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Adrien de Brimont

Urbain II : un pape au moyen âge


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066321147

Table des matières

INTRODUCTION

PREMIER LIVRE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

DEUXIÈME LIVRE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

TROISIÈME LIVRE

I

II

III

IV

V

VI

VII

QUATRIÈME LIVRE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

CINQUIÈME LIVRE

I

II

III

IV

V

VI

VII

APPENDICE

A

B

C

D

E

F

G

H

I


INTRODUCTION

Table des matières

Au moment où ce livre paraît, l’Église vient d’ajouter au triomphe de tous les siècles un nouveau triomphe de puissance, alors qu’on croyait son pouvoir anéanti; et le pontife-roi continue à dominer le monde de cette hauteur où la tiare resplendit toujours.

Rien ne démontre plus éloquemment la vitalité et l’action universelle de l’Église que la présence de ces trois cents évêques accourus à Rome, des points les plus extrêmes du globe, sur un seul désir du Souverain Pontife. Rien aussi ne fait mieux ressortir la nécessité d’une solution conforme aux vœux des catholiques que l’immense retentissement produit par tout ce qui s’est passé à Rome.

Cependant cette pacifique démonstration qui n’ébranlait aucun pouvoir, qui n’attentait à aucune liberté, semble redoubler la haine de la révolution. Impatiente et pressée, elle sonne dans son camp le glas funèbre de la papauté ; aujourd’hui comme hier, elle compte publiquement les jours qui lui restent à vivre; elle aligne les forces sous lesquelles elle espère l’écraser malgré le veto des hommes religieux; enfin elle s’apprête à entrer au Vatican, à faire défiler sous les yeux du Pape un autre cortège, d’autres images, d’autres martyrs, afin de lui donner l’avant-goût du dernier sacrifice. Le vénérable Pontife voit et pardonne, tandis que le monde entier considère avec un sentiment où l’admiration se mêle à la stupeur tant de douce résignation à côté de violences si hardies.

De tous les différents points du globe les regards sont dirigés vers Rome. L’antique cité de Romulus, la ville des Césars, purifiée et rajeunie par le catholicisme, semble porter encore une fois dans son sein l’avenir de l’humanité. Là, comme au moyen âge, se trouve encore la clef de voûte de l’édifice social; là, comme toujours, doit se trancher le nœud de toutes ces formidables difficultés amoncelées sur la tête des sociétés modernes. La révolution réclame impérieusement Rome afin de réaliser son menaçant programme, de substituer la force au droit, le fait à la tradition. De leur côté, les catholiques défendent avec ardeur le Vatican, comme le dernier boulevard de l’indépendance de leur foi et de leurs consciences. En effet, cette colline imprégnée des premières gouttes du sang chrétien, saluée par tant de générations qui sont venues courber leur tête devant ses mystérieuses destinées, est aujourd’hui l’unique abri laissé au successeur de deux cent cinquante-sept pontifes.

En dépit des clameurs de l’impiété, Rome est restée le champ d’asile de la justice bannie; c’est le port où abordent les illustres victimes renversées du trône pour avoir défendu les droits de l’Église et de leurs peuples. Autour du tombeau de saint Pierre se pressent toutes les grandes infortunes, tous les nobles dévouements, toutes les âmes d’élite qui confondent la cause de la papauté avec celle de la civilisation.

Un pressentiment universel dit aux hommes de toutes les croyances que le jour où tombera ce rempart séculaire, le torrent démagogique se répandra à travers l’Europe, jetant bas, dans sa course effrénée, religion et liberté, trônes et dynasties; mais, quel que soit le résultat de la lutte engagée, l’histoire du passé est pour nous la garantie de l’avenir. Dût la révolution s’asseoir, dans ses hideuses saturnales, jusque sur la sede santa, dût-elle partager les dernières dépouilles du souverain pontificat, la papauté trompera ses gardiens et ne semblera mourir que pour ressusciter plus glorieuse.

Ces grandes tourmentes ne sont pas nouvelles. La papauté, qu’on cherche inutilement à séparer de l’Église, dont elle est la tête, les connaît et ne les redoute pas. Oublierait-on qu’elle est l’enclume qui use tous les marteaux? Elle supportera donc le souffle des temps nouveaux comme elle a traversé les orages qui ont assailli son berceau: en parcourant ces pages on verra qu’à huit siècles de nous elle était déjà façonnée aux combats et habituée au triomphe. Aux prises avec les tyrans les plus féroces, avec ceux dont le nom retentit encore à nos oreilles comme une injure sanglante, elle a donné le sang de ses pontifes, quand d’autres persécuteurs ont préféré pour la réduire, l’exil au glaive, d’autres Papes ont porté leur vieillesse et leurs malheurs sur le sol étranger sans rien céder des principes immuables dont ils sont les dépositaires.

La papauté a donc toujours lutté contre les institutions quand elles étaient vicieuses, contre les rois quand ils opprimaient la liberté des peuples, contre les peuples quand ils sapaient les bases fondamentales de l’autotorité. Elle a lutté contre le temps, le plus impitoyable des ennemis. En un mot elle a toujours lutté, elle est toujours debout, et semble jeter un éternel défi aux passions humaines déchaînées contre une œuvre divine.

Dans ce combat permanent de la justice contre l’arbitraire, de la patience contre la force, la papauté offre un des côtés les plus saillants de sa providentielle mission: aussi préfère-t-elle des ennemis déclarés à ces pâles défenseurs du droit qui, sous le manteau d’un attachement de circonstance, cachent des animosités profondes, des rancunes implacables. Mieux vaut une guerre ouverte et acharnée; semblable au feu, la persécution retrempe les courages défaillants, réveille des sentiments de foi assoupis et fait surgir d’intrépides défenseurs en imprimant un sceau ineffaçable de gloire à l’héroïsme de leurs luttes, à l’inflexibilité de leurs convictions.

Qu’on le sache bien, le danger le plus grand n’est pas dans les agressions violentes, dans les annexions mensongères et les vols de territoire. Une répulsion naturelle aux âmes généreuses flétrit toujours le succès du. plus fort écrasant le plus faible. Mais les doctrines qui distillent le poison sous des fleurs séduisantes produisent d’effrayants désordres. Les générations qu’on abreuve aux sources corrompues du mensonge historique en conservent des traces indélébiles. Le mal pénètre les plus secrets replis du cœur, le gâte, et descend dans les profondeurs de l’intelligence, où il se développe et grandit à l’ombre des passions.

C’est à l’aide de ces perfides manœuvres qu’on désaffectionne de l’Église et de son chef tant d’esprits superficiels. Au nom de l’Évangile on demande la suppression du pouvoir temporel; au nom de la liberté on applaudit les populations des États pontificaux de s’être insurgés contre un pouvoir légitime. Partout on s’autorise des plus indignes calomnies pour attaquer la souveraineté du Pape. Cependant, en vertu de quels principes, les sociétés modernes si chancelantes sur leurs bases convulsionnées osent-elles condamner ainsi la seule institution qui soit le soutien de leur décrépitude? Pourquoi notre siècle s’est-il donné la triste mission de déclamer contre la papauté avec plus de partialité et de violence qu’aucun autre?

Un peu moins de passion, un peu plus de mémoire suffirait pour rappeler qu’aucun souverain ne s’était montré mieux disposé que Pie IX à accepter la théorie et les bases des réformes nouvelles dans la limite infranchissable de ses devoirs et de ses forces.

Que reproche-t-on aujourd’hui aux papes du moyen âge? Tyrans inflexibles, ils ont jeté, dit-on, sur tous les peuples le manteau de leur lourd despotisme, ils ont coupé les ailes à la pensée pour l’empêcher de prendre trop tôt son essor à travers les masses et retenu la liberté dans une étroite prison. Les plus hardis disent hautement «que la théorie papale est la plaie la plus horrible qui ait affligé l’Italie et le monde. Dix-huit siècles de mensonge, de persécution et de bûcher la désignent à la vindicte publique.» Voilà le bilan de la papauté dans les temps anciens.

Passons aux temps modernes. De nos jours, la papauté n’est plus qu’une vieillerie, bonne tout au plus à reléguer à Jérusalem dans un musée spécial, sous la garde de quelques vétérans, où les très-vieux et les enthousiastes seront admis à la voir s’éteindre de vieillesse et d’épuisement. Institution imbue d’idées rétrogrades, elle n’a aucune des aptitudes nécessaires pour gouverner les peuples dans les voies nouvelles de la liberté ; c’est une machine usée et sans ressorts. «Quant aux cardinaux, ils vivent au dix-neuvième siècle dans un fanatisme mystique sans songer à l’avenir, et par leur candeur ils produisent un effet de stupéfaction sur les hommes qui les entretiennent.»

Tel est l’abîme qui sépare aujourd’hui les défenseurs et les ennemis de l’Église, que les mots, en changeant de parti, s’altèrent dans leur signification: ce qu’ils appellent fanatisme mystique et insouciance coupable de l’avenir, nous l’appelons, nous, foi dans les solennelles promesses faites à l’Église. La démagogie prend pour de la candeur la noble tranquillité de cette cour pontificale, calme devant les orages qui ne peuvent atteindre ni la durée de l’Église, ni l’intégrité de ses croyances.

Pourquoi retracer davantage toutes ces diatribes impies écrites par des plumes haineuses pour des intelligences sceptiques? Qu’importent les froids sarcasmes de la presse révolutionnaire, railleuse ou courroucée, elle n’étouffera jamais le catholicisme.

Aux écrivains modernes qui usent leurs forces pour renverser la souveraineté pontificale sur laquelle pèse tout le poids de dix-huit cents ans de vie et de gloire; à ces modernes agitateurs, dont toute la renommée repose sur les menaces qu’ils ont proférées et qu’ils n’ont jamais pu réaliser, à tous ces hommes iniques nous leur dirons: Hâtez-vous, vous n’avez qu’une heure à peine pour injurier la papauté, mais elle a des siècles pour vous oublier.

Remontons donc vers les régions supérieures de l’histoire et recherchons dans la vie d’un des papes qui ont le plus énergiquement combattu pour la liberté et la justice, le gage et la préparation des futures victoires de la papauté. Mais avant, il est nécessaire de montrer comment ces immenses résultats se rattachent à la double souveraineté des pontifes romains. En les défendant au onzième siècle, nous croyons les servir au dix-neuvième siècle; ce sont les anneaux d’une même chaîne.

Pour étudier dans leur ensemble la mission et l’influence de la papauté dans le cours du moyen âge, il faut d’abord envisager l’alliance étroite de la souveraineté spirituelle et temporelle dans les mains de deux chefs suprêmes, le pape et l’empereur; puis examiner la rupture de cette alliance, les causes qui l’ont amenée, la nécessité imposée au pouvoir des papes de s’affranchir du joug impérial devenu tyrannique.

A la tête de cette mémorable époque qu’ils semblent personnifier, apparaissent deux grands hommes, Charlemagne et Grégoire VII. Considérons leurs rôles dans cette grande période historique. Après la chute de la race mérovingienne et avant le douloureux enfantement de la féodalité, la société était en proie aux secousses les plus violentes. Tout chancelait, tout s’écroulait, et la nuit la plus épaisse étendait ses ombres sur toutes les ruines, lorsque le génie civilisateur de Charlemagne se lève comme un météore lumineux. A l’Église il emprunte ses Missi dominici, dont il fait les agents de sa haute prévoyance, les exécuteurs des lois et les réformateurs des abus. Les plaids généraux, c’est encore dans les conciles qu’il en trouve la pensée première. Enfin ses Capitulaires offrent tant d’analogie avec les lois canoniques de l’Église, que quelques-uns d’entre eux ressemblent davantage, par l’esprit et par le style, à des lettres épiscopales qu’à des édits impériaux.

Charlemagne ne s’arrêta pas dans cette voie inexplorée, au-dessus de laquelle se levait un horizon radieux pour l’humanité ; il voulut cimenter plus intimemen encore l’étroite alliance de l’Église avec le pouvoir civil. On sait comment les Lombards le forcèrent de protéger le Saint-Siège en descendant dans les plaines de la haute Italie, où semblent s’être donné rendez-vous tous les grands conquérants. On connaît l’accueil qui lui fut fait dans la capitale du monde chrétien.

Le pape Adrien, entouré des cardinaux, le reçut sur les degrés de Saint-Pierre; les deux princes s’embrassèrent, et, se tenant par la main, s’avancèrent jusqu’au pied de l’autel au milieu des acclamations de la multitude. Le premier soin de Charlemagne fut de restituer au pape l’exarchat de Ravenne, Parme, Mantoue, qu’Astolphe, roi des Lombards, avait violemment arraché au domaine de saint Pierre. A son tour, le Pontife souverain conféra à l’empereur le titre de Patrice, qui était alors la plus haute dignité dont un homme pût jouir sous un maître. Enfin Charles, s’étant lié, vis-à-vis de l’Église romaine, par un serment de fidélité, reçut aussitôt le manteau royal avec le diadème: il devint ainsi roi d’Italie, mais non pas le maître de Rome, ni le régulateur de la papauté. En effet, si l’empereur, satisfait de porter le glaive pour défendre et protéger le Saint-Siége, ne prétendit jamais faire sortir de ces titres les prérogatives de la suzeraineté, c’est qu’indépendamment de son respect pour la tiare, il savait que le pape Adrien et son successeur Léon III ne pouvaient se dépouiller de leurs droits sur la ville éternelle, pour faire de leur cession volontaire la récompense d’un service.

Il n’y eut donc aucun marché, comme on s’est plu à le répéter, entre l’empereur et le Pape, disposant de ce qui ne leur appartenait pas. Aussi, lorsqu’on examine attentivement cette fameuse donation, si souvent attaquée, si souvent défendue, on n’y découvre qu’une simple restitution, faite par un prince puissant au chef de l’Église.

Rome reste donc au Pape, et Charlemagne ne fonde pas la souveraineté pontificale, qu’il savait exister avant lui. Les deux pouvoirs se donnent seulement la main et scellent dans un pacte intime l’alliance de la papauté et de la royauté. Ce pacte, qui ne semble plus qu’une lettre morte pour les écrivains superficiels ou hostiles, ouvrait une ère de repos et de bien-être pour ces peuples à peine échappés aux convulsions des guerres de conquête; il leur permettait enfin de goûter sans amertume ces fruits qu’enfante l’harmonie des pouvoirs à l’ombre de la religion et sous la protection d’une épée vigilante et chrétienne.

Laissons le maréchal du royaume d’Arles nous redire comment il comprenait le gouvernement fondé sur ces bases: «Au prêtre la prière, au roi le commandement; le prêtre remet les péchés, le roi punit les prévaricateurs; le prêtre lie et délie l’âme, le roi châtie et tue le corps. L’un et l’autre réalisent la loi divine et protègent les droits de l’humanité. Mais la royauté doit reconnaître qu’elle est coordonnée et non supérieure au sacerdoce, elle doit l’aider et non le dominer.» N’est-ce pas, en quelques mots, le seul remède efficace à opposer à nos déchirements actuels? Yves de Chartres, l’un des prélats les plus illustres du onzième siècle, s’écriait à son tour, avec un charme exquis de langage: «Le monde sera bien gouverné et l’on verra des fleurs et des fruits dans l’Église, quand l’empire et le sacerdoce se donneront la main; tant qu’ils seront divisés, ni ce qui est petit ne peut croître, ni ce qui est grand ne peut durer.

Ne voit-on pas revivre dans ce tableau poétique la pensée de Charlemagne, la conception de son génie, le désir caressé de toute sa vie? Mais le mystère se retrouve ici-bas dans tous les événements, et quand l’institution la plus robuste résiste aux orages et aux passions, elle est condamnée à périr par l’impéritie des hommes. Ce fut le sort réservé à l’œuvre de Charlemagne.

Au géant succédèrent des pygmées; la tâche parut trop lourde à ces caractères trop faibles et sans vertu; la main du pouvoir n’était plus assez ferme pour soutenir la voûte hardie élevée par l’audacieux architecte. La création du grand empereur n’avait pas besoin de génie pour se soutenir, elle n’avait aucun des caractères de ces œuvres chancelantes édifiées sur le sable et qu’un souffle peut renverser. Seulement l’édifice avait trop d’ampleur et ne pouvait se soutenir sans vertu, toujours rare, surtout parmi les souverains. Telle fut la cause de sa chute.

Bientôt une des colonnes du temple chancela, ce fut celle du pouvoir impérial. Sa chute couvrit le inonde occidental de débris: dans cette sanglante dislocation d’un vaste empire, les institutions de Charlemagne furent anéanties. L’autre colonne, représentée par la papauté, resta debout sur sa base éternelle, mais la ligue d’amour était dissoute, et avec elle s’évanouissait le symbole de cette résurrection inattendue que les peuples avaient saluée comme une ancre de salut jetée dans l’avenir.

