Joseph; Mauris, avocat; Balleydier, d’Allonzier, cet énergique Savoyard; Reinier Jean-Antoine, de Poisy, prévenu d’avoir tiré deux coups de fusil au bonnet de l’arbre de la liberté ; de Lallier Nicolas; Fournier, horloger; Louis Fontaine-Vive, de Viuz-la-Chiésaz; Milleret, propriétaire ; Jean-Baptiste Burdet; Anthelme Huet; Pierre-Joseph Dumont, horloger, et un grand nombre d’autres, dont les noms ne nous sont pas parvenus.
Les femmes n’échappaient pas non plus aux recherches d’incivisme, et l’on vit en prison Mmes Amblet, née Dépolier; Lachenal, drapière; Roux, née Ducet, et ses deux filles; Aimée Guerraz, dite la bonne; Anne Gurliaz, de Chitry; veuve Javenon, de Pringy; veuve Depassieux; Françoise Abé et Etiennette, sa fille; Christine Dubouloz; Jeanne Falconnet, pour n’être pas nantie d’une cocarde tricolore; femme Jean Maniglier, etc.
Les prêtres dont nous avons pu recueillir les noms sont MM. Eucher Astruz, de Poisy, qui depuis fut déporté à Lorient; François Rey, de Moye; Joly Joseph; Jean-Marie Durhône; Claude Perrin; Pierre Vibert; Jacques Thomé ; Jean-Baptiste Perréard, de Chevrier, tous prêtres réfractaires.
Déjà, en mars, on avait envoyé directement à Paris MM. François de Coucy, comme prévenu de faits révolutionnaires; François Périllat; Caterin Balleydier; Pierre Ducruet et Jérôme Gardet, de Lathuile.
Mais la prison, quelque rigoureuse qu’elle fût, ne suffisait pas au comité du salut public: il lui fallait du sang; il fallait, comme on le disait alors, pourvoir à la consommation journalière de la guillotine et des autres instruments de mort. On avait bien tant égorgé à Paris, noyé à Nantes, mitraillé partout, que les prisons des grandes villes se vidaient, et que la république voyait arriver avec regret la fin de l’effusion du sang. On s’adressa donc aux pays reculés qui n’avaient pas jusqu’alors joui de la plénitude des douceurs du régime révolutionnaire, et n’avaient encore rien fourni à la guillotine. Sous la pression de la terreur qui commençait aussi à nous gagner, et à l’aide d’Albite et de Gauthier, il fut dressé une liste de cinquante suspects d’Annecy et des environs.
Lorsqu’on reçut l’ordre de diriger immédiatement sur Paris tant d’honnêtes gens, la désolation inonda la ville. On ne pouvait pas se dissimuler que c’était les envoyer à la mort. Enchaînés sur des charrettes découvertes, comme de vils malfaiteurs, ces infortunés donnent le dernier adieu à leurs parents, à leurs amis, jettent un regard suprême sur la cité qu’ils n’espéraient plus revoir, et, entourés d’une forte escorte, ils sont conduits à leur destination.
Le convoi funèbre cheminait à petites journées. On avait enlevé aux prisonniers tout leur linge et leur argent. Plusieurs étaient souffrants, et le cahotement des charrettes, la chaleur du jour et la pluie les fatiguaient horriblement. Quelques-uns, habitués au bien-être, ne pouvaient digérer les grossiers aliments que la République leur jetait comme à des animaux. Dans quelques localités, l’humanité des habitants leur procurait quelques soulagements et quelques vivres, mais dans d’autres la populace les poursuivait de ses imprécations et se plaisait à leur rappeler le supplice qui les attendait. Le soir, on les enfermait dans des prisons humides et malpropres, où ils n’avaient, et même pas toujours, qu’une paille humide pour y étendre leurs membres fatigués et endoloris, et où la vermine les dévorait et les empêchait de goûter un instant de repos.
Leurs conducteurs se plaisaient à se moquer de leurs peines et leur défendaient de se plaindre. Avec une pitié cruelle et ironique, ils leur disaient de prendre patience, que chaque jour les rapprochait de Paris, et que là ils trouveraient la fin de leurs souffrances. Hélas! aucun des prisonniers ne se faisait illusion à cet égard!
Le convoi s’avançait donc lentement vers la capitale, et il n’en était plus qu’à quelques journées de marche, lorsqu’il vit arriver, à franc étrier, un courrier qui agitait un mouchoir et criait de toutes ses forces: Vous êtes sauvés! rompez ces liens! rendez ces citoyens à la liberté et à la vie! Robespierre est tombé !!!
La réaction du 9 thermidor (29 juillet 1794) avait eu lieu et les sanglants héros de la guillotine étaient renversés.
A l’audition d’une nouvelle si peu attendue, l’émotion fut si grande chez nos prisonniers qu’ils en perdirent d’abord la voix et le mouvement. Oppressés par un doute cruel, ce ne fut qu’après avoir reçu du courrier l’assurance la plus formelle de leur délivrance et en apprenant les heureux événements auxquels ils la devaient, que cessa leur anxieuse perplexité.