A la lumière du neuvième siècle ont succédé les ténèbres du dixième. Comment la papauté, privée désormais de ce bras impérial, toujours armé à l’heure du péril, traversera-t-elle cette période de tempêtes? Dieu pour elle remplacera l’empereur. S’il l’éprouve par le sentiment de sa faiblesse, il lui donnera des chefs de génie pour la guider avec fermeté dans les voies de réparation.

Derrière les Alpes, ce fut fête dans le palais des Césars allemands, le jour où s’écroula l’empire carlovingien. Tendre la main à la papauté pour la débarrasser du joug des petits tyrans qui se partagèrent les peuples de l’Italie comme un vil troupeau; offrir d’être protecteur pour devenir ensuite le maître; se faire le courtisan des Papes pour les rendre plus tard esclaves; asservir la race latine au profit de la nationalité germaine; enfin gouverner Rome, et avec Rome le monde; telle fut la pensée des empereurs allemands: ils mirent une ténacité inflexible à l’exécuter, une lenteur calculée à l’entreprendre. D’abord impassibles et silencieux, ils laisseront l’Italie se déchirer pendant un siècle, s’affaiblir, s’user dans des guerres intestines et brutales; puis, quand le moment sera venu de saisir leur proie, les aigles rapaces descendront des Alpes.

Quelles sont les forces qui vont se jeter dans l’arène? On rencontre d’abord les chefs des Marches, marquis de Toscane, d’Ivrée, les ducs de Spolète et de Frioul; tous veulent jouer le rôle d’empereur; mais aucun n’a sa puissance. Paraissent ensuite les rois de Provence et de la Bourgogne transjurane; ils viennent chercher une couronne éphémère que la main de la multitude leur arrachera dans un jour de réaction.

Tous ces prétendants se haïssent entre eux, tous écrasent le peuple, qui leur sert de marchepied pour atteindre le pouvoir. Le peuple, de son côté, terne et indifférent au début de cette révolution, ne veut d’aucun maître, parce qu’il les craint tous; aucun pacte ne le lie, il reste libre de son action et s’arme contre tous. Les évêques préfèrent l’alliance des contadini à celle des nobles, tant ils redoutent leur humeur fantasque et leurs prétentions arbitraires.

Un instant les papes s’efforcent de régulariser la révolution nationale dont les tendances sont contraires à l’aristocratie arrogante, ils cherchent à discipliner le désordre; mais leur politique ne trouve pas d’écho, ils deviennent eux-mêmes les jouets des prétendants, selon qu’ils les reconnaissent ou qu’ils les repoussent.

Le lendemain de la mêlée, l’obscurité reste la même. Aucune idée n’a jailli dans ce milieu bouleversé où se précipite tout un peuple pris de vertige. L’horizon se rétrécit, la lutte s’éparpille. Toute ville devient une forteresse, toute commune s’entoure de remparts. Des piques dans toutes les mains, la haine dans tous les cœurs.

Bérenger, Gui, Lambert, Hugo, Louis de Provence et Rodolphe d’Aragon, jetés un instant sur la scène, passent et disparaissent eomme des ombres. Vainement ils font d’étranges efforts pour établir, chacun à son profit, un pouvoir condamné à périr avant d’être né. Les villes qui leur ouvrent leurs portes les chassent le lendemain. Rien ne se fonde, tout est renversé ; on n’a pas même le prétexte qu’invoqueront les siècles suivants. On n’est pas encore Guelfes ou Gibelins, mais on apprend à le devenir; on se prépare à ces luttes héroïques du douzième siècle dans un sanglant tournoi.

Au plus fort de la mêlée se présentent tout à coup de nouveaux champions; ceux-ci ne sont pas Italiens, ce ne sont pas encore les Allemands, mais ils les précédent comme des éclaireurs. Ces ennemis nouveaux, Hongrois, au nord, Musulmans, au sud, ravagent par amour de la dévastation et entassent les ruines dans des flots de sang.

En s’avançant à travers l’Italie brisée, sur ce sol divisé en fragments, d’où s’élèvent les rires implacables de la victoire, les sourdes imprécations des vaincus, où tout ce qui a vie s’agite, se tue, s’entre-choque, on rencontre les crimes les plus extravagants, on saisit les contrastes les plus étranges, les dualités les plus opposées.

Partout le crime appelle une vengeance. Dans un jour de suprême colère, Arduin, marquis d’Ivrée, traîne les évêques par les cheveux. A Pavie, les bandes hongroises, ivres de carnage, détruisent par un satanique effort quarante-trois églises, œuvres de plusieurs siècles. A côté de Marozie et de Théodora, les insolentes courtisanes, les maîtresses d’une Rome bâtarde, qui vendent leurs faveurs et le pouvoir, les yeux se reposent sur la douce et angélique figure d’Adélaïde de Bourgogne, jetée d’un trône dans un cachot, qu’elle refuse de quitter au prix de son honneur menacé.

Ne voit-on pas un antipape insulter Benoît V, lui arracher. le pallium, le dépouiller des ornements pontificaux et briser dans les mains du Vicaire de Jésus-Christ le bâton pastoral sur lequel il appuyait sa vieillesse et ses infirmités. Ici c’est Jean XI expiant dans les fers une tache indélébile et la coupable protection d’une mère trop célèbre.

Les victimes sont nombreuses: Étienne VI est étranglé, Jean VIII empoisonné, Léon V meurt de privations dans une prison, Jean X est étouffé, Bérenger poignardé, Lothaire poignardé, Lambert aveuglé par son propre frère.

«Ne semble-t-il pas, s’écrie Baronius en retraçant cette douloureuse période, que Dieu eut oublié son Église?»

Cependant l’épreuve de la papauté va changer de forme, de l’anarchie elle passera à l’avilissement. Un jour Jean XII, exténué d’une lutte sans issue, épouvanté de désastres sans cesse renaissants, demande à Otton 1er de le secourir. La prière est entendue: on n’attendait que le signal. L’empereur descend en courant dans les plaines de Lombardie, ses légions allemandes balayent devant elles tout ce qu’elles rencontrent. D’abord les Italiens tentent de résistera l’orage germanique, puis avec leur mobilité habituelle, toujours admirateurs des nouveautés, ils tournent leur colère contre Bérenger II. Cette dernière expression de la royauté dans la péninsule fuit bientôt devant la colère de ses concitoyens.

Après une agitation sans trêve de soixante-quatre années, engloutissant quatorze gouvernements et royautés, il se fait une sorte de lassitude. L’anarchie a servi à la fois à l’influence des évêques et à l’émancipation du peuple. Otton saisit ce mouvement et s’attache à l’exploiter. Au peuple, il montre l’affranchissement des communes et des cités, forme empruntée aux anciens municipes, où l’esprit républicain ne tardera pas à implanter ses agitations et ses tumultes; aux évêques, il prodigue la richesse qui corrompt et l’attache féodale qui asservit, il les enchaîne à la fortune du char impérial. Système habile et perfide qui mène à poser la doctrine des Investitures, si contraire à l’intégrité du souverain pontificat. Quant au Pape, il ne lui épargnera pas les prodigalités, instruments futurs de son machiavélisme. Soixante-quatre villes, de vastes domaines dans les Marches constituent d’un trait de plume le nouvel apanage du saint-siége.

En apposant le sceau du pêcheur sur cette charte, Jean XII signa, sans en calculer la portée, la déchéance politique des papes, et livra la papauté sans défense aux caprices d’un maître brutal. L’Église devient la propriété de la maison de Saxe et va passer, si l’on n’y met obstacle, avec la couronne impériale, aux maisons de Franconie et de Souabe.

Mais l’heure des illusions s’éloigne et le bandeau tombe enfin des yeux du Pape. Il voit la situation dans toute sa hideuse réalité. L’Église et l’Italie sont enveloppées de chaînes mystérieuses et invisibles; tous leurs mouvements sont épiés, tous les battements de leur cœur sont comptés; il s’aperçoit que lui-même il est lié sur ce trône pontifical où il se croyait encore libre. Alors son âme s’émeut, les remords l’oppressent. Il veut reconquérir cette liberté qu’il ne pouvait aliéner. Mais où est la route? toutes les issues sont fermées; une révolution profonde, radicale, s’est accomplie à son insu dans les idées; les sourdes manœuvres de la diplomatie impériale ont déjà porté leurs fruits. L’épiscopat n’est plus à lui, les évêques marchent à la suite de l’Empereur. Qu’importe, aidé de quelques nobles Romains, il secouera des chaînes devenues trop pesantes.

Alors Otton se redresse; la loi qu’il a imposée, il entend la maintenir; et pour le bien prouver, d’une main, il renverse du trône pontifical Jean XII pour y placer l’antipape Léon VIII; de l’autre, il décime par le glaive les patriciens romains et noie dans le sang leur courageuse tentative. En vain, une réaction ouvre à Jean les portes de Rome; un revers l’éloigne bientôt et la mort le saisit dans un lâche guet-apens.

Désormais le pouvoir est au chef de la fédération germanique. Mais à mesure que l’Empire grandit en Italie, l’Église captive s’arrête dans son mouvement ascensionnel, elle assiste aux guerres fratricides qui se rallument de toutes parts.

La lutte prend un caractère sauvage mêlé d’éclats sataniques et de sourds gémissements qu’elle n’avait jamais eus. Le poignard, le poison deviennent l’ultima ratio de ce siècle de fer. Les papes allemands, les papes italiens, gravissent tour à tour le siége pontifical et en tombent aussitôt. Benoît V est chassé après dix-huit jours de règne; Jean XIII, exilé ; Benoît VI, étranglé ; Jean XIV, empoisonné ; Jean XVI, chassé ; Jean XVIII a les mains coupées et les yeux arrachés. Rome est toujours le point où la lutte est la plus acharnée; c’est aux pieds de la ville éternelle que se dénouent ces drames sinistres, nés de la fureur des réactions. «0 Rome, s’écrie à cette vue un chroniqueur contemporain, Rome, combien de fois n’as-tu pas été opprimée et foulée aux pieds! Tu as été prise par le roi de Saxe, et tes peuples ont été transpercés; ta puissance est détruite; ton or et ton argent s’envolent dans la bourse des barbares; tu étais mère et maintenant tu es fille; tu as perdu tes trésors; on t’a spoliée, on t’a violée, toi qui avais trois cent quatre-vingts tours et quarante-six châteaux, quinze portes et un immense territoire. Malheureuse la cité Léonine!»

Ce récit peint l’époque; un mot d’une effrayante énergie la résume. Le genre humain, dit de Maistre, était devenu fou. L’Église, le symbole de la liberté, de la rédemption, nage dans le sang. Si, par le phénomène le plus humainement inexplicable, elle résiste à d’aussi rudes épreuves, sa chaleur ne rayonne plus, son influence est étouffée, elle est esclave avec ses évêques, esclave avec son pontife, aussi, «rien de ce qui est petit ne peut croître, rien de ce qui est grand ne peut vivre.»

C’est, entouré de ce cortège d’inénarrables misères que la société arrivait à l’an mil. Douloureuse étape dans la marche de l’humanité que ce premier millénaire! D’après une croyance fondée sur l’interprétation dés livres saints, adoptée sans contrôle par la superstition, le monde devait finir avec cette année mémorable. Il semblait en effet que la société fût à l’agonie: «la férocité et l’anarchie, la débauche et la misère étaient dans tous les États.» A ce spectacle déjà si sombre se mêlaient d’autres pronostics plus terribles encore. Au-dessus des déchaînements humains, les éléments agités dans les sphères célestes par des causes inconnues, étaient eux-mêmes en révolution. Au choc des armées, au bruit des guerres civiles, la nature irritée mêlait les plaintes de sa voix majestueuse et l’éclat de la foudre. La terre tremblait jusque dans ses entrailles les plus profondes et secouait rudement l’humanité en proie à tous les genres de délire. Partout le frisson était général.

Cependant cette universelle terreur fut salutaire, et l’humanité se prit à réfléchir. Beaucoup d’hommes, dégoûtés de ces voluptés farouches, de cette vie aux habitudes sanglantes où l’intelligence n’avait aucune part, l’âme aucun repos, jetèrent les yeux vers les cloîtres, les seules oasis de paix que les orages eussent respectées.

Les monastères vont devenir le foyer où se tremperont, pour régénérer le monde, les grands caractères et les grandes vertus.

Entre tous ces pieux asiles, Cluny commençait à jeter le plus vif éclat. Une organisation puissante, une séve. riche et jeune, une direction habile,. présageait de. grandes destinées à cet institut nouveau.

Chaque jour les portes du monastère s’ouvraient à des hommes venus des contrées les plus éloignées de l’Europe, appartenant aux classes sociales les plus opposées. Le fier chevalier, le pauvre plébéien se rencontraient sur le même seuil, dans la même prière, pour demander le froc des moines. Et ces hommes séparés par l’abîme des conditions et des préjugés, apprenaient au milieu des plus humbles travaux et dans la pratique d’une étroite charité, l’oubli des, distinctions du siècle.

Tous ces éléments différents, poussés par une force invisible vers ce camp retranché de l’Église élevé au sein d’une forêt de Bourgogne, venaient se discipliner au contact d’une règle austère et se fondre dans une puissante et indissoluble unité.

Là vivaient, à quelques années de distance, deux hommes partis des pôles les plus opposés de la société.

L’un est Hildebrand, fils d’un charpentier toscan; l’autre, Otton de Châtillon, deviendra Urbain II. Or la Providence ayant conduit Hildebrand à Rome avec le pape Léon IX, ce moine, témoin des défaillances de la papauté sous les pontifes allemands, ne songe plus qu’aux moyens de la délivrer de ses chaînes. Cette pensée le poursuit sans cesse, elle s’incarne en quelque sorte en lui; elle devient le but de tous ses travaux, le mobile de toutes ses actions; l’énergie de son caractère se mesure à l’œuvre gigantesque dont sa foi rêve l’accomplissement.

Les traités sont dénaturés, les promesses oubliées; déjà le vasselage de la papauté est une réalité ; il en résulte que l’Église est à la remorque de l’Empire. On lui retire le droit de parler dans les assemblées, elle est impuissante pour les réformes. On la traite comme une mercenaire, on l’outrage comme une captive.

Qui nomme aux évêchés, qui les vend surtout? Qui accorde l’investiture par le sceptre et par l’anneau? l’Empereur. A qui appartiennent les donations, les domaines des fidèles, les abbayes, les bénéfices et toute l’administration spirituelle? à l’Empereur. De qui dépendent l’Italie, ses peuples, ses villes, ses libertés? De qui relève enfin la papauté et le représentant du Christ? de l’Empereur. Le voilà ce fantôme qui consume la vie d’Hildebrand; il l’a reconnu, ce mauvais génie de la Péninsule et de l’Église. Alors il se lève, une voix inconnue l’inspire, une force supérieure le pousse en avant.

Tribun, il remue les passions patriotiques, il montre aux Italiens l’ennemi de leur patrie, l’oppresseur de leurs croyances religieuses. Moraliste inexorable, dur et implacable pour lui-même, il poursuit tous les actes d’iniquité. Enfin diplomate patient et habile, il conduit les affaires publiques sous cinq pontifes; par sa pénétration il soulève le voile qui couvre la politique allemande, bientôt il lui arrachera son masque.

D’un autre côté il a remarqué que plus les Romains sont impuissants et faibles, plus ils se montrent jaloux de leurs antiques prérogatives; il n’ignore pas que, pour se faire illusion sur leur véritable asservissement, ils prétendent encore nommer les souverains pontifes quand ils tremblent eux-mêmes sous le glaive impérial.

Deux papes perdirent la vie pour avoir méconnu ces étranges caprices, «N’entrez pas à Rome, avait-il écrit à Léon IX, comme l’élu de l’empereur. Présentez-vous en pèlerin désireux de visiter les lieux saints. Demandez à être nommé par le peuple et par le clergé, sinon vous périrez comme Clément II et Damase.» L’avis fut suivi, c’est là le point de départ de la réaction pontificale contre le despotisme allemand.

Cependant on approchait insensiblement d’une rupture profonde et radicale. Qui osera la tenter? L’entreprise est presque surhumaine. Quel sera le champion assez audacieux pour conduire une telle révolution? Le peuple et le clergé romain le savent, et leurs suffrages acclament Hildebrand. Le moine monte les degrés du trône pontifical encore teints du sang des pontifes martyrs; il s’asseoit enfin sur cette chaire qui ne laisse pas de repos à celui qui l’occupe.

Le pouvoir, est-il besoin de le dire, n’ajouta rien au plan de Grégoire VII; il écarta seulement les barrières et agrandit les moyens d’action.

A cette époque deux axiomes semblaient prescrire contre le droit. On croyait la force supérieure aux traités; on considérait que le pouvoir impérial était placé au-dessus de tous les autres pouvoirs. Le nouveau pape s’approche et mesure ces statues aux pieds d’argile, qu’il veut renverser. Il dégage des ombres qui les voilaient, ces idoles, l’Empire maître de l’Église, la féodalité dominant par la force. Puis aussitôt il les attaque résolûment. Sa mission consiste à arracher et à détruire pour planter et édifier de nouveau. Son but est d’émanciper le pouvoir pontifical du pouvoir impérial, de faire triompher le spiritualisme chrétien sur le matérialisme féodal, de substituer le droit à la force brutale, l’intelligence à l’arbitraire. Un étrange cartel adressé à l’empereur Henri IV inaugure le règne de Grégoire VII; il le menace de ne pas laisser impunis ses crimes et ses violences, quelque complaisance qu’il mette à reconnaître son élection.

Ce cartel renferme le cri d’affranchissement de l’Église et de la pensée; il inaugure une ère nouvelle et plus que jamais militante. Alors commence le duel entre la papauté et l’Empire avec cette solennité que l’histoire lui a conservée. Dans les camps rivaux qui vont se former, quels seront les auxiliaires de Grégoire VII? Au début de la lutte on n’aperçoit que lui-même; mais il a pris soin de nous indiquer la source où il puisait sa bouillante et indomptable ardeur, élevée à la hauteur du sacrifice.

«Il ne nous est pas permis, s’écrie-t-il, de sacrifier la loi de Dieu à des affections personnelles, et de déserter le chemin de la justice et de la vérité pour les faveurs de ce monde.» On le voit «la cause de l’Église était, à ses yeux, celle de l’humanité, de la justice sociale, comme de la foi .»

Dans l’autre camp apparaît l’Empereur avec ses puissants moyens d’action, les évêques allemands et lombards avec leur influence, l’aristocratie féodale avec son humeur turbulente; tous ces éléments s’unissent dans un pacte de colère contre l’audacieux réformateur qui brise d’un mot toutes les traditions consacrées pendant la servitude de l’Église.

Au début de la guerre, la démocratie se rangea du côté de Grégoire VII. Les peuples aiment toujours ce qui est grand et hardi, ce qui s’élève au-dessus des défaillances humaines; ils admirèrent donc instinctivement ce moine sorti de la plus humble des positions, frappant sans crainte et sans hésitation les rois prévaricateurs.

Toutefois, le caractère italien, aussi mobile qu’il est enthousiaste, rendit cet appui des masses souvent précaire. On vit les cités les plus populeuses se jeter tour à tour dans les deux camps et tourner leurs forces contre l’Empereur ou contre le Pape, suivant que l’un des deux adversaires allait l’emporter sur son rival. Là germe pour la première fois cette mystérieuse politique qui a enfanté tant de révolutions dans la péninsule, fait naître tant de héros, tant de figures bizarres et inexplicables. Luitprand, dès le dixième siècle, saisissait bien cette étrange anomalie, lorsqu’il disait du plus ingouvernable des peuples: «Les Italiens, veulent toujours deux maîtres, un roi et un prétendant, pour supplanter l’un par l’autre.»

Jamais peinture ne fut plus vraie ni plus profonde, et sous ce rapport le présent n’a pas encore donné de démenti au passé. Telle est la clef de toutes les intrigues qui se sont déroulées durant tant de siècles en Italie; telle est aussi l’explication des alternatives de succès et de revers éprouvés par Grégoire VII et par ses successeurs.

Que la politique d’Hildebrand impliquât dans son extrême développement l’idée d’une théocratie universelle, pourquoi le nier? Il n’y a rien qui surprenne dans cette réaction forcée du spiritualisme asservi contre le matérialisme; dans ce but, sans doute exagéré, il faut voir avant tout la morale du christianisme, corrigeant, en faveur des peuples, les excès du pouvoir.

Si les papes furent persévérants, les empereurs de Germanie ne se montrèrent pas moins obstinés dans leur ambition héréditaire. Vingt-neuf expéditions se succèdent en Italie; un million d’Allemands s’abattent sur ce malheureux pays, d’Otton le Grand à Conradin,

Tous ces souverains épuisèrent le sang et les trésors de leurs peuples et succombèrent eux-mêmes, avec trois dynasties impériales dans ce duel gigantesque, sans jamais modifier leurs prétentions, sans rien fonder de stable en Italie. Vingt-cinq pontifes, vieillards débiles, privés le plus souvent d’alliés, manquant toujours de ressources, déjouèrent leurs projets et sauvèrent l’Église d’un nouvel asservissement, l’Italie d’une entière servitude.

A ceux qui ne voient dans Grégoire VII et dans tous les papes du moyen âge que des despotes inflexibles, insatiables de pouvoir, s’arrogeant, comme le dit un publiciste , le droit d’ébranler et de tourmenter les peuples opposons le jugement d’un éminent écrivain: «On s’est étrangement trompé, dit M. Guizot, en représentant Grégoire VII comme un homme qui a voulu rendre toutes choses immobiles, comme un adversaire du développement intellectuel, du progrès social, comme un homme enfin qui prétendait retenir le monde dans un système stationnaire et rétrograde.» Vraies, quand il s’agit d’Hildebrand, ces paroles peuvent s’appliquer à tous ses successeurs. Citons des faits.

Lorsque régnait en France, en Italie, en Allemagne l’atroce coutume de dépouiller les malheureux naufragés rejetés par la mer, lorsqu’on osait attirer, par des feux trompeurs, sur lès récifs des côtes les navires égarés dans les nuits sombres; qui protesta contre une telle barbarie? Grégoire VII.

Qui recommanda avec une extrême sollicitude au roi de Dalmatie de protéger les orphelins, les veuves, et tous les faibles? Qui le pressa de poursuivre sans pitié l’odieux trafic des esclaves? Grégoire VII.

Quand on persécutait en Danemark de pauvres femmes, accusées de sorcellerie, qu’une grossière superstition rendait responsables des orages et de toutes les épidémies qui désolaient la contrée, c’est encore Grégoire VII qui arracha ces malheureuses victimes aux flammes du bûcher.

C’est à Grégoire VII qu’appartient la première pensée des Croisades; en quelques mots sublimes il offre spontanément son sang pour sauver les chrétiens d’Orient. «Je suis prêt à exposer ma vie pour eux plutôt que de commander à toute la terre, en négligeant de les secourir, écrit-il à Henri IV» . C’est Urbain Il qui oppose la trêve de Dieu aux crimes, aux vengeances, aux feuda meurtrières qui moissonnent la chrétienté. C’est lui qui prend sous la protection de l’Église les moines, les clercs qui se rendent aux temples. C’est lui qui abrite sous son manteau paternel les femmes, les pâtres et les laboureurs . C’est lui qui élève ces hôpitaux destinés à recevoir les infortunés atteints du mal des ardents, que repousse une société sans entrailles.

Faut-il encore citer Grégoire IX, rappelant à des sentiments d’humanité les seigneurs polonais qui faisaient garder par leurs esclaves les nids de faucons et punissaient avec cruauté les malheureux, quand les jeunes oiseaux s’échappaient.

Les voilà ces pontifes sanglants du moyen âge qu’il fallait diffamer pour n’être pas contraints de les admirer. Les voilà ces hommes si austères pour eux-mêmes, se refusant à toutes les joies matérielles de la vie, mais dont les bras étaient ouverts à tous les persécutés, dont les cœurs battaient pour toutes les douleurs humaines: d’une main ils pansaient les blessures ouvertes par les barbares, de l’autre ils signaient des édits empreints d’une exquise charité, destinés à mettre fin aux plus odieuses coutumes.

En est-il de même de nos modernes philanthropes, de ces hommes qui appellent les peuples à la régénération, en déchaînant leurs passions brutales contre toutes les institutions catholiques, contre tous les pouvoirs légitiment établis. Nous leur souhaitons de produire un jour de pareils titres à la reconnaissance de l’humanité.

Rendre à l’Église sa consistance propre et indépendante en la délivrant des tyrannies qui voulaient l’asservir, arrêter le char de la papauté, avant qu’il ne fût tombé dans l’abîme. Ce n’était pas assez pour Hildebrand. Sa mission s’étendait plus loin; il fallait encore arracher avec le feu et la flamme l’ivraie qui étouffait les vertus de l’Évangile dans le champ de l’Église, et vivifier les germes qu’elle renfermait dans son sein, en la purifiant de ses souillures. C’est à ce point de vue nouveau qu’il faut étudier les réformes sociales et religieuses, entreprises par saint Grégoire et continuées par Urbain II, pour le maintien des mœurs sacerdotales et des lois du mariage.

Pour quiconque saisit le but que s’était proposé le pontife réformateur, il est aisé de comprendre la politique persévérante, invariablement suivie par la cour romaine jusqu’au pontificat d’Innocent III; il ne fut rien changé à l’œuvre du maître; on n’eut garde de toucher aux bases sur lesquelles il l’avait fondé ; le plan tracé fut fidèlement suivi. Le temps lui donna seulement la flexibilité dont il manquait, les papes le modifièrent sans l’altérer, selon les nécessités des esprits et des mœurs.

On a attaqué avec violence les pontifes du moyen âge pour avoir heurté de front les deux pôles de la société, le sacerdoce et la famille, en défendant la loi du célibat contre un clergé corrompu, la sainteté de l’union chrétienne contre les excès scandaleux des rois et des grands. Mais avant de les condamner, il faut examiner l’état social de l’Europe, découvrir sans pitié les plus tristes plaies et sonder le mal dans toute sa profondeur.

Le clergé des dixième et onzième siècles avait singulièrement dégénéré. «Ils n’étaient plus ces évêques à qui s’adressaient les provinces, les cités, toute la population romaine, pour traiter avec les barbares; ils n’étaient plus ces hommes qui passaient leur vie à correspondre, à négocier, à voyager, seuls actifs et capables de se faire entendre dans les intérêts soit de l’Église, soit du pays». Oubliant la plus belle de leur prérogative, il arrivait que les ministres des autels ne se montraient pas toujours les défenseurs des pauvres, des veuves, des orphelins; un trop grand nombre négligeait ses nobles fonctions pour se livrer à tous les entraînements d’une vie aussi mondaine que dissolue. Au fond, il n’y a rien qui puisse surprendre dans ces tristes défaillances. Au sein d’une société procédant par bonds et par saccades, se laissant emporter à toutes les explosions d’une nature jeune et insoumise, déchirée par des passions brutales et par des guerres sanguinaires; comment le clergé aurait-il échappé, dans tous ses membres, à tant de souillures; comment se serait-il soustrait aux exemples corrupteurs qui l’enveloppaient de toute part? Le mal avait deux causes, le relâchement des mœurs et la simonie.

De tout temps le célibat avait imprimé aux ministres de l’Église, un caractère particulier, une supériorité immense. Au milieu de la société, le prêtre vivait seul parce qu’il se devait également à tous; il n’avait donc pas charge de perpétuer les races, de transmettre la fortune et ses distinctions. Sa mission était plus haut: il devait consacrer son intelligence à enseigner les dogmes, à combattre l’erreur, ses forces et sa vie à secourir, à fortifier les pauvres et les malheureux.

Veut-on savoir ce que pouvait un clergé pénétré de ce mandat divin? Aux plus mauvais jours de la barbarie, alors que la société épuisée, ne trouvait plus de soldats à envoyer contre les Huns, les Goths et les Vandales, l’Église leur avait opposé une armée de prêtres, phalange désarmée, il est vrai, mais invincible parce qu’elle était libre. Cette poignée d’hommes évangéliques marchait résolûment au-devant de l’ennemi commun; tous sacrifiaient en souriant leur vie aux farouches conquérants pour leur faire accepter la loi du Christ, pour assurer la liberté de leurs frères. On avait vu saint Loup arrêter Attila devant les portes de Troyes. Le même dévouement chez saint Aignan avait sauvé la cité d’Orléans des horreurs d’un sac. Enfin le fléau de Dieu reculait une troisième fois devant la majesté de saint Léon, couvrant Rome de son manteau sacré. Le secret de leur force se trouvait dans une vie pure et sans tache, dans l’absence de tous les liens qui enchaînent si étroitement l’homme à la terre. Au milieu d’un cataclysme général des jours de gloire brillaient encore pour l’Église.

Mais au onzième siècle tout change. Le prêtre oublie peu à peu que sa seule et unique compagne doit être la charité, que les pauvres sont ses enfants, que son existence tout entière est un sacrifice perpétuel. A dater de cet instant, son cœur, rivé à la créature par des attaches funestes, se ferme aux misères, sa main s’éloigne de la main du malheureux, son courage faiblit quand il faudrait savoir payer de sa vie la foi et la vérité que l’on défend. Aucun scandale ne fut oublié. On voyait alors des évêques, manquant des qualités du cœur et de l’esprit, acheter des évêchés; des pasteurs, devenus des loups dévorants, jeter la mitre pour se couvrir du heaume, courir la vie aventureuse des camps, spolier l’Eglise et piller les brebis du Christ. La vue de tant de dissolutions arracha un cri de douleur aux âmes restées pures. Pierre Damien apparut; censeur acerbe, mordant, impitoyable, sa plume ne recula devant aucune des turpitudes de son temps, et, nouveau Juvénal, il promena le fer rouge sur des plaies gangrenées. D’autres voix dénoncèrent le dan ger en invoquant du secours. «Rarement on trouvait un prêtre qui ne fût pas marié ou qui ne vécût pas dans le dérèglement,» s’écrie un saint moine du temps.

De tous côtés le torrent de la corruption roulait ses flots fangeux et impurs, le désordre s’élevait jusqu’aux degrés de l’autel, il était déjà monté sur le siège apostolique avec les coupables amants de Marozie. Le mal était donc au cœur de l’Église; mais le remède se trouvait aussi sous la main de la Providence. Comme on le sait, à la contagion les moines avaient opposé une vigilance active, un travail opiniâtre, une obéissance aveugle: aussi des monastères restés purs devaient sortir les réformateurs.

Mais avant d’ouvrir la croisade contre la dissolution des mœurs sacerdotales, avant de ramener le clergé à la continence que l’Eglise avait invariablement imposée à ses ministres, il devenait urgent de rendre à l’épiscopat son antique éclat en mettant un terme au trafic honteux que les rois et les hauts seigneurs féodaux faisaient des évêchés. De pareilles ventes ouvraient la porte des grandes dignités ecclésiastiques à une foule d’hommes sans considération et sans vertu. Ceux-ci, à peine revêtus de la pourpre, jetaient promptement le masque, et l’Église devenait ainsi responsable du scandale de ses ministres, alors même qu’on lui avait enlevé le droit de les élire. L’expérience avait démontré maintes fois, dit Hurter, encore protestant, «que l’Église était beaucoup mieux gouvernée lorsque les élections étaient laissées au clergé, à l’exclusion des rois et des barons.»

A différentes époques les pontifes avaient protesté contre ces scandaleux abus, les armes de l’excommunication arrêtèrent même quelques-uns des princes les plus audacieux. Mais l’organisation féodale amena la question des investitures sur un terrain fertile en controverse, rempli d’arguties et d’obscurité. L’équivoque provenait d’ailleurs de la double attribution des évêques, chefs spirituels dans l’Église et chefs temporels dans l’État.

Quoique libre en apparence, le sol au moyen âge était enveloppé de liens étroits. Héritait-on d’un fief, on était tenu de certaines charges dont nul ne pouvait se libérer, fût-on même suzerain. Les évêques n’échappaient pas à la loi commune, ils ne pouvaient tenir en fief les villes, les châteaux, les domaines attachés à leur Église, qu’en se soumettant à un symbole extérieur emprunté aux coutumes romaines ou barbares; c’est par la réception de ce symbole que la tradition se trouvait consommée. La forme la plus habituelle de l’investiture, la plus goûtée surtout par les suzerains, était la remise de la crosse et de l’anneau. Ces ornements étant regardés comme des marques du pouvoir ecclésiastique, il s’ensuivait que le prince, en les remettant à l’évêque, semblait lui conférer la puissance spirituelle. Or, si l’on considère que cette prétention avait pour conséquence immédiate d’absorber toute suprématie religieuse au profit des pouvoirs séculiers, on pardonnera sans doute à Grégoire VII et à Urbain II de s’être refusés d’inféoder l’Église à l’État. Certes, ils avaient le droit de ne pas souscrire à des exigences qui les auraient rendus nécessairement «les chapelains des rois .» Le moindre résultat de cet empiètement était de soumettre le choix des évêques au bon plaisir des souverains, qui ne manquaient guère d’annuler les élections canoniques au profit de leurs créatures.