Cette crainte était bien naturelle dans un moment où, pour ajouter aux douleurs des prisonniers, les geôliers se faisaient souvent un amusement cruel de faire naître des espérances dans le cœur des victimes pour jouir ensuite du désespoir de la déception.
Comment croire aussi que le souverain redouté de la France devant qui tout tremblait, car il avait en ses mains un pouvoir que jamais empereur ni roi n’a eu, celui de disposer à son gré de la fortune, de l’honneur et de la vie des citoyens: comment se persuader que cette personnification du meurtre légal, ou plutôt légalisé, avait été arraché du siège où il avait formulé tant de décrets sanguinaires, et qu’on eut osé demander sa tête comme une juste expiation de toutes celles qu’il avait fait tomber?...
La certitude de la délivrance changea enfin cette crainte en une douce émotion. Les mains, délivrées des liens qui les avaient meurtries, se joignirent pour remercier Dieu d’un salut inespéré : tous les Savoyards se confondaient dans les plus tendres épanchements de cette affection que fait naître la communauté des périls qu’on a courus. Nous n’essaierons pas de dépeindre avec quel bonheur ils reprirent le chemin de la patrie!
On comprend facilement quelle joie cette heureuse nouvelle causa au cœur des pères, des époux, des frères, des enfants, des amis qui avaient perdu l’espérance de revoir jamais les chers objets de toutes leurs affections. Même dans le camp ennemi, on vit avec plaisir ce retour.
La mort de Robespierre et de ses partisans mit fin aux massacres en masse. Samson, le bourreau de Paris, put enfin essuyer son terrible couteau. Jamais, depuis l’origine du monde, il ne fut donné à un seul homme d’abréger tant d’existences humaines.
Il avait commencé le 21 janvier 1793 par le doux et saint roi Louis XVI, et il finit le 29 juillet 1794, par l’affreux Robespierre, le plus implacable pourvoyeur de la guillotine, et ses vingt-un féroces amis! D’une date à l’autre, il coupa quelques mille têtes!!! Son couteau fit tomber indifféremment celle de l’héroïque fille de Marie-Thérèse, celle de la pieuse Elisabeth, celles des terroristes, et la tête hideuse de Philippe-Egalité, ce monstre, auteur ou au moins complice du massacre de la famille royale et des malheurs de la France. Après les victimes, les bourreaux!... Dieu est juste!
On se rappelle que le 2 novembre 1789, l’Etat s’était approprié tous les biens de l’Eglise de France. Il avait promis, en compensation, de pourvoir convenablement aux frais du culte catholique. Mais, comme ces biens se vendaient à vil prix, et que le peu qu’on en retirait était encore gaspillé par le désordre qui régnait dans l’administration, la charge devint trop lourde. Pour se dégager de l’obligation de payer une dette sacrée, on ne trouva rien de mieux que de se débarrasser des créanciers eux-mêmes. L’expédient imaginé fut de leur imposer un serment impossible à la constitution civile du clergé, décrétée le 12 juillet 1790. Or, cette constitution détachait entièrement l’Eglise de France de l’Eglise de Rome. Elle fut condamnée par le pape, et le serment fut refusé par l’héroïque clergé de France. Un décret de l’Assemblée nationale du 27 novembre 1790 ordonna que tous les prêtres qui ne prêteraient pas ce serment seraient forcés de quitter leur poste et même le territoire de la république. C’est de ce décret, qui offensait autant le droit que la liberté du citoyen français, que date cette longue persécution qui fit pendant dix ans tant de victimes, tant de héros chrétiens, tant de martyrs et de saints.
Le clergé de France prit alors la route de l’exil. La Suisse, l’Allemagne, l’Espagne, la Savoie et la protestante Angleterre virent arriver le prêtre catholique, s’abandonnant à la Providence, ne portant avec lui que son bréviaire et sa foi. Or, sa foi opéra un premier miracle sur cette île des saints. Les lois cruelles de l’intolérant protestantisme se turent devant ces pauvres missionnaires qui venaient demander un asile et du pain, et qui récompensèrent dignement le pays qui leur fut hospitalier en le couvrant de temples catholiques.
On sait que le diocèse de Genève, avant 1792, était bien plus grand qu’à présent. En Savoie, il s’étendait sur l’Albanais, la Chautagne et le Carougeois; en France, il gouvernait plus de quatre-vingts paroisses dans le ValRomey, la Michaille et le pays de Gex. Aussi c’est auprès de leur évêque, lui-même successeur d’évêques réfugiés de Genève à Annecy, depuis deux siècles et demi, que les prêtres de la partie française du diocèse vinrent se mettre à l’abri de la persécution. Mais l’entrée des Français en Savoie, en septembre 1792, les força bientôt de passer les Alpes et d’aller chercher dans les pays lointains un abri pour reposer leur tête.