Pendant le schisme on s’était emparé des élections à l’exclusion de l’Église; si plus tard on lui avait rendu la liberté d’élire, ce n’était qu’une vaine forme laissant subsister la contrainte de conférer la consécration épiscopale à des sujets qui avaient reçu d’avance les insignes de l’épiscopat.

Le désir de ramener aux traditions primitives l’investiture ecclésiastique ne doit pas paraître une mesure excessive de la part des papes; il ne s’agissait pas d’une vaine jalousie entre deux pouvoirs rivaux, mais d’une revendication légitime, d’une loi d’équilibre violée: en effet, les rois voulaient l’Église asservie dans l’état libre; à leur tour les souverains pontifes réclamaient la liberté dans l’État pour tous les sujets et pour tous les actes dépendant ou ressortissant de l’Église. Tout en permettant aux possesseurs de bénéfices ecclésiastiques de prêter aux princes le serment qu’ils leur devaient comme sujets, les papes étaient bien autorisés, ce semble, à revendiquer pour eux l’investiture canonique. L’exercice de ce droit si légitime leur permettait de régénérer l’épiscopat, de raviver la discipline en éloignant les mercenaires et les pasteurs indignes.

Arrivons à l’autre plaie que les papes entreprirent de cicatriser au moyen âge. Il s’agit des désordres qui auraient amené infailliblement la polygamie sans leur énergique intervention et leur inflexible rigueur. La femme une première fois réhabilitée par le christianisme, allait retomber de nouveau dans l’état d’abjection où le monde païen l’avait reléguée. Pouvait-il en être différemment alors que la force et l’arbitraire régnaient tête levée? De quelle importance sociale pouvait jouir un être faible que les lois ne protégeaient pas, que les mœurs ne respectaient plus? Considérée comme un instrument de plaisir ou un marchepied offert à l’ambition, la femme était condamnée à redescendre à la servitude, quand elle ne voulait pas jouer un de ces rôles honteux et servir aux caprices coupables des hommes. Tant que l’Eglise, gardienne des lois morales, avait été maîtresse de réfréner les dérèglements les plus licencieux, l’épouse et la mère avaient trouvé une place respectée au foyer de la famille. Mais aussi, quand l’Église fut asservie, l’abaissement de la femme devint inévitable; elle ressentit cruellement le coup qui avait atteint sa protectrice; car on la renversa aussitôt du trône que la délicatesse des mœurs chrétiennes lui avaient élevé. Le sentiment religieux n’opposant qu’une digue trop faible aux désirs qui font éclore les passions, la législation étant impuissante à frapper des actes déréglés, les rois se crurent tout permis et brisèrent les liens indissolubles du mariage.

Trop de souverains, au onzième siècle, attachèrent cette triste célébrité à leur nom, tandis que, par la plus étrange des oppositions, leurs pères avaient montré une pureté de mœurs qui contrastait avec la dépravation de leur temps. En effet, Otton le Grand et saint Henri II en Allemagne, Ladislas Ier et l’illustre saint Étienne en Hongrie, saint Canut en Danemark, saint Édouard le Confesseur en Angleterre; en Écosse, sainte Marguerite, et le pieux Robert en France, forment une pléiade incomparable et telle qu’on n’en rencontra jamais à aucune époque: chez tous ces rois, le nimbe radieux de la sainteté fait pâlir l’éclat de la couronne; ils apparaissent comme autant de colonnes mystérieuses chargées de soutenir l’édifice chrétien, alors que les pontifes romains s’endorment dans une coupable inertie sur la chaire de saint Pierre. Avec la génération suivante, une révolution étrange s’opère: l’axe de l’Église semble reporté de nouveau sur le siège apostolique; mais si les papes se relèvent à la hauteur de leur mission, les princes deviennent à leur tour les contempteurs de toutes les lois divines et humaines. Que dire du roi de Hongrie Boleslas Il, poignardant un saint évêque qui lui reprochait le scandale de ses adultères , enlevant les plus nobles femmes de son royaume pour assouvir sa luxure? Quelle excuse invoquera-t-on en faveur de l’empereur Henri IV, lorsqu’il soumettait l’impératrice Praxede aux traitements les plus inouïs , lorsqu’il faisait traîner de vive force dans son palais des jeunes filles ou des femmes célèbres par leur beauté? Et Philippe Ier, avec moins de violence, mettait-il plus de retenue dans ses désordres? Le divorce qui suivit la captivité de la reine Berthe et l’enlèvement de la trop fameuse Bertrade de Montfort parlent assez haut.

En face de pareilles turpitudes comment oserait-on reprocher aux papes leur sévérité ? Cette fois encore n’ont-ils pas rempli une noble tâche en rappelant aux rois que les privilèges de la grandeur laissent tous les hommes égaux devant les lois imprescriptibles de la morale? N’avaient-ils pas raison de protester hautement contre les outrages qu’on infligeait à la famille et aux mœurs? Le divorce laissé aux caprices des princes aurait conduit les nations septentrionales à la dégradation des institutions et des races par la polygamie; les peuples à des révolutions sanglantes par des guerres successives soulevées entre des prétendants rivaux. On le voit, c’était éviter au peuple bien des crises, bien des secousses à une époque où elles n’étaient que trop nombreuses. Répétons avec de Maistre «qu’aucun œil ne saurait apercevoir les bornes où se serait arrêté un tel débordement.»

Au début de ces réformes, les âmes élevées qui avaient échappé aux souffles délétères des vices sociaux, les intelligences dont le matérialisme n’avait pas terni l’éclat, applaudirent aux courageux efforts des souverains pontifes. Parmi ces contemporains si rares, on aime à rencontrer des femmes supérieures à leur siècle: il semble que leur nature pénétrante, si pleine de compassion et de douceur ait mieux senti les généreuses aspirations de Grégoire VII et d’Urbain II, mieux compris l’élévation de leurs vues, l’héroïsme de leur entreprise, tout au profit de l’humanité faible et opprimée.

L’histoire nous montre la Jeanne d’Arc de la papauté, Mathilde de Toscane, vouant son influence, sa vie, son épée au soutien des idées rénovatrices, dépensant tout le zèle de sa belle âme, toute l’ardeur de ses convictions, à la défense d’une cause qui était celle de la civilisation. Grégoire VII trouva dans cette femme supérieure des trésors d’affection et de confiance qui réparent les fatigues du génie; «une de ces amitiés pures où l’âme des grands lutteurs aime à se reposer.» A côté de cette fidèle alliée des papes, apparaît une autre figure non moins touchante; c’est une autre Mathilde, elle est reine d’Angleterre, épouse d’un illustre conquérant: s’il ne lui est pas permis d’offrir ses domaines et son sang à l’Église, elle propose spontanément à son chef toutes les pierreries de ses écrins, tous les joyaux que le pouvoir lui a donnés. Le noble désintéressement de saint Grégoire refusa les trésors de la reine, il n’accepta que les prières de la chrétienne.

Dans les annales de la papauté il existe encore une page sublime que les ennemis du saint-siége voudraient arracher, parce qu’elle proteste éloquemment contre la destruction de la souveraineté pontificale. Il s’agit des pontifes romains défendant l’Italie dans sa nationalité et dans son indépendance. Pour mieux ternir leur noble patriotisme, pour décrier plus sûrement leur politique si paternelle, on a dit «que les papes n’avaient jamais combattu que pour assurer leur domination religieuse ou pour satisfaire leur ambition personnelle .» A entendre ces accusations, ne semble-t-il pas que le flambeau des dissensions civiles n’ait jamais emprunté son sinistre éclat qu’aux incendies allumés par les haines et les vengeances de la cour romaine.

Rétablissons les faits dénaturés par les passions. Quelle pensée poussait vers la Péninsule ce million d’Allemands armés de fer? Avaient-ils pour but exclusif de combattre l’autorité spirituelle des papes? Il semble cependant que l’Italie, pour elle-même, entrait quelque peu dans leurs convoitises, qu’ils n’allaient pas guerroyer seulement pour une idée, mais bien pour asservir et dominer une contrée belle, riche et productive.

Pourquoi reculer devant la vérité ? Ne vaut-il pas mieux avouer «que si l’autorité des empereurs avait duré, l’Italie eût été réduite à l’esclavage?» rien n’est plus exact, et l’on peut en croire pour cette fois M. de Voltaire, à qui de tels aveux échappent rarement.

Mais où cherchera-t-on l’élément de résistance contre l’étranger? D’où jaillira l’étincelle qui allumera dans les cœurs ces nobles dévouements à la patrie que l’Église a toujours respectés? En dépit de toutes les calomnies, il faut encore rencontrer ici, sur le chemin si étroit du dévouement patriotique, les souverains pontifes; les premiers ils protestèrent, au nom de l’Évangile, contre une oppression injuste; ils revendiquèrent pour l’Italie et pour l’Église les gages de paix et de sécurité auxquels a droit toute société ; enfin, chefs suprêmes d’une religion qui avait jeté chez tous les peuples les germes du droit et de la justice, ils adjurèrent les envahisseurs d’abandonner leur proie. La résistance des papes révélait une pensée trop généreuse pour être méconnue. Aussi tous les amis sincères de la liberté, tous les Italiens qui voulaient sincèrement que leur patrie fût forte, leurs cités indépendantes, se groupèrent-ils autour du Saint-Siège: là il n’y avait pas de mécomptes à redouter, mais tout à espérer de l’Église, qui aime la liberté. Ils avaient compris cette généreuse pensée, les Guelfes, ces libéraux du moyen âge qui ne cessèrent d’être les alliés du Vatican.

Le comte de Maistre, qu’on retrouve partout où il s’agit de défendre la papauté, affirme que dans les guerres soulevées entre l’Italie et l’Allemagne, les papes firent leur devoir de princes italiens et de politiques sages en prenant parti pour la Péninsule. Ajoutons que les luttes célèbres de Grégoire VII, de Paul III, de Jules II prouvent assez haut qu’on peut être pape et rester Italien.

La haine des ennemis de l’Église a pu seule représenter la souveraineté pontificale comme une arme dangereuse. Aux neutres elle offrait une sécurité profonde, aux faibles une protection efficace; elle intimidait seulement les ennemis de la religion par le respect et la majesté dont elle entourait le chef de la catholicité. En un mot, jamais pouvoir, comme l’a dit si judicieusement une grande autorité, ne fut plus humain, plus honnête et plus fort avec moins de désir de le paraître. Si la reconnaissance tenait une place plus large dans la mémoire des peuples, les Italiens se rappelleraient que leur patrie ne fut pas germanisée grâce à l’intervention énergique des papes.

Sans doute à ce tableau de la souveraineté temporelle on trouvera des ombres, peut-être même des taches. Mais où n’y en a-t-il pas? Si quelques papes ont trop aimé le pouvoir pour le faste qu’il procure, si quelques autres ont préféré les qualités du capitaine à celles du pontife, ils ont expié durement ces rares faiblesses. Ce qui a mérité à tant d’autres souverains le titre pompeux de conquérant, leur a valu les implacables sévérités des partis. Ces exceptions, nous les déplorons, mais sans songer à les voiler, car elles portent un enseignement profond pour la fragilité humaine, en même temps elles font rejaillir un merveilleux éclat sur toute la série si longue des papes irréprochables. Qu’on établisse un parallèle entre les souverains pontifes et tous les princes qui ont réuni comme eux dans leurs mains cette double puissance théocratique et monarchique, en trouvera-t-on beaucoup, en Russie ou en Angleterre, qui se soient montrés aussi pénétrés de la grandeur de leur mission, aussi modérés, aussi humains dans l’exercice de leur redoutable pouvoir que les souverains de la Rome catholique!

Mais quelle était donc cette souveraineté si forte de sa faiblesse? d’où venait cette royauté qui n’avait pas la conquête pour base? disons-le en deux mots: au sortir des catacombes on sait comment Rome éleva d’elle-même un trône à la nouvelle religion; on se rappelle qu’elle lui donna droit de cité dans ses murs, qu’elle compta ses plus nobles citoyens parmi les chrétiens; en un mot l’Église siégea à côté des Césars ses persécuteurs, et malgré eux. Lassés un jour de frapper cette religion étrange sans jamais la détruire, ils finirent par l’accepter. Mais, à peine converti, Constantin transporta brusquement le siège de l’empire à Byzance. Un secret pressentiment l’avertit sans doute que l’heure était venue pour Rome de séparer sa fortune de celle des empereurs. La Rome païenne, écrasée sous le fardeau de sa gloire et sous le poids de ses vices, la ville éternelle, devenue le centre du monde, le gouffre hideux d’une dissolution sans nom, avait besoin d’une régénération complète pour grandir et monter vers les destinées immortelles où l’appelait le christianisme. Effrayé de cette tâche surhumaine, Constantin la laissa tout entière aux souverains pontifes. Tel est le point de départ de la suprématie temporelle: «seuls gardiens de Rome, les papes en sont demeurés les seuls maîtres.»

Sous la domination des empereurs de Byzance, la situation devint plus précaire encore. Ces maîtres de l’Italie qui la laissaient déchirer, ces princes qui voulaient tous les bénéfices du pouvoir, mais qui en repoussaient toutes les charges, abandonnèrent les papes sans ressources, sans secours, au milieu des peuples aux abois.

Sait-on ce que souffrirent les souverains pontifes en voyant ces longues colonnes d’Italiens entraînés en exil? Loin de cette Rome exposée à toutes les violences, ces malheureuses victimes pouvaient leur redire, avec l’accent de la résignation chrétienne, ces mots prononcés naguère avec tant d’amère ironie: morituri te salutant. Les papes ouvrirent les trésors de l’Église pour racheter leurs concitoyens. Lorsqu’ils furent vides, saint Grégoire, déchiré de douleur, fit un suprême appel aux empereurs de Byzance. «Il a fallu que je visse de mes yeux, s’écrie-t-il, les Romains la corde au cou comme des chiens de meute, conduits en France pour être vendus au marché.» Voilà quel était le doux protectorat des Maurice et des Phocas pour leurs sujets italiens.

Quand vinrent les Lombards, puis Charlemagne, puis les Hongrois et les Allemands, toute trace de l’autorité des souverains du bas empire avait disparu. Déjà les bastions de la féodalité s’élevaient de tous côtés; une ceinture de petits tyrans enveloppait la ville éternelle, et s’arrachaient les lambeaux du domaine de saint Pierre. Les populations brisées virent dans les évêques de Rome le seul pouvoir encore debout pour défendre leurs droits. A leurs yeux, le représentant du Christ était le champion le plus ferme de la liberté, l’espérance la plus solide de l’avenir, le seul sanctuaire où la justice, traquée partout, pouvait chercher un asile.

La force même des choses avait conduit l’Église à s’emparer de la direction morale des peuples de la Péninsule. Pour continuer son rôle pondérateur entre les différents pouvoirs sortis graduellement de cet amas de ruines, il fallait à l’Église un rempart sacré, aux souverains pontifes une demeure inviolable. Le vicaire de Jésus-Christ pouvait-il devenir le sujet d’un prince? Quel État aurait pu compter le pontife-roi au nombre de ses citoyens? Le bon sens et l’histoire démontrent donc que la souveraineté temporelle n’est pas née d’une révolte victorieuse. N’est-il pas évident qu’elle est l’expression la plus éclatante de la volonté des peuples, «le résultat d’une de ces nécessités impérieuses devant lesquelles se brisent tous les obstacles, parce que le doigt de la Providence s’y montre à côté de la libre action des hommes?»

On a dit que toutes les grandes pensées du moyen âge datent du règne de Grégoire VII ou en sont les émanations. Rien n’est plus juste. Ce sont ces germes laissés sans vie au milieu d’un chaos immense que nous verrons se développer par les efforts persévérants d’Urbain II. C’est l’œuvre du réformateur chrétien, ramenée à de justes proportions et dégagée de cette exagération inhérente à toute réaction vigoureuse, que l’on étudiera sous le pontificat de son successeur. Toutefois, avant de montrer Urbain II aux prises avec les plus redoutables difficultés, poursuivant la noble tâche que lui avait laissée saint Grégoire; avant de présenter les travaux du disciple, il fallait, on le comprend, connaître la vie du maître. L’un et l’autre se tenaient par des liens trop étroits pour les séparer.

Sans doute Urbain, à huit siècles de distance, passe inaperçu à côté de la grande figure de Grégoire VII, qui éclaire tout son temps. La raison en est fort naturelle. Il est difficile, on le sait, de succéder à un grand homme, plus difficile encore de supporter le lourd fardeau qu’il laisse en mourant. Urbain II a eu l’habileté de triompher de quelques-uns des obstacles qui avaient signalé le règne précédent, et la modestie bien rare de ne jamais revendiquer aucune part des succès dus à ses persévérants efforts.

Pontife suprême, placé entre deux papes martyrs du droit et de la justice, Urbain leur servit de trait d’union. Considéré comme un des anneaux de cette chaîne qui part du pêcheur de Galilée et remonte à travers les temps, et malgré les révolutions et les tempêtes humaines, jusqu’ au vénérable Pie IX, il est digne d’appartenir à cette dynastie pontificale dont chaque règne ajoute à l’édifice catholique une pierre où brille un nom glorieux par son génie ou par sa sainteté.

Otton de Châtillon apparaît encore comme une des illustrations les plus pures dont la France puisse justement s’enorgueillir. Au milieu de la pléiade si nombreuse de célébrités qui se sont élevées sur notre sol, on ne saurait oublier que la Champagne a donné à l’Église un illustre pontife, à l’humanité un de ses bienfaiteurs les plus généreux, en établissant la trêve de Dieu, celle muraille de justice élevée entre la faiblesse et la force, entre les agresseurs et leurs victimes. Enfin la France, en cédant aux paroles entraînantes d’un de ses enfants qui lui demandait sa foi et sa bravoure pour reconquérir le tombeau du Christ, s’est placée depuis ce jour à la tête de toutes les grandes nations chrétiennes.

Ce qui caractérise Urbain, ce n’est pas le génie qui crée, mais la patience qui attend, et la volonté qui exécute. Nature moins ardente que Grégoire VII, il plie la tête sous les flots de l’adversité sans se roidir contre ses coups mais, la bourrasque passée, il reparaît avec calme et sérénité, le gouvernail à la main, conduisant le vaisseau de l’Église vers ses immortelles destinées. Sans connaître ni fatigue ni repos, il creuse à travers, mille obstacles ce chemin tracé par Grégoire VII, qui devait mener la papauté au siècle de Léon X, en traversant les pontificats d’Innocent III, de Boniface VIII et de Jules II.

En grandissant les papes comme ils le méritent, nous n’entendons pas diminuer la gloire de l’Italie dans ces siècles éloignés; sans doute, l’impétuosité de ses passions, le farouche éclat de ses excès, méritent le blâme le plus sévère. Mais comment résister au charme infini qui entraîne vers cette terre magique, où toutes les causes généreuses trouvaient des poètes, toutes les idées, des défenseurs, toutes les luttes, des héros, toutes les théories, des champions, et toutes les folies, des admirateurs? Comment se défendre d’aimer cette terre prédestinée aux gloires les plus étonnantes, aux catastrophes les plus lugubres? Comment rester froid et indifférent devant l’Italie de la décadence, courbant sa tête sous le flot sans cesse montant des invasions; expiant ses siècles de grandeur par des siècles d’abaissement, comptant ses désastres et ses douleurs par tant de ruines superposées?. Qu’on ne l’oublie pas, il n’est pas une ville d’Italie, pas un monument, pas une pierre qui n’aient porté l’empreinte du fer ou du marteau de ses conquérants, date impérissable de leur sanglant passage.

Au sortir de tant de convulsions, on s’attend à trouver l’Italie épuisée, agonisante. Par le plus étrange des prodiges, il n’en est rien. A l’aurore du moyen âge, elle apparaît, au contraire, forte, robuste, vivace, amoureuse des arts, folle des nouveautés; on la voit tout accueillir avec passion, tout détruire avec frénésie. En lisant son histoire, on sent comme un souffle brûlant s’élever de cette terre volcanique; il semble qu’elle renferme en elle une source de vie éternellement féconde. Quelle chaleur de sang, quel débordement de séve chez ce peuple qui compta sept mille guerres intestines en cinq siècles! Quelle singulière énergie n’avaient-ils pas, ces hommes qui saisissaient l’arc et la pique pour se faire Gibelins parce qu’ils comptaient des ennemis parmi les Guelfes! Avec quelle stupeur profonde ne voit-on pas Orvieto sonner l’insurrection du haut de ses beffrois par lassitude du bien-être, Florence par excès d’embonpoint ! Jamais sol n’entassa plus de grandeur, plus de décombres, plus de poussière humaine. Jamais nation n’eut une exubérance de vie plus intense, plus exagérée.

O Italie, patrie de Grégoire VII et du Dante, ton origine illustre était écrite sur ton front! dans tes veines coulaient le sang des maîtres du monde; ta race était la plus ardente des races: Rome la tête de l’univers, le foyer de chaleur qui réchauffait les génies les plus vastes. Quel était le secret de cette étrange destinée? Ne faut-il pas le chercher dans le dessein mystérieux de la Providence, qui avait préparé ce sol pour y faire croître le grand arbre du Christianisme?

Lorsque, arrivé sur le seuil du moyen âge, on soulève le voile qui cache les siècles nouveaux; quand on descend avec la rapidité de la pensée le fleuve du temps jusqu’ à nos jours, avec quelle religieuse terreur ne voit-on pas les empires, les royaumes, les dynasties s’écrouler; les institutions, les lois, les races entières périr et disparaître, entraînées dans le mouvement du grand cycle humain! Au milieu de ce champ de ruines immenses où sont entassés les œuvres et le souvenir de tant de générations, l’œil s’arrête et se repose sur ces antiques cathédrales que le fer des niveleurs n’a pas su détruire. Ces monuments gigantesques d’une foi robuste, ces témoins du passé, les seuls debout pour le faire revivre à nos yeux, nous représentent l’Église. Comme ces temples, l’Église a entendu gronder les orages les plus formidables comme eux, elle a traversé les crises les plus effrayantes; autour d’elle se sont élevés aussi les cris sauvages de ses ennemis, dont la haine s’accroissait de toute leur, impuissance à la détruire. Mais elle a vaincu tous les oppresseurs, bravé toutes les attaques, déjoué tous les complots. Elle a même épuisé la série si longue des persécutions, enfantées par le délire des passions humaines. Aussi, de nos jours, les ennemis de l’Église et de la papauté sont-ils condamnés à chercher leurs armes dans les arsenaux de l’impiété passée. Voilà pourquoi les annales de l’histoire nous offrent souvent un décalque fidèle des événements modernes.

Qu’on nous permette en finissant d’en citer un exemple; il ranimera les courages défaillants, il convainquera les antagonistes de la souveraineté pontificale de l’impuissance de leurs attaques.

Au commencement du douzième siècle parut en Italie un homme aux passions ardentes: on le nommait Arnaldo de Brescia; tribun éloquent, rationaliste habile, démagogue fougueux, il se fit le défenseur et l’apologiste des idées républicaines; les remit en honneur par ses déclamations brûlantes, en réveillant dans les masses les souvenirs de l’ancienne Rome. A sa voix un parti puissant, dont il était l’âme, se soulève contre les pouvoirs établis et les renverse. Le flot populaire, à peine sorti de son lit, roula bientôt contre le Vatican, où le poussait des influences occultes. L’esprit d’indépendance et de vertige qui régnait alors à Rome fit ouvrir les portes de la ville éternelle. On proclama la république sous la suzeraineté de l’empereur d’Allemagne. Le pape Eugène III, mis en fuite, transporta son siège à Viterbe. Le premier acte des révolutionnaires romains fut de supprimer la puissance temporelle des souverains pontifes et de les réduire aux aumônes volontaires des fidèles. On ne s’arrêta pas à ce premier succès. Conrad III fut invité, au nom des agitateurs, à venir résider à Rome, pour en faire le siége du nouveau pouvoir. On prétendait de la sorte appliquer la parole du Christ: «Mon royaume n’est pas de ce monde; rendez à César ce qui est à César. » Qui ne connaît la suite? L’orage passé, les papes rentrèrent dans la capitale du monde catholique. Les criminelles utopies vinrent se briser contre la souveraineté pontificale qu’elles prétendaient abattre. Les doctrines d’Arnaldo furent dispersées comme ses cendres: au lieu d’un échec on avait ménagé un nouveau triomphe à la papauté.

A voir ce tableau, ne semble-t-il pas qu’il porte le millésime de 1849, à moins qu’on ne préfère y voir une esquisse contemporaine sous des noms d’un autre âge? On y retrouve non-seulement les grands traits, mais jusqu’aux moindres détails du drame qu’on espère jouer à Rome. Mêmes menées, mêmes moyens, même but. Tout est semblable. Les hommes seuls ont changé, mais les révolutionnaires de nos jours ne renieraient pas les agitateurs du douzième siècle. Du côté des victimes les ressemblances ne sont pas moins frappantes. Comme Eugène III, Pie IX a défendu le patrimoine de saint Pierre contre les attaques impies; comme lui la tourmente révolutionnaire l’a contraint de fuir; il est enfin rentré avec une armée alliée dans la ville éternelle, comme Adrien IV.

Toutefois ce parallèle ne serait pas exact, si on l’arrêtait aussi brusquement. Quel œil ne voit pas sans épouvante le chef actuel de la catholicité aux prises de nouveau avec les éléments de désordre qui ont fait flétrir le moyen âge du nom de barbare? Certes, il faut bien l’avouer: aujourd’hui Pie IX est le champion de la force morale contre la doctrine du fait accompli, du droit contre la violence, de la liberté contre l’oppression. Sans doute les adversaires de la civilisation par le Christianisme, ne sont pas de nos jours les Césars allemands. Ce ne sont plus les prétentions des maisons de Souabe qui jettent le deuil dans l’Église. Au dix-neuvième siècle, c’est une idée subversive de toute morale, de tout principe, de toute autorité ; elle s’appelle la Révolution; elle a pris les oripeaux du pouvoir, le langage de la diplomatie, l’épée des capitaines, la voix même des théologiens; elle a revêtu tous les masques pour mieux dissimuler toutes les turpitudes. Protée insaisissable, elle a parcouru triomphalement l’Europe. Rome est aujourd’ hui l’objet de ses convoitises sacriléges. C’est sur les ruines fumantes de la dernière souveraineté qu’elle prétend planter le drapeau de l’indépendance des peuples. Voilà l’ennemi. En face de lui se dresse l’Église. L’enjeu est Rome, ou mieux la papauté ; car lorsque la révolution aura fait le Pape sujet, elle espère bien le faire esclave, oubliant sans doute que les papes envoyés et assistés par Dieu vivent libres ou meurent martyrs. Chaque heure, chaque minute rendent plus solennel ce duel entre la vérité et l’erreur, entre l’ordre et l’anarchie. Le pontificat de Pie IX semble réservé, comme celui de Grégoire VII, à une lutte gigantesque; tous deux paraissent marqués au cachet des grandes épreuves, parce que tous deux sont destinés à une mission régénératrice dans l’ordre providentiel. Si l’avenir se cache derrière un horizon obscur, au moins l’espérance dans des promesses inaltérables nous reste. D’ailleurs, quand une cause compte un passé de dix-huit siècles, quand elle fait battre deux cents millions de cœurs, lorsqu’elle trouve du sang pour défendre ses principes, de l’or pour subvenir au luxe de ses charités, quand enfin cette cause a un saint pour chef, un habile ministre pour défenseur, et par-dessus tout la main de Dieu pour bouclier, elle n’a rien à redouter du temps et des révolutions, des orages et des persécuteurs.

En résistant aux séductions et aux menaces, en pardonnant les calomnies, Pie IX a prouvé qu’il était digne des pontifes martyrs dont l’Église a conservé le nom vénéré à travers les âges. Grégoire VII, exilé à Salerne, disait au nom de la papauté ces sublimes paroles que répétait Pie IX à Gaëte: «J’ai aimé la justice, j’ai haï l’iniquité.» Ainsi se résume la vie de tous les papes; c’est l’explication de leurs épreuves et la garantie de leur triomphe.

Paris, le 8 juin 1862.

PREMIER LIVRE

Table des matières

LE MOINE DE CLUNY

SOMMAIRE

I. Utilité des ordres religieux. — Comment on appréciait la règle de saint Benoît au moyen âge. — Durée des statuts monastiques comparée aux constitutions modernes.

II. Abbaye de Cluny, sa fondation. — Paroles prophétiques du premier abbé. — Un moine devenu roi de Pologne. — Développement de l’institut sous saint Hugues de Sémur. — Cluny école des papes.

III. La vie conventuelle. — Liturgie. — Esprit de la règle rapportant tout à Dieu. — L’obéissance. — Le travail. — Sollicitude envers les malades. — Charités; légions de pauvres nourris par l’abbaye. — Comment on exerçait l’hospitalité à Cluny. — Détails. — Les charges. — Le grand prieur: Otton de Châtillon.

IV. Forteresse de Châtillon. — Incertitude des historiens sur l’origine d’Urbain II. — Doutes dissipés par un bref du pape. — Urbain est né à Châtillon. — Illustration de la famille de ce nom.

V. Miles de Châtillon, vidame de l’église de Reims, et son frère, l’archevêque Gui. — Le jeune Otton préfère le service de Dieu à la carrière des armes. — Renommée de l’école de Reims. — Saint Bruno professeur. — Otton entre au chapitre de la métropole: prérogatives des chanoines. Il est nommé archidiacr, seervices qu’il rend. — Liaison d’Otton avec saint Bruno; aspirations du futur fondateur des Chartreux pour la vie monastique. — L’archidiacre quitte Reims et prend l’habit de Saint-Benoît à Cluny. — Noviciat. — Coup d’œil rétrospectif.

VI. La lutte entre l’empire et le sacerdoce se dessine. — L’empereur Henri IV et ses alliés. — Grégoire VII et ses partisans. — Le pape demande à Hugues de Cluny des auxiliaires. — Otton est envoyé à Rome avec un détachement de moines. — Situation des affaires politiques à son arrivée en Italie. — Henri IV déposé à la diète de Forckeim — Rodolphe, duc de Souabe, est élu roi par les catholiques allemands. Grégoire VII blâme cette élection prématurée. — Concile de Rome. — Excommunication de l’archevêque de Ravenne.

VII. Milieu bouleversé où se trouve jeté Otton; il est nommé évêque d’Ostie. — Le page de Grégoire VII. — Espoir et pensée de Henri IV en établissant un schisme. — Assemblée de Brixen, les évêques schismatiques y déposent Grégoire VII. — Guibert de Ravenne est élu pseudopape. — Siége de Rome. — Captivité d’Otton et de l’évêque de Sutri. — Intronisation de Guibert. Couronnement de l’empereur. Robert Guiscart et son armée délivrent le pape. — Pillage et cruautés. — Grégoire s’exile à Salerne; il nomme Otton commissaire apostolique en Allemagne.

VIII. Bataille de Mersebourg. — Le roi Conrad est tué. Ses dernières paroles. — Otton convoque un synode à Quedlimbourg, on y maintient l’orthodoxie. — Jugement porté sur la conduite et les travaux du légat. — Son passage à Cluny: Son retour en Italie. — Mort de Grégoire VII. Ap. préciations.

I

Table des matières

La vie monastique est aujourd’hui un livre fermé à la généralité des intelligences. Aux yeux du plus grand nombre, la porte d’un cloître ne peut désormais s’ouvrir que devant la folie ou le désespoir. Se dépouiller de ses biens, enchaîner sa liberté, réfréner ses passions, s’ensevelir enfin dans la solitude pour penser et écrire, dans les hôpitaux pour soulager les souffrances, dans les prisons pour consoler; c’est une préférence qui s’offre à notre siècle comme le renversement de toute raison; c’est un courage qui ressemble à un affaiblissement intellectuel.

Qu’ils sont loin ces temps oubliés où deux grands hommes, François d’Assise et le Dante, se rencontrant dans la même pensée religieuse et, sociale pour faire l’apothéose de la pauvreté volontaire, s’écriaient:

O bien, seul véritable, ô trésor inconnu!