Le décret qui prescrivait aux prêtres français de prêter serment de maintenir la liberté, l’égalité et de mourir en les défendant, fut étendu au clergé de la Savoie par une proclamation du 8 février 1793. Des peines étaient décernées contre ceux qui s’y refusaient. Ce serment fut d’abord jugé illicite et rejeté par la généralité du clergé. Cependant, les évêques de la Savoie en référèrent au jugement définitif du Souverain-Pontife, et ils en reçurent, le 5 octobre 1793, une réponse qui rappelait le Bref du 10 mai 1791, celui du 13 avril suivant et les Lettres apostoliques du 17 mars 1792, qui déclaraient cette constitution civile partie hérétique, partie schismatique, et imposaient aux assermentés, pour être absous et rentrer dans la communion catholique, la rétractation publique du serment et la réparation du scandale donné aux fidèles.
En obligeant le clergé de Savoie à jurer le maintien perpétuel d’une constitution schismatique, le gouvernement commettait une double violation, celle de la conscience et celle du droit politique. Le souverain légitime existait encore: aucun traité n’avait rompu le lien qui unissait le roi et les sujets, et il a fallu une époque où toutes les idées du tien et du mien, de la justice et du droit, et de respect pour les nationalités étaient complètement rejetées et honnies, pour qu’un pouvoir de fait osât se permettre un acte aussi monstrueusement tyrannique envers un peuple indépendant.
C’est dans ces conjonctures et sous cette violente pression que quelques prêtres crurent pouvoir prêter le serment demandé. Mais si cette loi exécutée impitoyablement occasionna la chute de quelques-uns qui plus tard se relevèrent glorieusement, l’affliction du diocèse fut magnifiquement compensée par la gloire dont le couvrirent de nombreux martyrs, victimes de cette même loi cruelle.
Outre l’abbé Panisset , qui bientôt consola si noblement l’Eglise, il y eut l’abbé Bonfils, vicaire de Fréterive, qui lui servit de grand-vicaire pendant près d’un mois; mais qui, cédant bientôt au cri de sa conscience, se retira en Piémont. C’est là qu’il fit ensuite une rétractation publique, dont les motifs sont exposés dans une brochure qui fut publiée dans le temps en italien et en français, chez Joseph Panialis, à Verceil. Cette pièce est peu connue, et comme elle expose avec la simplicité d’un cœur droit les causes de sa chute et les raisons de son retour, et que des considérations semblables ont séduit presque tous ceux qui ont failli dans le chemin, on nous permettra d’en donner ici un extrait:
Le Seigneur attend pour faire miséricorde.
ISAIE, C. 30, 18.
J’ai le bonheur d’éprouver d’une manière bien sensible la vérité de cet oracle. Séduit par des paroles de mensonge, entraîné par de funestes exemples, trop confiant en des explications qu’on m’a permis d’énoncer, mais dont on m’a refusé l’insertion dans l’acte trop authentique de ma prévarication, et, dans le vrai, abattu par la crainte, et trop ému par des vues temporelles et des considérations humaines, j’ai cédé à la persécution, et j’ai prêté le fatal serment prescrit par la proclamation des commissaires de la Convention nationale du 8 février dernier.
Troublé par les remords de ma conscience, je cessai bientôt l’exercice des saintes fonctions dont le ministère m’avait été confié en qualité de vicaire dans la paroisse de Fréterive, diocèse de Chambéry. Je me retirai dans le secret de ma famille, pour y cacher ma honte et y déplorer ma faute.
Mais le moment de la miséricorde de Dieu n’était pas encore arrivé pour moi. Hélas! j’étais réservé à servir d’exemple à sa justice sur ceux qui résistent à sa grâce et qui scandalisent son Eglise. Du premier abîme. je fus jeté dans un abîme plus profond. Panisset, le malheureux Panisset, intrus dans le siège des évêques de la Savoie, me pressait par plusieurs lettres, auxquelles je n’ai pas daigné répondre, enfin par plusieurs messages, de me rendre auprès de lui. J’étais déterminé à réparer le scandale de ma conduite et à l’expier par les peines d’un exil volontaire, et je ne me trouvais retenu que par les terreurs des dangers auxquels ma fuite m’exposait. Annecy me rapprochait des frontières. J’eus la présomption de me présenter à l’homme de perdition, au principal agent de l’esprit tentateur, au chef de la faction schismatique, et la faiblesse de me laisser arrêter chez lui en qualité de secrétaire: je portai même une coupable condescendance jusqu’à renouveler en cette ville l’acte du serment que je détestais au fond de mon cœur; quelle fut ma témérité ! quel fut mon crime! en m’exposant au plus affreux danger, ne devais-je pas y périr! Grâces vous soient rendues, ô mon Dieu, mon Sauveur! c’est au comble de ma prévarication que votre miséricorde a éclaté. Vous m’avez conservé au milieu de la fournaise; vous m’avez tiré de la fosse des lions, et c’est de l’excès même de mon crime que mon salut devait sortir.