Ne croirait-on pas insulter la société moderne, en lui faisant entendre aujourd’hui de pareils accents? Quelle est la cause de cet étrange bouleversement d’idées? N’est-elle pas due à l’oubli des conseils évangéliques? On ne saisit plus la spiritualité sublime du dogme chrétien, qui élève si haut l’élément intellectuel au-dessus de l’élément matériel. De nos jours, l’intérêt n’est-il pas la règle suprême de toutes les intelligences? Le souffle glacé de l’égoïsme n’étouffe-t-il pas le germe des grands dévouements? La pensée du sacrifice n’est-elle pas refroidie par le besoin insatiable du bien-être? Aussi, la vue d’un moine au milieu de nos grandes cités incrédules et sceptiques soulève souvent de dédaigneuses moqueries. L’habit monastique, sa simplicité et sa forme austère étonnent l’œil habitué à l’éclat et au faste, Quand on ne méprise pas l’homme qui porte cette livrée de la pauvreté, on le considère comme un esprit vulgaire, réfractaire au progrès, indigne de vivre dans un siècle de lumière dont il refuse de partager la félicité. Nous sommes trop fiers de notre civilisation toute superficielle, trop orgueilleux de nos étonnantes conquêtes sur la matière, pour ne pas prendre en pitié les institutions qui nous ont précédés. Placés au-dessus d’un volcan mal éteint, dont les sourds grondements devraient nous rappeler aux incertitudes de l’avenir, nous trouvons agréable de railler les hommes qui acceptent les règles du passé. Cependant l’histoire n’a pas encore prononcé sur la durée de notre état de choses actuelles, tandis que certains statuts monastiques qui ont quatorze cents ans de date subsistent encore.

Aujourd’hui, il est vrai, on ne glorifie plus la misère, on ne béatifie plus la pauvreté, on n’ennoblit pas le travail fait volontairement, on ne veut plus de monastère, parce qu’on ne comprend plus leur importante mission, l’utilité de leur existence. Mais, en retour, les gouvernements modernes sont aux prises avec des difficultés inconnues aux siècles passés; où les moines étaient acceptés et les abbayes florissantes, actuellement il faut aller au-devant de besoins sans cesse croissants et jamais satisfaits, il faut chercher un remède aux ambitions sans frein, et apaiser ces soifs de bien-être que la société ne peut plus éteindre.

Le moine, aux yeux du penseur sérieux, n’est donc pas la personnification d’un odieux passé ; c’est au contraire un élément incompris de civilisation qu’on devrait opposer à des maux déjà effrayants aujourd’hui, peut- être sans remède demain. La vie monastique offre un enseignement qui, pour être méconnu, n’en est pas moins éloquent. Au lieu de rire de leur capuchon, qu’on regarde au front ces moines: ils ont plus travaillé au développement de l’esprit humain, derrière les murailles de leurs cloîtres silencieux, qu’aucune de nos associations modernes; ils ont défriché le sol et les idées, et semé en leur temps ce que nous moissonnons dans le nôtre.

L’hostilité et l’indifférence qu’on professe à l’égard des moines s’étend jusqu’à leur histoire. Toutefois, combien ne serait-on pas surpris de trouver souvent dans la législation d’un monastère la révélation inattendue de nos problèmes modernes les plus insolubles! Une abbaye était un monde où toutes les passions s’agitaient à côté de vertus sublimés; la règle devait donc envisager le religieux aux points de vue les plus multiples. Saint Benoît l’avait bien compris lorsqu’il écrivait sa constitution, regardée par tous les grands esprits du moyen âge comme un chef-d’œuvre empreint de la connaissance la plus approfondie du cœur humain. Autrefois, où l’on ne pensait pas comme nous pensons, le code bénédictin était familier à toutes les classes éclairées; il se trouvait même dans la main des rois. Côme de Médicis le lisait assidûment, le méditait et déclarait y rencontrer des préceptes fort utiles au souverain qui veut apprendre à gouverner ses peuples. Saint Grégoire le Grand avouait que la règle de l’ermite de Subiaco était mieux écrite et plus prudente que toutes les autres, sermone luculentam et discretione præcipuam. Enfin, pour réhabiliter les statuts monastiques, ne suffirait-il pas de songer qu’ils ont survécu à toutes les révolutions, qu’ils ont été respectés et fidèlement suivis par des milliers de religieux dans les contrées les plus éloignées, sous les climats les plus différents, tandis que nos chartes constitutionnelles si perfectionnées n’atteignent jamais le quart d’un siècle sans être déchirées ou mutilées.

Les vieilles abbayes du moyen âge ont seules trouvé grâce devant notre insouciance, mais si elles sont devenues en honneur parmi nous, elles le doivent plutôt à leurs ruines pittoresques qu’aux souvenirs qu’elles réveillent. Ce que l’on aime d’un monastère, c’est un pan de mur demi-écroulé que le lierre, plus conservateur que les hommes, défend des injures du temps; c’est un cloître ouvert à tous les vents, où gisent quelques fragments de chapiteaux aux délicates ciselures. Enfin, ce sont des tombes brisées, à l’ombre desquelles s’élèvent des fleurs sauvages, fidèles compagnes des moines endormis; touchant emblème des vertus qu’ils firent briller dans ces enceintes maintenant désolées. Voilà tout ce que l’on demande de nos jours aux moines du moyen âge, leurs monuments et non l’esprit qui les a élevés. Mais l’impartialité de l’histoire exige davantage, il lui faut la raison d’être à côté des souvenirs.

Essayons donc de relever Cluny, le plus célèbre des monastères de la réforme bénédictine; interrogeons ses ruines, ranimons tous les témoins d’un autre âge, afin de mieux connaître l’esprit, les passions, les travaux des saints religieux qui habitèrent cet asile illustré par tant de gloire.

II

Table des matières

Cluny naissait en Bourgogne, au milieu des dernières convulsions qui emportèrent le pouvoir carlovingien, et son berceau fut souvent menacé par les farouches Normands dont les déprédations désolaient la France. Les premières pierres de l’abbaye nouvelle furent jetées, dit la chronique, «dans un endroit écarté de toute société humaine, si plein de solitude, de repos et de paix, qu’il semblait en quelque sorte l’image de la solitude céleste.» Ce lieu si agreste avait été choisi par Bernon, le saint abbé de Gigny, et donné par Guillaume, duc d’Aquitaine, afin d’apaiser la miséricorde divine et pour la disposer au pardon de ses fautes. C’était alors un usage fort goûté des seigneurs puissants, d’employer la seconde partie de leur vie à réparer les erreurs et les emportements de leur jeunesse; aussi les voyait-on fonder des monastères avec autant de générosité qu’ils avaient mis d’ardeur à dépouiller ceux qui existaient.

Une objection présentée par le vieux duc faillit compromettre la destinée de Cluny: Guillaume aimait la chasse; il avait souvent poursuivi les animaux sauvages dans les forêts voisines, et il craignait que les chasseurs et les chiens ne vinssent à troubler la retraite préférée de Bernon. L’abbé lui répondit en riant: «Chassez les chiens et faites venir des moines, car vous ne savez pas quel profit meilleur vous demeurera des chiens de chasse ou des prières monastiques.» L’à-propos de cette réponse décida le duc, et Cluny fut fondé.

Douze moines envoyés de Gigny vinrent construire de modestes cellules sur le penchant d’une haute colline qui se relie par des pentes adoucies à une riante vallée arrosée par les mille sinuosités de la Grosne. Les nouveaux venus prièrent Dieu, cultivèrent la terre et suivirent avec zèle la règle de leur père, le bienheureux saint Benoît. Ces débuts si humbles étaient loin de présager les grandeurs futures de Cluny. Cependant un siècle s’était à peine écoulé, que du fond de leurs tombes les douze religieux auraient pu compter une immense famille répandue dans le monde entier. Le nom de leur monastère, à peine connu naguère des pâtres d’alentour, était répété dans les pays les plus éloignés. Cluny était devenu le foyer le plus brillant de l’intelligence, l’hôtellerie la plus hospitalière de France, enfin la route qui conduisait à l’abbaye, était la plus fréquentée d’Europe. Chaque jour des courriers envoyés par les souverains les plus puissants, des archevêques, des abbés de toute la chrétienté, s’arrêtaient aux portes de Cluny; bientôt on les verra s’ouvrir devant le cortége des papes.

Une foule de monastères anciens ayant demandé à s’unir à l’Obédience nouvelle, il parut nécessaire de réunir en un seul corps ces communautés diverses, afin de prévenir toute décadence.

Le premier abbé, Odon, forma donc de tous ces faisceaux une agrégation monastique autour d’une métropole unique, Cluny, dont il devint le chef. Après cette sage mesure, le saint fondateur pouvait quitter la vie sans inquiétude sur l’Ordre qu’il avait si solidement établi. Confiant dans l’avenir et sur la protection d’en haut, il répondait à son heure dernière à ceux qui le pressaient de désigner son successeur: «Dieu seul s’est réservé de disposer du gouvernement de l’abbaye de Cluny.»

L’élection suivante vint confirmer ses prophétiques paroles. Comme on délibérait sur le choix d’un abbé, un religieux, nommé Aymard, revenait d’un village voisin. Le cheval qu’il montait était chargé de poissons, tandis que le moine suivait à pied sa monture et ses provisions, quoiqu’il fût revêtu de la dignité de prieur. A la vue de cette profonde humilité, les religieux furent unanimes pour lui remettre la direction de l’abbaye.

Cependant ces hommes, qui passaient tout à coup des plus modestes fonctions aux charges les plus élevées, étaient les amis et les confidents des empereurs d’Allemagne; dans toutes les difficultés on les appelait comme arbitres; ils apaisaient les guerres, réconciliaient les partis, et exerçaient envers tous les préceptes de la charité. Une révolution venait-elle à renverser un prince, il était assuré de trouver un refuge à Cluny. Casimir, fils de Venceslas II, roi de Pologne, chassé du trône après la mort de son père, préféra cette retraite à toutes les autres: il s’y fit moine et devint plus tard diacre. Quelques années après, les seigneurs polonais, fatigués de leurs luttes intestines, résolurent de restaurer le descendant de leurs souverains. Ils expédièrent donc par toute l’Europe des ambassadeurs pour le découvrir. A la suite de minutieuses recherches ils le trouvèrent à Cluny, où ils le proclamèrent roi. Toutefois il fallut l’intervention du pape pour décider le moine à quitter la vie si calme du cloître pour les agitations du pouvoir. Le chef de l’Église dut, en outre, relever de ses vœux le religieux et le diacre. Casimir, rentré en Pologne, se maria et gouverna fort habilement sans jamais oublier les jours heureux qu’il avait passés sous l’habit monastique. Aussi appela-t-il quelques-uns de ses anciens frères pour diriger plusieurs abbayes qu’il avait fondées et richement dotées.

Sous le gouvernement abbatial de saint Hugues, en 1049, Cluny arriva en quelque sorte à l’apogée de sa grandeur. Hugues était fils du comte de Sémur, et d’Aremberge de Vergy. Son grand-oncle, l’évêque d’Auxerre, prit soin de son enfance, et lui inculqua le goût des lettres et de la piété. A quinze ans le jeune Hugues se retirait à Cluny, où il ne tarda pas à devenir prieur malgré son extrême jeunesse. Dix ans plus tard, les suffrages de tout le chapitre le plaçaient à la tête de l’abbaye. La tâche, quoique lourde, ne dépassait ni les forces ni l’intelligence de cet abbé de vingt-cinq ans: il dirigea tous les monastères affiliés à la réforme avec l’aisance d’un cénobite vieilli dans les pratiques de l’ascétisme. Étant entré au concile de Reims avec Léon IX, par une exception sans précédent, il y occupa la seconde place entre tous les abbés de la chrétienté. Son éloquence fut, dit-on, remarquée dans un discours où il attaqua avec énergie la simonie et le dérèglement du clergé. Enfin, à quelques années de distance, Hugues est appelé à Cologne pour tenir sur les fonts baptismaux le fils de l’empereur d’Allemagne, ce trop fameux Henri IV, qui deviendra l’ennemi acharné de Grégoire VII. A peine rentré à Cluny, il courut en Hongrie réconcilier l’empereur et le roi André. Cependant les travaux politiques de l’abbé ne ralentirent jamais les austérités du religieux. La renommée de ses vertus était devenue si grande, que le pape Étienne IX, au lit de la mort, le fit venir à Florence pour recevoir ses derniers soupirs.

Après toutes ces illustrations d’une vie si noblement remplie, saint Hugues eut encore la gloire insigne d’enseigner les éléments de la vie monastique à trois des souverains pontifes les plus célèbres du moyen âge. Grégoire VII, Urbain II, Pascal II, furent ses disciples; ils puisèrent dans ses enseignements profonds et dans la pratique assidue de la règle de Cluny la pensée et les forces nécessaires à leur courageux pontificat.

Le moment est venu de montrer comment la vie conventuelle, en apparence si monotone et si régulière, pouvait amener des moines à bien connaître leur temps et leurs contemporains. Suivons donc pas à pas les religieux au milieu de leurs occupations de chaque jour; pénétrons l’esprit élevé de leur règle; essayons de reconnaître, sous l’humble froc de bure, une des plus grandes figures du onzième siècle, Urbain II.

III

Table des matières

A Cluny, une prudente sévérité présidait à l’admission des novices. L’habit monastique ne se donnait jamais avant vingt ans, et le consentement de l’abbé était toujours indispensable. De son côté le novice devait justifier qu’il était issu d’un légitime mariage. On exigeait encore de lui qu’il fût robuste et assez instruit pour remplir convenablement le service de Dieu. Après la réception il était aussitôt confié à la direction d’un religeux grave, doux et parfaitement au fait de la constitution de l’ordre. Ce maître initiait le novice aux devoirs du chœur, aux règles de la communauté.

L’étude des livres saints était l’objet d’un soin tout particulier. On lisait l’Ancien et le Nouveau Testament tout entier dans le cours d’une année; la lecture commencée à l’église se continuait au réfectoire, de telle sorte que le livre de la Genèse devait être terminé pendant la semaine de la septuagésime; le Pentateuque et les trois livres suivants à l’entrée du carême. Le dimanche de la Passion on récitait la prophétie de Jérémie jusqu’au jeudi saint, puis venaient, à Pâques, les Actes des apôtres, l’Apocalypse et les épîtres catholiques. Enfin les livres des Rois, de Salomon, de Job, de Judith, d’Esther, d’Esdras et des Machabées servaient uniquement de lecture pendant le repas.

La psalmodie prescrite par les usages de Cluny était beaucoup plus longue que celle des Bénédictins. Depuis le 1er novembre jusqu’à la semaine sainte, on disait tous les jours de férie avant les nocturnes, trente psaumes, quatre à laudes et à vêpres, deux à complies et cinq à prime. Enfin, lorsque les moines avaient ajouté les sept psaumes de la pénitence avec les litanies et quatre psaumes pour les défunts, ils avaient satisfait aux exigences de la règle. La récitation du psautier prenait un temps si considérable, qu’il restait à peine une demi-heure pour parler aux jours où il était permis de le faire.

On accordait une attention particulière à la célébration des offices du dimanche. Trois messes se succédaient: la première dite Messe matutinale, la seconde en l’honneur de la Trinité, enfin la troisième, la plus solennelle, où se consommaient les hosties conservées dans un ciboire suspendu au-dessus de l’autel; puis on en consacrait de nouvelles destinées aux malades et aux mourants.

Aux grandes fêtes la pompe déployée était extrême: de somptueux tapis de Turquie couvraient le chœur et les stalles, les religieux se revêtaient d’aubes, enfin l’église resplendissait du feu de mille lumières.

La nuit du jeudi saint et les deux nuits suivantes, au lieu de chanter les quinze psaumes graduels et les leçons de Jérémie, on prononçait les lettres de l’alphabet hébraïque; puis les psaumes étaient récités à voix basse, et à mesure qu’ils s’achevaient on éteignait successivement tous les cierges de l’autel. Ensuite on bénissait le feu nouveau qu’on tirait d’une variété d’éméraudes nommées. béryl. C’était en outre l’usage, ce jour-là, de laver les pieds à autant de pauvres qu’il se trouvait de religieux dans la maison; l’abbé en choisissait d’autres pour remplacer les amis et les bienfaiteurs absents du monastère. La cérémonie se faisait dans le cloître: on donnait à chaque pauvre une oublie en signe de communion; ensuite on leur servait deux mets, un de fèves, l’autre de millet; puis on leur distribuait une ration de vin.

Le vendredi saint tous les moines se rendaient nu-pieds à prime. A ces paroles de la Passion: «ils ont partagé mes vêtements,» deux religieux déchiraient des pièces. d’étoffe étendues sur l’autel. L’office terminé, tous se réunissaient dans le cloître pour y chanter le psautier tout entier. Le repas des frères se composait de pain et d’herbes crues, auxquelles on ajoutait, à la collation, un peu de vin.