La grâce toute puissante me préserva de l’endurcissement où je méritais de tomber; les remords de ma conscience augmentèrent à proportion de mes prévarications, et mes yeux, qui d’abord n’avaient pas été assez vivement frappés des lumières de la vérité, furent salutairement blessés de la vue du schisme dans son chef et ses plus ardents fauteurs. L’erreur se présenta dévoilée à mes regards, et j’aperçus ses doutes, ses anxiétés et ses incertitudes, sa faiblesse et son audace, ses perfidies, ses fourberies et ses stratagèmes. Je vis les impostures de l’hypocrisie, les petitesses de la vanité, la morgue de l’orgueil, l’esprit de domination et l’indifférence pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Je vis un renoncement formel aux dogmes catholiques, que les apologistes du schisme professent encore extérieurement pour tromper la simplicité du peuple: un mépris réel de l’autorité de l’Eglise, de son chef et du saint Concile de Trente, qu’ils feignent de respecter; une disposition de lâcheté d’âme ou de corruption de principes à sacrifier à ce qu’ils appellent la nation, la loi, les droits les plus sacrés que Jésus-Christ a accordés à son Eglise. Je n’aperçus plus dans la prétendue Eglise constitutionnelle qu’un établissement purement humain, le fléau de la religion, le vil jouet des passions, un sujet de gémissement pour les hommes religieux et l’objet du mépris de tous les honnêtes gens.
Telle est la multitude des scandales dont le spectacle présent à mes yeux pendant plus d’un mois me pénétra d’une plus vive horreur pour le schisme, et fut pour moi, dans les vues d’une Providence miséricordieuse, un nouveau motif de retour et un principe salutaire de conversion. J’en dois la révélation à la gloire de la grâce de Dieu, qui a tiré mon salut de l’abîme où je devais trouver ma perte, et au triomphe de la cause pour laquelle Jésus-Christ dévoila l’hypocrisie des pharisiens, et saint Paul la méchanceté et les fourberies des hommes ennemis de la foi. Puisse-t-elle couvrir d’une salutaire confusion les faux apôtres de nos jours, ou servir du moins de préservatif contre leurs pièges et leurs artifices de séduction!
Pénétré moi-même de honte, comme de regret, et du plus amer repentir de m’être laissé entraîner par cette faction conjurée contre l’Eglise de Jésus-Christ, et d’y avoir été comme agrégé ; pressé par le plus ardent désir de réparer le scandale que j’ai donné, de consoler l’Eglise que j’ai affligée, et de rendre public et solennel l’hommage que je dois à notre sainte religion, à la pureté de ma foi. à l’honneur du clergé et à l’édification des fidèles, surtout ceux de Fréterive et d’Annecy, je reconnais et déclare en conformité des principes catholiques:
Ici, M. l’abbé Bonfils expose, en douze alinéas, les enseignements de l’Eglise, les décisions du Concile de Trente et des bulles pontificales auxquelles il se soumet, et il termine sa rétractation par ces nobles et touchantes paroles:
A Dieu ne plaise qu’en prêtant ledit serment, j’aie eu des sentiments aussi pervers et des intentions aussi criminelles! Je protestai au contraire ne vouloir le prêter qu’autant et sous les seuls rapports qu’il ne serait pas contraire aux principes de la religion catholique, apostolique et romaine. Mais quoique mes intentions aient été pures et mes sentiments catholiques, je n’ai pas moins souscrit un verbal qui portait que j’ai prêté le serment purement et simplement, en exécution de la proclamation. J’ai détruit aux yeux du public, par cette signature, la force des restrictions que j’avais verbalement énoncées; cet acte authentique me convainc d’avoir prêté le serment dans le sens impie de la proclamation et m’accuse de toutes les erreurs, de tous les attentats sacrilèges qui en sont l’objet. Je reconnais que c’est par une lâche et criminelle composition avec l’erreur, qu’au lieu de lui résister constamment par une claire et ferme profession de ma foi. je lui ai cédé en signant purement et simplement un acte exigé en haine de ma religion, que j’avais cru ne pouvoir prononcer sans en restreindre le sens par une explication d’autant plus coupable en ce procédé que ç’a été de ma part une témérité inexcusable de ne pas suivre, en matière si grave et dans des circonstances aussi critiques pour la religion, ce que me prescrivait impérieusement la conduite de mon évêque. mon chef et mon juge immédiat dans ce qui intéresse la morale et la foi.
Que me reste-t-il donc à faire? sinon de détruire, autant qu’il est en mon pouvoir. l’acte de ma prévarication et le scandale qui en résulte, par une rétractation publique et solennelle de mon serment. C’est le plus sacré et le plus pressant de mes devoirs. Je me crois heureux de le remplir, et mon regret le plus amer est de le remplir si tard.
Mais mon serment n’est pas le seul scandale que j’aie à réparer. J’ai eu le malheur de communiquer avec l’évêque intrus dans l’exercice de ses fonctions schismatiques. même dans la célébration des saints mystères. Je reconnais m’être rendu par là complice de son intrusion, coupable du crime de schisme et digne des peines canoniques qui y sont attachées. Je m’y soumets avec la sincérité d’un cœur contrit et humilié, comme à toute autre peine qui pourra m’être imposée par mes supérieurs ecclésiastiques. Je les prie de recevoir cette rétractation en gage de mon repentir et en réparation du scandale de ma conduite. Puissé-je, par ce témoignage public de ma douleur et par les œuvres d’une vraie pénitence, en réparer toute l’énormité, édifier et attirer dans les voies de la vérité et de la sainte unité sacerdotale ceux de mes confrères qui s’en sont écartés comme moi; causer à l’Eglise autant de joie par mon retour, que je lui ai causé de douleur par mon égarement, et trouver grâce au pied du trône de la divine miséricorde!
Fait et signé dans le lieu de ma retraite, le 4 octobre 1793.
HERCULE BONFILS. vicaire de Fréterive.
Parmi les prêtres qui ont prêté le serment, on compte M. l’abbé Fontaine, professeur de philosophie au collège d’Annecy. Il est auteur d’un NOUVEAU PLAN de Mathématiques, contenant, dans la première partie, l’arithmétique, l’algèbre, la géométrie et leur application, et dans la seconde, la théorie de l’infini et des combinaisons, le calcul des puissances, la solution des équations de tout degré, les sections coniques, l’astronomie, la physique du monde et l’optique. Ce traité est écrit très clairement et il est à toute la hauteur atteinte par les sciences exactes, à l’époque où il a paru. M. Fontaine s’est réfugié en Russie et n’est jamais revenu au pays.
M. Fontaine était d’ailleurs un ecclésiastique estimable par ses lumières et par la pureté de ses mœurs; mais absorbé par l’étude et les calculs des mathématiques, il connaissait moins les principes exacts de la saine théologie. Il rétracta publiquement le serment qu’il avait eu la faiblesse de prêter.
M. l’abbé Nicolas Anthonioz, des Gets, décédé à Sillingy dont il a été curé pendant les trente dernières années de sa vie. Lors de la formation de l’administration du nouveau département du Léman, en 1800, il occupa la place de secrétaire de la préfecture.
On a de lui un opuscule intitulé : LE PLUS BEAU TRIOMPHE DE BONAPARTE ou Réflexions sur les dissensions et la paix de l’Eglise, avec cette épigraphe: Nec fallere nec falli. Paris, Dublin, thermidor an x (1802).
Il paraît que le motif et le titre de cet opuscule ont été inspirés à l’auteur par les paroles que le premier consul a adressées à tous les évêques, lorsqu’ils lui furent présentés par le conseiller d’Etat chargé des affaires concernant les cultes. «Messieurs, leur dit-il, il ne doit plus y avoir de réfractaires, ni de constitutionnels.»
Dans cette brochure, il pose en principe que «l’irréligion et la dépravation sont un chancre qui ronge insensiblement tous les ressorts du gouvernement;» il loue Bonaparte d’avoir, «pour le bonheur des Français et du genre humain, réconcilié la religion et la philosophie;» il augure beaucoup «du 18 brumaire, qui amènera une régénération essentielle des institutions politiques, et un terme aux procès théologiques, aux schismes scandaleux qui divisent les ministres de la religion catholique.»
Après avoir ainsi payé sa dette à sa position, il s’élève contre la possibilité de créer une religion nouvelle, appelle les théophilanthropes, qui veulent théophilanthropiser le peuple, les frêles rejetons des unitaires; il se moque du calendrier républicain et de son décadi. Il cite, comme s’y étant opposés, les évêques constitutionnels Reymond évêque de Grenoble, Lecoz, évêque de Rennes, et la consultation des évêques réunis à Paris, du 13 frimaire an VI; il rappelle enfin les paroles suivantes du fameux Grégoire, qui sont vraiment remarquables dans la bouche de ce régicide: «Réussira-t-il ce projet d’arracher au peuple son culte? Non: il en résultera seulement qu’après avoir en pure perte dépensé de l’argent, aigri les cœurs, tourmenté les citoyens..., les citoyens, en vouant à l’exécration les persécuteurs, conserveront des principes d’autant plus chers qu’ils auront coûté bien des sacrifices.»
Tout l’opuscule de M. l’abbé Anthonioz, à part ce qui concerne l’erreur du moment, respire une foi profonde.
Pourquoi faut-il qu’après avoir noblement parlé, M. Anthonioz finisse par chercher à établir que le serment à la constitution civile du clergé pouvait se prêter? Pourquoi faut-il qu’il ait considéré comme catholique la réunion de quelques évêques constitutionnels dans la métropole de Paris, dans les dernières années du siècle qui vient de finir? Mais ces sentiments, éclos des erreurs du temps portées à leur haute puissance par l’exaltation ambiante, firent bientôt place aux sentiments les plus soumis et les plus tendres envers l’Eglise sainte de Rome, la mère et la maîtresse de toutes les Eglises de l’univers. M. Anthonioz, une fois remis en communion avec Rome, a été l’un des curés les plus exemplaires et les plus distingués.
Mais si tous les prêtres assermentés de la Savoie ont fini par donner à l’Eglise l’immense consolation de leur retour dans son sein, il y en eut un qui signala le temps de son égarement par des attaques furibondes contre elle. Il parcourait le pays, et soit dans les églises, qui n’étaient ouvertes que pour lui et quelques-uns de ses sectaires, soit sur les places publiques, qui lui fournissaient plus d’auditeurs, il déclamait avec emphase les discours les plus violents contre la foi catholique.