La règle n’oubliait jamais de montrer les liens qui rattachent les choses de ce monde à celles du ciel: aussi était-ce toujours fête à Cluny le sixième jour d’août, époque à laquelle les raisins commencent à mûrir en Bourgogne. Les plus belles grappes de ces fruits étaient portées à l’église, où un prêtre les bénissait pendant le canon de la messe: ensuite elles étaient distribuées aux frères. Les fèves, le pain et le vin nouvellement récoltés devenaient l’objet d’une bénédiction analogue. Cependant la vie de la communauté était fort austère. Outre des jeûnes fréquents, pendant les soixante-dix jours qui précédaient la fête pascale, tous les mets étaient accommodés au maigre; à partir de la quinquagésime, les moines commençaient à s’abstenir de fromages et d’œufs. Un trait remarquable prouve à quel point la sobriété leur était familière. Une fois, les vendanges furent mauvaises et ne fournirent que huit tonneaux de vin. L’abbé ne diminua pas la ration journalière des religieux, mais chacun se fit une règle de n’y pas toucher, de telle sorte qu’à la fin de l’année il restait encore les trois quarts des tonneaux.

L’obéissance était considérée comme la base fondamentale de la vie monastique. L’abnégation imposée aux moines allait si loin, qu’il ne leur était pas permis d’examiner l’intention ni les défauts du supérieur qui commandait. «Si par hasard, est-il dit dans la règle, quelque chose de difficile ou d’impossible est ordonné à un frère, qu’il reçoive en toute douceur et obéissance le commandement qui le lui ordonne; que, s’il voit que la chose passe tout à fait la mesure de ses forces, il explique convenablement et patiemment la raison de l’impossibilité à celui qui est au-dessus de lui, ne s’enflant pas d’orgueil, ne résistant pas, ne contredisant jamais; que si, après son observation, le prieur persiste dans son avis et dans son commandement, que le disciple sache qu’il doit en être ainsi, et que, se confiant à l’aide du ciel, il obéisse.»

Le silence passait également à Cluny pour un des moyens les plus efficaces pour atteindre la perfection. On l’observait avec une rigueur si scrupuleuse, que les religieux auraient pu se passer complètement de l’usage de la parole, tant ils avaient acquis la facilité de s’exprimer par signes. On raconte à ce sujet que deux moines, faits prisonniers par les Normands qui ravageaient Poitiers et Tours, gardèrent la sévérité de la règle au milieu des coups et des blessures, et restèrent silencieux, au risque d’irriter davantage leurs ennemis.

Quant au travail manuel, il avait subi de graves modifications depuis le concile d’Aix-la-Chapelle. En effet, les évêques avaient ordonné que les religieux remplaceraient par certains psaumes les travaux agricoles dont ils étaient dispensés à cause du sacerdoce. Cette mesure, empreinte d’une haute sagesse, avait été adoptée à Cluny; elle tourna l’esprit et l’activité des moines vers les lettres et les sciences, développa chez eux le goût de la littérature ancienne. Or, les livres étant fort rares, ils se mirent à copier les manuscrits de l’antiquité avec une patience qui fait encore aujourd’hui notre admiration. Pour la bien comprendre, il faut se rappeler qu’à leurs yeux chaque lettre tracée sur le parchemin devait effacer une faute devant le Juge suprême. Consolante pensée qui permettait d’affronter le labeur le plus ingrat. Au commencement du carême on lisait devant la communauté le catalogue des livres du monastère, puis on les distribuait aux moines pour le reste de l’année.

La règle s’appliquait à tout, elle veillait à tout et ne laissait rien à l’imprévu: toutes les actions, même les plus indifférentes, devaient se faire dans un ordre déterminé. En un mot, la vie du moine de Cluny était si bien enveloppée par cette règle, qu’en la suivant pas à pas, elle le menait à la perfection.

Le soin apporté à la fabrication des hosties montre quel esprit religieux y présidait. Le blé qui servait à composer ces pains azymes était choisi parmi le plus beau de la récolte; chaque grain était trié avec attention, puis placé en réserve. Lorsque le moment de moudre était arrivé, le frère qui avait cette charge couvrait les meules soigneusement, se revêtait lui-même d’une aube et d’un amict, et s’enveloppait la tête et le visage au-dessous des yeux. Ensuite il moulait le blé et sassait la farine dans un crible neuf. Cette opération terminée, deux prêtres et deux diacres pétrissaient la pâte dans de l’eau froide afin qu’elle gagnât en blancheur, et formaient les hosties. Enfin, pour les cuire, on les plaçait sous des fers gravés, tenus par un frère dont les mains devaient être gantées.

Après le service du culte, rien n’était fait avec plus de sollicitude que le service des malades. Quelqu’un des moines était-il indisposé, il restait en dehors du chœur afin de s’asseoir; au réfectoire, il recevait des mets plus délicats; on l’autorisait à se couvrir la tête et à s’appuyer sur un bâton. Six frères étaient spécialement consacrés aux soins que réclamaient les malades. Il était ordonné à l’inspecteur de l’infirmerie d’avoir toujours une provision suffisante de poivre, de gingembre, d’épices et de racines salutaires, afin de rendre la nourriture des convalescents plus fortifiante. L’abbé et le grand prieur visitaient souvent les malades. Le sommelier devait leur faire connaître chaque jour le menu de l’infirmerie. Quand un religieux était guéri, il se présentait au prieur en lui disant: «J’ai été à l’infirmerie, je n’ai pas observé comme je l’aurais dû les règles de l’ordre.» A quoi le prieur répondait: «Que Dieu te pardonne.» Alors le convalescent se rendait à la place des pénitents, où il récitait les psaumes de la pénitence avant de reprendre la vie commune.

Que dirons-nous de la charité envers les pauvres, les malheureux, les voyageurs et les pèlerins? Nulle part et dans aucun pays elle ne fut exercée avec plus de grandeur, de délicatesse et d’humilité qu’à Cluny. L’abbaye avait toute l’année dix-huit pensionnaires pauvres qu’elle nourrissait et vêtissait. Six frères servants se consacraient à leur service. L’un d’eux les servait, un second remplissait les fonctions de portier de l’hospice; deux allaient chercher le bois dans la forêt, et les deux derniers veillaient au four, dont le produit était dépensé en aumônes. Tout ce qui sortait du réfectoire revenait toujours aux pauvres; en outre, une pensée de pieuse reconnaissance ayant fait établir la coutume de dresser sur la table du réfectoire le couvert des bienfaiteurs les plus illustres du monastère, quoique morts depuis longtemps; on distribuait leur portion aux veuves, aux orphelins et aux vieillards. A toutes ces distributions quotidiennes on ajoutait encore douze gâteaux du poids de trente-six livres. Là ne se bornait pas l’assistance: toutes les semaines l’aumônier était obligé de parcourir les villages voisins, afin de s’enquérir des malades, auxquels il envoyait du pain, du vin et des épices fortifiantes .

Enfin, la charité avait pris des proportions si vastes, que le nombre des malheureux secourus par l’abbaye, au temps de saint Hugues, s’élevait, d’après les calculs les plus modérés, à dix-sept mille. Pendant une famine affreuse, survenue en Bourgogne vers 1030, l’abbé, ayant épuisé les dernières ressources de la communauté, vendit généreusement les ornements de l’Église et une couronne d’or d’un grand prix que lui avait envoyée l’empereur Henri II. En retour, il eut le bonheur de sauver la vie à des bandes nombreuses d’hommes que la faim moissonnait.

A l’égard de l’hospitalité, la règle prescrivait d’accueillir les étrangers avec bienveillance et toujours conformément à leur rang. La porte du monastère était donc toujours ouverte aux pèlerins et aux voyageurs. Tous ceux qui la franchissaient étaient reçus avec un sourire de bienveillance. Les personnes arrivant à pied recevaient une livre de pain, une demi-mesure de vin, et le lendemain l’aumônier veillait à ce qu’elles ne partissent pas à jeûn. Le grand sommelier était chargé des hôtes de distinction, tandis que l’inspecteur des écuries prenait soin de leurs montures. Lorsqu’il remarquait qu’un cheval était mal ferré, il devait donner des instructions pour qu’il fût ferré à neuf; la prévoyance allait si loin sur ce point, qu’un marteau restait toujours suspendu afin de pouvoir au besoin raffermir les clous. En un mot, quand il s’agissait d’exercer l’hospitalité, on ne calculait jamais à Cluny ce qu’il était possible de faire; aussi arrivait-il souvent que, toutes les provisions étant épuisées, les moines étaient forcés de jeûner en attendant qu’il arrivât un secours inattendu, envoyé par les rois ou les seigneurs puissants.

L’ordre le plus parfait ne cessait de régner dans toutes les parties de cette immense administration. Des frères, nommés circateurs, faisaient plusieurs fois par jour le tour du couvent, en notant toutes les infractions à la règle qu’ils avaient remarquées; ils proclamaient ensuite au chapitre ceux qu’ils avaient trouvés en faute. Le nombre des domestiques qu’il était permis aux dignitaires d’emmener en voyage, et la tenue de ces serviteurs, étaient fixés par des règlements spéciaux. Personne ne pouvait quitter Cluny sans l’agrément du supérieur; encore fallait-il lui faire connaître le but et la durée de l’absence. En modifiant l’itinéraire indiqué, on encourait une punition. Tout prieur des couvents réformés qui rencontrait un moine de l’ordre, était en droit d’exiger qu’il lui exhibât la permission de son supérieur. Dans le cas où elle n’était pas régulière, il le faisait arrêter.

Tels étaient les usages en vigueur à Cluny sous saint Hugues. L’ensemble de cette règle, tout à la fois sévère et douce, tempérait la rudesse des caractères, sans altérer leur cachet particulier. Les aptitudes de chacun étaient respectées sans que la loi générale souffrît la moindre infraction. Le silence presque continuel développait singulièrement l’ampleur et la rectitude du jugement, en mûrissant l’esprit, par l’habitude de la méditation. D’un autre côté, la vie commune habituait les religieux à connaître les hommes, leurs imperfections comme leurs qualités. Enfin le cœur trouvait un aliment précieux et solide dans la lecture assidue des livres saints: aussi l’homme qui avait longtemps pratiqué cette règle si remplie de sagesse devenait-il propre au commandement.

Peut-être trouvera-t-on la discipline de Cluny trop rigoureuse. Mais, lorsqu’il s’agit de conduire une grande réunion d’hommes, n’est-il pas nécessaire que chaque individu se soumette sans discussion à tous les statuts, alors même que leur raison d’être lui échappe? Les reproches d’exagérations minutieuses adressés aux règlements, ne sont pas mieux fondés. Si quelques-uns s’attachent à d’infimes détails, ils prouvent combien la vie conventuelle était répandue au moyen âge, puisqu’on avait dû en codifier jusqu’aux moindres actions. Pourquoi a-t-on adopté de nos jours la même ponctualité à l’égard des hommes soumis au régime militaire? C’est qu’il se trouve plus d’une analogie entre le gouvernement d’une maison de moines et les règlements qui assurent aujourd’hui le maintien de la discipline au sein d’un régiment. Ce que les moines faisaient librement pour le service de Dieu, les sociétés modernes l’imposent au soldat, pour assurer la sécurité de l’État. Mais il serait inexact de croire que le soldat ait plus la libre disposition de sa volonté que le religieux.

En somme, la vie d’un moine au moyen âge était assurément fort heureuse. Dans la généralité des cas, en restant seul au milieu de la société, il eût été la victime ou la proie d’un voisin puissant; agrégé à un monastère, il devenait une fraction d’un tout inexpugnable. Vivant dans le monde féodal, il aurait eu un maître dont les caprices et les passions eussent été souvent la seule loi; moine, il suivait une règle chaque jour semblable, mais exempte d’arbitraire et obligatoire pour ses supérieurs eux-mêmes. Enfin, matériellement, les austérités monacales, sagement réglées, ne sont rien auprès des privations imprévues de la misère dans les temps de guerre civile et d’anarchie.

Cette douce sécurité, unie à un sentiment de foi profonde qui dominait alors fortement les âmes, explique le développement prodigieux de la vie monastique et la multiplicité des monastères .

Des faits qui précèdent il ressort nettement que le maintien de la discipline et les charges élevées étaient toujours confiées, à Cluny, à des religieux d’une vertu et d’un mérite incontestés. Après l’abbé, la part d’autorité la plus étendue était dévolue au grand prieur. Sa nomination appartenait au chef du monastère. Mais il était nécessaire, pour valider son choix, de consulter le chapitre. Au grand prieur était confiée l’administration des intérêts spirituels et temporels; tous les ans il inspectait les propriétés, décrétait les améliorations, veillait aux approvisionnements déposés dans les granges et les celliers, déterminait ce qu’il convenait de garder pour l’entretien des religieux, ce qu’il fallait vendre. La pauvreté lui était imposée comme à tous les autres moines; aussi n’avait-il aucun argent pendant qu’il se trouvait dans le monastère. Mais, quand il se mettait en voyage, il recevait du trésorier des fonds dont il rendait compte à son retour. Pendant l’absence de l’abbé, il le remplaçait dans toutes ses fonctions. Il avait encore sous ses ordres le grand sommelier chargé de régler le détail des subsistances, le garde-magasin du blé, l’inspecteur des boulangers, le chambrier attaché à la garde du vestiaire, les foulons qui nettoyaient les vêtements des moines. Pour l’aider dans cette administration si vaste, on lui accordait à l’intérieur un prieur claustral, dont le devoir consistait à ne jamais quitter le monastère, afin d’y maintenir le bon ordre et la régularité ; à l’extérieur, quelques aides et un lieutenant pour les cas d’absence.

Tel était l’office du grand prieur. Saint Hugues avait appelé à ce poste difficile un religieux encore jeune. Mais son zèle à remplir les obligations de sa charge, l’affabilité de son caractère, l’austérité de sa vie, lui avaient mérité toutes les sympathies de ses frères: à leur tour, les étrangers qui passaient à Cluny reconnaissaient l’habileté du prieur, dont ils aimaient les manières nobles et ouvertes.

D’où venait ce religieux? Quel était son nom et sa patrie? On le disait originaire du diocèse de Reims et issu de haut lignage; le bruit courait que ses ancêtres s’étaient couverts de gloire dans maints combats. A Cluny, sous sa cape de couleur noire, on le nommait Otton, mais en Champagne on l’aurait salué seigneur de Châtillon; plus tard sur le siège apostolique il s’appellera Urbain II.

IV

Table des matières

Essayons de soulever le voile qui couvre l’origine du prieur de Cluny. A l’extrémité occidentale du comté de Champagne, sur une haute colline que baignent les rives de la Marne, s’élevait au dixième siècle l’importante forteresse de Châtillon. Ces tours épaisses commandaient une verte vallée qui court avec la rivière d’Épernay à Dormons, et s’appuyait de l’autre côté sur une forêt sombre. Hérivée, petit-fils d’Ursus, comte de Champagne, l’avait élevée en 925 sur un fief de l’église de Reims, inféodé à son père par un archevêque qui portait aussi le nom de Hérivée. Un siège qu’elle soutint avec honneur en 940 contre Louis d’Outremer fonda sa célébrité : dès lors elle devint le berceau d’une illustre famille.

C’est là, derrière les murs du château féodal, que la tradition fait naître notre héros vers 1042. En vain interrogerait-on aujourd’hui la forteresse sur l’honneur qu’elle eut de donner un souverain pontife à l’Église. Depuis longtemps elle n’est plus, et huit siècles tiennent ensevelies sous ses ruines, les légendes, les tombes et les épitaphes des seigneurs qui l’habitèrent. A son défaut, il faut remonter aux sources historiques de l’époque. Mais le onzième siècle produisit plus de guerriers que d’annalistes. Les chroniqueurs étaient donc rares; encore la plupart, moines obscurs, enfermés dans la solitude des cloîtres, recevaient les bruits du monde d’une manière incomplète et dénaturée. Ordinairement ils puisaient leurs renseignements chronologiques dans les obituaires ou ménologes des monastères, les seuls actes d’état civil qu’il y eut alors. Mais ces éléments n’offraient qu’une nomenclature sèche et aride indiquant le jour où la communauté priait pour ses bienfaiteurs. De là une foule d’obscurités. Du reste, en étudiant de près cet âge de fer, il est aisé de comprendre quel peu de souci l’on prenait d’établir des généalogies à une époque où la vie humaine était constamment moissonnée par des guerres acharnées. Aussi ne saurait-on s’étonner des ténèbres qui enveloppent encore aujourd’hui les premières années du pape Urbain.

Appartient-il à la famille des Châtillon, ou bien descend-il d’un seigneur de Lagery? telle est la question qui a partagé les historiens en deux camps. Le cardinal Pandulphe, de Pise, contemporain d’Urbain et historiographe du pape Gélase II, Sigonio, Onuphre Panvini , Aubert le Mire, et surtout le savant André Duchesne, penchent pour cette première opinion.