M. l’abbé Ducret, puisqu’il faut le nommer, était professeur de théologie à Chambéry au moment de l’invasion des Français. Il prêta le serment, et M. Panisset le nomma vicaire épiscopal du département du Mont-Blanc.
Un certain jour que l’on fêtait la déesse de la Raison, il débita à Lescheraines, en Bauges, un long discours, dont un auditeur nous a conservé quelques fragments. Après les déclamations de rigueur contre l’Eglise, et surtout contre les prêtres, qu’il accusait d’insubordination à la révolution sacrée, dont on allait enfin recueillir les fruits, il parle du sujet de la réunion:
Voyez la belle fête d’aujourd’hui, fête si longtemps désirée par la philosophie éclairée, heureuse production d’une administration sage, enfin naissante dans le monde (sic). Oui, citoyens, oui, cette fête si inattendue, cette fête à jamais mémorable sera-t-elle enfin capable de vous relever de la stupeur où vous ont plongé des menaces épouvantables, faites au nom d’un Dieu terrible.
Ouvrez les yeux! voyez vos campagnes! citoyens de Lescheraines! furent-elles jamais plus riantes? La récolte s’annonça-t-elle jamais plus magnifique? Vites-vous jamais vos arbres chargés de plus beaux fruits? vos champs et vos prés couverts de plus riches moissons? Comparez les événements avec les prophéties de ces prétendus sages! Ils vous ont prédit des châtiments et des malheurs, et vous ne voyez que récompense abondante, que bienfaits incomparables. Vos épis ploient sous le poids et sont prêts à entrer dans vos greniers.
Avouez que la révolution a bien adouci ce Dieu qu’on vous a montré si terrible. Reconnaissez que la conscience de l’homme doit être plus tranquille sous le règne du fanatisme. Dévouez-vous à jamais à l’aimable déesse de la Raison, qui se présente enfin aujourd’hui sur l’autel à vos adorations (une prostituée); elle vous fera jouir en paix, sans trouble et sans inquiétude, des précieux dons de la nature.
Peu de jours après ce sermon impie et cette fête abominable, la colère céleste tomba sur la commune de Lescheraines et ne frappa qu’elle seule dans les Bauges. Une neige épaisse couvrit les prés luxuriants, les riches moissons, abattit les fruits, et, dans cette année néfaste, il ne fut fait aucune récolte. Ce désastre est un fait incontestable, car il nous a été attesté par des témoins dignes de foi, qui en avaient conservé les plus douloureux souvenirs.
L’abbé Ducret débita ses doctrines révolutionnaires dans un grand nombre de communes. A Thônes, voulant dire la messe, il força le clerc de la paroisse, Louis .Revet, à lui livrer les ornements de la sacristie. Comme il exigeait encore que le clerc servît la messe, celui-ci l’accompagna jusqu’à l’autel; mais au lieu de s’agenouiller, il avala le contenu des deux burettes, porta le missel au milieu de la nef, et s’enfuit en laissant l’intrus seul dans l’église, et par conséquent dans l’impossibilité de consommer son sacrilége .
Nous croyons que M. Ducret s’est réconcilié avec Dieu avant de mourir. Plusieurs autres prêtres avaient aussi désolé l’Eglise par leur apostasie. Tous ceux que nous avons connus ont abjuré leurs erreurs, sauf un qui a péri misérablement dans l’Arly.
Nous n’avons point hésité à exposer franchement devant nos lecteurs les plaies et les douleurs du clergé de la Savoie: l’Eglise se retrempe par la persécution. Elle avait joui d’un long repos qui énerve, et une chose nous étonne, c’est qu’à l’appel de toutes les séductions qui enivrent le cœur, de toutes les passions qui exaltent l’imagination et troublent la raison, à une époque funeste où le bien était honni et le mal honoré, où la vertu était humiliée et le vice triomphant, où tous les esprits étaient depuis longtemps préparés à tous les désordres, c’est que, disons-nous, il n’y ait pas eu plus de défections.
Cette épuration faite, ce lest jeté à la tempête, ce sacrifice fait à l’esprit du mal, le clergé de la Savoie n’en marcha que plus ferme vers ses hautes destinées, et excita l’admiration universelle. A travers la faim et la soif, les fatigues et les travaux, les prisons et les supplices, il accomplit énergiquement ses nobles devoirs et ne cessa un instant de prodiguer aux fidèles, que ni l’exil, ni l’éloignement, ni la crainte des supplices n’avaient éloignés de son cœur, les encouragements de sa parole et de ses écrits, et le secours de son ministère sacré. Toutes les forêts, tous les antres, tous les chalets perchés sur nos hautes montagnes lui servaient de refuge. L’humble chambre du pauvre lui servait de temple, et, en y recevant le Dieu caché, la foi, la charité et la piété y trouvaient la plus magnifique des récompenses. Son presbytère, c’était la forêt, le creux des rochers, la hutte abandonnée; c’étaient tous les recoins de la terre que ne souillaient pas de leur présence ses ennemis. Sa nourriture, c’était la soupe du paysan à la porte duquel il ne frappait qu’avec l’appréhension d’y trouver un gendarme caché ; c’était le pain noir d’avoine non bluttée, c’était le lait que lui portait la bergère dans le fond d’un ravin ou dans le creux d’un arbre séculaire.
Et ne croyez pas que pour lui le pain de l’exil fût amer, ni arrosé de ses larmes. Il supportait le froid, la chaleur, le soleil et la pluie avec joie et avec cette sérénité que donne aux âmes d’élite la satisfaction du devoir accompli.
Du fond de sa cachette, il avait sans cesse l’œil et l’oreille aux aguets. Le pas de l’homme lui inspirait autant de crainte que celui de la bête féroce. Il ne savait jamais si celui qui l’approchait était un ami qui venait lui tendre la main, ou un ennemi qui le poursuivait pour le livrer au triangle égalitaire. Il redoutait autant de tomber dans les mains de ses semblables qu’entre les griffes des animaux sauvages. Ce qui affligeait outre mesure son âme, c’est que la brute ne faisait qu’obéir à son instinct cruel, tandis que l’homme jetant sur son cœur et son âme le voile des plus abominables passions, faussait ses plus nobles sentiments et commettait sciemment un crime. Mais le prêtre, livré à l’homme son semblable, devenu son impitoyable bourreau, ne savait que prier pour lui.
Le prêtre fugitif, mis hors la loi, avait à se garder non seulement de ses ennemis, qui le poursuivaient partout avec une rage vraiment satanique; mais il était presque traqué par les fidèles qui avaient recours à son ministère, tantôt pour eux, tantôt pour des moribonds.
Aussitôt qu’un malade réclamait son secours, le prêtre franchissait les collines et les torrents, s’ouvrait un sentier inconnu dans les bois et dans les mers de neiges. Ni les orages, ni l’obscurité de la nuit, ni la crainte de tomber dans des embuscades n’arrêtait son zèle. A tout instant il était prêt à exposer son corps et sacrifier sa vie pour sauver une âme. Missionnaire infatigable, il portait partout la parole de vie; il soutenait les faibles, maintenait les forts, consolant les uns et encourageant les autres. Ceux mêmes qui, dans des temps plus heureux, laissaient volontiers glisser sur leur âme et leur cœur indifférents les paroles les plus brûlantes du missionnaire de Dieu, se montraient les plus empressés auprès de lui, alors que sa voix ne se faisait plus entendre qu’à de longs intervalles et au milieu des angoisses d’une persécution: la parole sainte était écoutée avec avidité, recueillie avec soin, et il n’était pas un seul mot qui ne tombât sur une terre féconde où son germe vigoureux devait en son temps produire d’excellents fruits. Aussi, jamais la ferveur ne fut plus grande, la foi plus profonde que dans ce moment solennel d’une lutte à mort gigantesque entre l’impiété déloyale, à qui toutes les armes sont bonnes, et la religion qui ne fait que bénir et tendre les mains aux chaînes; lutte sacrilège qui, en inondant l’Europe de ruines et de sang, lui a déjà infligé une juste et terrible punition.
Le peuple catholique de nos contrées s’éleva alors à la hauteur de son clergé, et ce fut un édifiant spectacle, aussi agréable aux yeux de Dieu qu’admirable à ceux des hommes, que de voir, d’un côté, des fidèles s’exposant à la prison et à la mort, pour héberger et nourrir leurs prêtres, et, de l’autre, les ministres de Dieu, semblables aux apôtres des premiers temps de l’Eglise, n’ayant aucun lieu pour reposer leur tête, n’écoutant que leur zèle et bravant des lois sanguinaires pour aller partout où leur ministère était nécessaire auprès de leurs chrétiens bien-aimés, sans posséder d’autre arme que leur bréviaire, d’autre viatique que la croix.
Mais cette digression nous a entraîné plus loin que nous le pensions; nous allions oublier de mentionner l’enfant de nos montagnes qui, comme homme, comme chrétien et comme ministre de Dieu, a donné le plus grand des scandales. Il nous en coûte certainement de revenir sur ce triste sujet, mais nous devons céder aux droits et aux exigences de l’histoire. D’ailleurs, nous n’avons plus que cet incident à enregistrer avant de passer aux gloires de nos martyrs.
La vie de l’abbé Simond est écrite dans toutes les biographies. Aussi, pour ne pas fatiguer nos lecteurs, nous nous bornerons à combler quelques lacunes.
M. l’abbé Simond Philibert est né en 1755, à Rumilly, où son père, qui était de Samoëns, habitait accidentellement. Il montra dès sa jeunesse de rares talents. Un oncle. qui était curé de Gruffy, crut faire le bonheur de cet enfant en cultivant ses heureuses dispositions. Il lui apprit les éléments du français et du latin, et l’envoya terminer son instruction au collège d’Annecy, qui était alors le plus florissant de la Savoie, car il comptait cinq cents élèves. Une jeunesse un peu orageuse semblait devoir éloigner le jeune Simond de la carrière ecclésiastique; cependant, après quelques années d’épreuves, il reçut les ordres. Son oncle, homme aussi distingué par son instruction que par ses vertus exemplaires, obtint pour lui, de Mgr Biord, la faculté d’aller approfondir les sciences sacrées à la célèbre école de la Sorbonne. Ses études terminées, son oncle obtint encore de l’évêque d’en faire son vicaire. Mais la vie tranquille du presbytère ne pouvait convenir à la fougue des passions de l’abbé Simond. Sa conduite fut telle que l’autorité ecclésiastique se vit dans la dure nécessité de lui donner son exeat. Il se montra d’une noire ingratitude envers l’homme généreux à qui il devait tout; en quittant son oncle, il lui vola son argent, fruit des petites économies faites pendant sa longue carrière.
L’abbé Simond se retira à Strasbourg. Dans cette ville, il se lia avec l’ex-récollet Schneider, qui fut, plus tard, le féroce proconsul qui parcourut l’Alsace à la tête d’une armée révolutionnaire, escortant la guillotine, volant, assassinant, exécutant, selon son bon plaisir, l’enfant et le vieillard, la mère et la fille; il commit des horreurs qui firent pâlir les atrocités des Carrier, des Lebon et des Albite.
C’est à Strasbourg que la révolution trouva l’abbé Simond; il était grand-vicaire de Brendel, évêque constitutionnel du Bas-Rhin. C’est sans doute à ses relations avec les révolutionnaires de l’Alsace, non moins qu’à l’exaltation de son patriotisme, qu’il dut d’être nommé, en 1791, député à la Convention nationale, quoiqu’il ne fut pas citoyen français.
L’abbé Simond ne manqua pas de se poser à la Convention comme une victime du tyran sarde. Lorsqu’une armée française vint occuper la Savoie, il fit le plus grand éloge de l’Assemblée nationale des Allobroges, qui avait voté la réunion de la Savoie à la France, et il insista de toutes ses forces auprès de la Convention pour faire adopter cette réunion. Nommé adjoint, à cette époque, aux commissaires envoyés auprès de l’armée du général Montesquiou, il ne revint à l’Assemblée que quelque temps après.
Envoyé de nouveau en Savoie avec Grégoire, Jagot et le juif Hérault de Séchelles, il vendit scandaleusement tous les emplois, et s’amassa une fortune que quelques manuscrits font monter à 600,000 francs. Il se trouvait encore en Savoie, lorsque le saint roi Louis XVI fut condamné à mort; il ne vota donc pas la mort de cet infortuné monarque, mais il signa la lettre que ses collègues de mission envoyèrent à l’Assemblée, et dans laquelle, convaincus des trahisons de ce roi parjure, les quatre députés demandaient sa condamnation.
Revenu à Paris, Simond prit une large part dans les délibérations de la Convention nationale. Il traita, le 28 mai, le président Isnard de contre-révolutionnaire, le menaça de la vengeance du peuple, et accusa le général Custine de mépriser les lois de la Convention.
Il se donna beaucoup de mouvement le 31 mai, jour de la chute des Girondins, dont il était l’ennemi; il fit fermer les barrières de Paris, et provoqua le décret d’arrestation contre les gens suspects. Provocateur des mesures les plus arbitraires, il proposa en juin, de déclarer les villes anséatiques ennemies de la République. Il fit aussi la motion de rendre le comité de salut public seul juge des taxes imposées par les tribunaux.
Envoyé de nouveau comme représentant du peuple auprès de l’armée des Alpes, il y dirigea lui-même un corps de troupes, et après avoir destitué un général imbécile (Santerre), il fit reculer les Piémontais dans une affaire dont le rapport a été lu à la Convention dans la séance du 7 octobre 1793. «Nous tenons quelques émigrés et quelques révoltés, disait l’abbé Simond dans ce rapport, et tandis que la commission militaire les juge, les pionniers creusent leur tombe.»
Rappelé à Paris, il prononça à la tribune des Jacobins, qu’il fréquentait assidûment, plusieurs discours contre le gouvernement anglais et les fédéralistes. Il dénonça les sept députés de son département comme des oiseaux marécageux, venus du pays des hautes montagnes, pour croasser dans le marais.
Jusque-là, l’abbé Simond avait figuré parmi les adhérents de Robespierre; mais, quand il vit celui-ci dominer en maître la Commune et la Convention, tandis que lui était réduit à jouer un rôle bien secondaire, il se déclara contre le tyran et se rapprocha de Danton; c’est-à-dire qu’il resta toujours Jacobin, mais sous les auspices d’un autre chef. La chute de ce dernier entraîna la sienne. Lui, qui avait tant poussé à des mesures sévères contre les suspects, devint suspect à son tour. Ses violences ne purent le sauver. Désigné comme complice de Danton, le comité de Salut public ordonna son arrestation en même temps que celle de Hérault de Séchelles. Ce fut Sàint-Just, le séide de Robespierre, qui le fit arrêter, le 7 mars 1794, et conduire dans les prisons du Luxembourg. On ne sait pourquoi il ne suivit pas Hérault au tribunal. Celui-ci, regardant Simond comme son ami, le demanda, mais en vain, pour son défenseur officieux: il n’y a pas d’amitié entre les bêtes féroces.
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