Il n’existerait donc aucune difficulté sur ce point sans la chronique manuscrite d’Albéric de Trois-Fontaines. Ce moine champenois, qui écrivait environ vingt-cinq ans après la mort d’Urbain, prétend que le pape, et Rodolphe, son frère, quoique nés à Châtillon, descendaient des châtelains de Lagery, seigneurie voisine de Châtillon. Il fortifie cet aveu, du témoignage de deux chroniqueurs dont les travaux ne nous sont point parvenus. Il cite enfin une généalogie incomplète, diffuse, et fort différente de celle établie par André Duchesne. D’un autre côté, le nécrologe de l’abbaye de Molesmes fait mention en juin, sans date d’année, d’Heucher et d’Isabelle son épouse, père et mère du seigneur pape Urbain. Quel était cet Heucher? Faut-il y voir le seigneur de Lagery, mentionné par Albéric? Les termes vagues de l’obituaire laissent place à toutes les conjectures.

Quoi qu’il en soit, une autorité souveraine domine de bien haut tout ce débat, c’est celle du prieur de Cluny lui-même. Devenu souverain pontife, Urbain, déclare dans un rescrit que le pagus Bainsonnensis, situé sur la Marne et presque vis-à-vis la forteresse de Châtillon, appartenait à ses ancêtres.

Voici ce qui donna lieu à cette déclaration. Thibauld II, comte de Troyes et de Champagne, ayant eu, en 1066, un fils, pria l’abbé de Cluny, saint Hugues, de le baptiser. En souvenir de cet événement, il fonda sur sa terre de Coincy une petite abbaye qu’il réunit au grand monastère bourguignon. Vers 1072, le comte de Champagne, voulant donner plus d’importance à l’établissement religieux qu’il avait créé, résolut de lui annexer l’autel ou revenu paroissial du village de Bainson. L’évêque de Soissons, Thibauld de Pierrefonds, que cette affaire regardait, obtint des chanoines de l’Église mère de Soissons l’abandon de leurs droits sur les dîmes et oblations de Bainson en faveur des moines de Cluny, établis à Coincy. Ceux-ci s’engagèrent de leur côté à payer annuellement un cens de vingt sols de deniers au chapitre de la cathédrale et à reconnaître à perpétuité le doyen de l’Église de Soissons comme le titulaire dudit autel, quoique la paroisse fût desservie par un prêtre dépendant du monastère. Cette transaction s’opéra sans doute avec l’assentiment des Châtillon, autrefois maîtres et seigneurs de Bainson, qu’ils avaient donné au chapitre de Soissons. C’est à ce titre que Miles de Châtillon fut invité à souscrire à l’acte émané de l’évêque Thibauld. Quelques années plus tard, Urbain II, se trouvant à Tours, délivra un bref sur cette affaire: Il confirma l’acte épiscopal, non-seulement, est-il dit, en vertu de son autorité apostolique, mais encore parce que son père avait consenti à l’établissement de la redevance des vingt sols de deniers sur l’Église de Bainson où ses ancêtres avaient exercé des droits.

Cette déclaration si formelle apporte dans la question d’utiles éclaircissements. Que le voisinage très-rapproché des châtellenies de Bainson et de Lagery, appartenant sans doute à des membres de la famille de Châtillon, en possession dès longtemps de nombreux fiefs, ait donné le change sur la véritable origine d’Urbain rien n’est plus facile à concevoir. Mais qu’un souverain pontife affirme, sans être revêtu d’un droit certain, en face du monde et au milieu de ses concitoyens, que tel fief relève de sa famille, c’est un fait inadmissible.

Un seul point reste donc à éclaircir. Les seigneurs de Châtillon étaient-ils les seuls maîtres de Bainson? Sur cette dernière question, le savoir si connu d’André Duchesne fait autorité : aux yeux du grave historien, le seigneur qui aliéna le fief de Bainson au profit du chapitre de Soissons, le même qui consentit ensuite à la cession faite aux moines de Coincy, en un mot, Miles, seigneur de Châtillon et de Bazoches, est le père du pape Urbain II.

En résumant cette esquisse, aride mais nécessaire, il résulte, de l’aveu unanime de tous les historiens, qu’Urbain II est certainement né à Châtillon-sur-Marne, ou dans son voisinage le plus rapproché ; que ses ancêtres, et particulièrement son père, possédaient la seigneurie de Bainson, comme le prouve la lettre apostolique; et enfin ce dernier point plus conjectural, mais reposant sur une tradition de plusieurs siècles et sur des témoignages d’une haute gravité, que le prieur de Cluny se rattache par des liens solides à la maison de Châtillon. On connaît l’éclat jeté par cette famille célèbre; aucune illustration ne lui a manqué ; et dans les annales de notre pays on la retrouve toujours mêlée aux plus grands événements: il n’est pas de batailles, pas de traités où ne figure quelques-uns de ses représentants qui se sont particulièrement distingués dans les croisades. Cette noble race a compté de grands capitainés, de vertueux prélats, des connétables, des chanceliers: sa puissance politique et sa prospérité croissante lui ont valu les alliances les plus brillantes avec les maisons souveraines de Bourbon, de Lorraine, dé Hainaut, d’Espagne et de Brabant. Comme couronnement à toutes ces gloires, elle méritait de voir un de ses membres élevé au pontificat suprême, prendre place parmi les successeurs du pêcheur de Galilée.

V

Table des matières

Au berceau de toutes les grandes familles du moyen âge on retrouve toujours un trait distinctif, la bravoure. Les seigneurs de Châtillon étaient donc de vaillants chevaliers, fougueux dans la mêlée, graves au conseil. Cette double qualité leur avait mérité le titre de vidames héréditaires de l’Église métropolitaine de Reims.

A l’époque dont il s’agit, vers 1040, Miles de Châtillon remplissait ces hautes fonctions avec beaucoup de zèle, tandis que son frère Gui déployait sur le siège archiépiscopal de Reims les talents d’un administrateur habile. De tous côtés apparaissaient de grandes difficultés: à l’intérieur l’archevêque avait à combattre les abus et les désordres qui s’étaient glissés sous le gouvernement de son prédécesseur, le trop faible Ebale. A son tour, le vidame repoussait les envahissements des comtes de Rouci et d’autres seigneurs puissants qui s’emparaient sans scrupule de tous les domaines ecclésiastiques. Durant quelqu’une de ces expéditions, si fréquemment renouvelées, le guerrier confia à son frère l’archevêque, le plus jeune de ses fils encore trop faible pour supporter les fatigues de la guerre. Otton se montra bientôt digne de la sollicitude de son oncle: il se livra avec ardeur à l’étude des lettres et à la pratique de toutes les vertus chrétiennes. L’austérité de cette première éducation, faite par des hommes à qui il manque toujours ce qu’il y a de suave et de doux dans le cœur d’une mère, insinua quelque chose de viril au caractère du jeune écolier; aussi, quand vinrent les épreuves, il sut les supporter avec noblesse. La première et la plus cruelle fut la mort de l’archevêque Gui, son oncle et son bienfaiteur . Cette perte imprévue exerça une large influence sur sa vocation. Ne partageant pas le goût de son époque pour la carrière des armes, il se hâta de sacrifier la gloire militaire aux patientes études des sciences ecclésiastiques. La maturité de son esprit, et son ardeur pour l’étude le fit aussitôt recevoir dans l’école attachée à l’Église métropolitaine.

La vogue dont jouissaient ces cours publics était alors immense, et attirait chaque jour un grand nombre de jeunes hommes désireux de recevoir les leçons de Bruno, le docteur le plus célèbre de son siècle . L’archevêque Gervais d’Aymond, ayant ouï parler des rares capacités du futur fondateur des Chartreux, l’avait attiré de Cologne à Reims, et nommé chancelier de l’Église métropolitaine, bientôt après il lui conféra la présidence des lettres et de la théologie.

Avec un maître surnommé par ses contemporains la perle de la sagesse, qui savait, disait-on, fournir l’eau de la science aux laïques et aux clercs , les progrès d’Otton furent rapides. Il apprit à parler la langue latine avec élégance et à vaincre les difficultés de la dialectique. Enfin les controverses de l’école, et plus encore les discours entraînants de Bruno, développèrent en lui cette puissance de parole qui devait remuer les masses au concile de Clermont. Le jeune clerc, ses études terminées, résolut de se consacrer irrévocablement au service de Dieu: ses talents autant que ses vertus l’appelaient au chapitre de la cathédrale: il y fut admis, et prêta serment en recevant l’aumusse des mains du prévôt.

Le chapitre de Reims, créé par l’archevêque saint Rigobert au huitième siècle, était un des plus renommés de France, il jouissait de prérogatives fort recherchées dans ces temps éloignés. Non-seulement les chanoines, mais leurs servants, étaient exempts de la juridiction temporelle et spirituelle des archevêques. Ceux-ci ne pouvaient exiger d’eux aucune redevance, les assujettir à aucun ban, péage ou impôt. Le cloître de la cathédrale était considéré comme un lieu d’asile, avec défense aux officiers de l’archevêque d’y saisir quiconque s’y réfugiait. Si une affaire était assez obscure pour qu’il fallût recourir aux épreuves contradictoires, elles ne pouvaient avoir lieu que dans la cour du chapitre et sur l’ordre du prévôt. Enfin l’archevêque était tenu d’offrir aux chanoines, le jour de la cène, un présent de vin.

Au milieu de ces nouvelles fonctions, Otton ne cessait pas de vivre dans une étroite intimité avec le célèbre Bruno. Il s’était formé entre eux une de ces amitiés pures et solides qui résistent aux épreuves du temps et de l’éloignement. Le jeune chanoine admirait le prodigieux savoir et la pénétration d’esprit du docteur; il sut si bien mettre à profit ses précieux enseignements, qu’à la mort de l’archevêque Gervais, son successeur Manassès de Gournay, le trouva élevé au poste d’archidiacre.

A aucune époque cette position n’avait été plus considérable. Principaux ministres de l’évêque, les archidiacres prenaient rang immédiatement après eux. L’administration diocésaine, l’ordre et la célébration des offices divins, la surveillance du clergé et la gestion des revenus ecclésiastiques, rentraient dans leurs attributions. Ils exerçaient encore la juridiction épiscopale, soit comme délégués, soit pendant l’intérim des sièges. Les grands pouvoirs attachés à des choses sensibles donnaient à ces dignitaires une influence prépondérante, tout en leur créant souvent de graves embarras. Otton n’abusa jamais de l’autorité et triompha toujours des obstacles. La grande fermeté qu’il déploya vis-à-vis des comtes de Rethel et de Porcien pilleurs de biens d’Église, lui attira d’éclatants témoignages d’estime de la part du clergé tout entier.

Cependant l’archidiacre se trouva bientôt dans une position fort délicate, Manassès de Gournay était monté sur le siège épiscopal par des manœuvres simoniaques. De plus, ses actions dénotaient plus d’ambition que de vertu; on lui prêtait des propos indignes d’un pasteur et des mœurs équivoques. Cet ensemble de choses avait jeté la consternation parmi les membres du clergé restés irréprochables. Bruno, pour sa part, en conçut une douleur si profonde, qu’il se retira hors de la ville pour éviter la vue de l’archevêque et le récit de ses scandaleux débordements. Dans cette retraite, il fit un retour sur lui-même, médita sur la fragilité de la vertu au milieu des honneurs et des dignités, trop souvent cause immédiate de corruption. — Un soir que Raoul le Vert, prévôt du chapitre, Otton et quelques autres de leurs amis, se trouvaient réunis autour de lui dans sa solitude, Bruno, cédant à un de ces épanchements intimes où le cœur se révèle tout entier, leur déclara qu’il était résolu à fuir le monde. Alors il peint en traits brûlants ses aspirations vers la vie ascétique: puis, s’élevant peu à peu vers ces hauteurs sublimes où la charité s’empare de toutes les sympathies: «La vie humaine, s’écrie-t-il, n’est qu’un point imperceptible à travers le cours de âges. Les honneurs dont elle est quelquefois remplie sont de lourds fardeaux qui arrêtent dans la voie de la perfection: le monde lui-même marche à chaque pas vers sa fin, et nous passerons tous avant lui. O mes frères, pourquoi tenir à ce que la mort nous ravira impitoyablement; le seul but vers lequel il nous soit permis de soupirer, c’est la félicité éternelle, mais combien n’est-il pas difficile à gravir le sentier qui mène aux demeures célestes? Les pompes du siècle, les vices d’une société corrompue, dérobent à nos yeux son accès caché. Seules, les âmes pures vivant dans la solitude et dans le renoncement à toutes les jouissances savent découvrir le chemin de la perfection. Quittons donc sans regret ce que nous perdrons un jour avec désespoir: le bonheur que je vous offre est sans mélange; c’est le ciel pour le monde.»

Ainsi parlait Bruno, et chacune de ses paroles allait se graver profondément dans l’esprit de ses compagnons émus et silencieux. Avant de s’éloigner, tous promirent de saisir la première occasion pour prendre l’habit et suivre la règle de l’ordre religieux que leur indiquerait la Providence. Quelques jours après, Bruno exécutait son courageux projet et courait s’ensevelir avec quelques amis dans le désert de Saisse-Fontaine, au diocèse de Langres. Otton ne les suivit pas; mais les chaînes qui le retenaient dans le monde étaient fortement ébranlées, car le discours de Bruno ne quittait plus son esprit. Cependant il restait bien des obstacles à vaincre; bien des suggestions spécieuses retardaient encore le moment du sacrifice. En effet, le monde ouvrait à Otton une perspective séduisante; l’influence de sa famille, les services de son père, les souvenirs de son oncle, l’appelaient aux plus hautes dignités ecclésiastiques. D’un autre côté, ses connaissances étendues, son administration habile le désignaient un jour pour le siège de Reims. Chaque fois que ces rêves d’avenir lui souriaient, aussitôt les accents de Bruno, qu’il croyait encore entendre, le ramenaient aux pensées de la vie future; alors tous ces projets, un instant caressés, semblaient se dissoudre sous l’action d’une puissance intérieure qui le tyrannisait ou le comblait de joie, suivant la disposition de son esprit. Lorsque ces douloureuses perplexités lui laissaient quelque trêve, Otton étudiait et méditait la règle de Cluny, dont il cherchait à comprendre les préceptes remplis d’élévation. C’est donc par ces continuelles violences imposées à ses désirs et à ses affections, qu’il apprenait à se détacher peu à peu du siècle. Aussi, quand vint le dernier assaut, la lutte fut courte, et le triomphe resta du côté de sa conscience soudainement éclairée par une inspiration divine.

Le lendemain, on apprenait à Reims que l’archidiacre de l’église métropolitaine, Otton de Châtillon, venait de préférer la règle austère de Saint-Benoît à toutes les distinctions ecclésiastiques promises à ses vertus et à sa naissance. Tandis qu’on devisait sur cet étrange événement, un modeste pèlerin, sans équipage et sans suite, suppliait à genoux le prieur de Cluny de l’admettre à remplir dans l’abbaye les fonctions les plus humbles. A peine Otton, qu’on a reconnu sous les traits du pèlerin, eut-il obtenu de franchir le seuil du cloître, qu’il jeta gaiement un dernier adieu au monde. Sans doute ce fut un des jours les plus heureux de sa vie que celui où, revêtu du glorieux habit de Saint-Benoît, il put se prosterner au pied de la croix et y demeurer inconnu et oublié des hommes.

On plaça le nouveau novice sous la direction d’un austère religieux nommé Pierre, afin de l’initier aux pratiques conventuelles. Otton se soumit avec une régularité si parfaite à toutes les prescriptions de la règle, il mit tant d’ardeur à se crucifier en toutes choses, qu’il étonna promptement tous ses frères. C’est en apportant un zèle de tous les instants à l’accomplissement des moindres détails de la règle et en cachant avec humilité les grâces dont il était favorisé, que s’écoula le temps de son noviciat. En l’absence de tout document positif, on ne saurait douter que Bruno ne suivît de loin les progrès spirituels de son disciple bien-aimé et ne l’encourageât à persévérer. Enfin le moment de sa profession religieuse étant arrivé, Otton prononça ses vœux solennels avec une indicible émotion.

L’abbé de Cluny, saint Hugues, qui savait juger les hommes avec cette sûreté de vue que donne la sainteté et l’autorité longtemps exercée, ne tarda pas, dès le début, à discerner chez le nouveau religieux de hautes capacités administratives rehaussées encore par un esprit droit et solide. La charge de grand prieur étant donc devenue vacante, il résolut, du consentement de la communauté, de la conférer à Otton. Malgré son éloignement pour toutes les dignités qu’il avait fuies comme des écueils dangereux, il dut se soumettre à ce nouveau sacrifice, qui entrait dans les desseins providentiels.

Avant de discuter son origine et de raconter ses premières années, c’était à Cluny, comme on se le rappelle, au milieu de ses importantes fonctions de prieur, que nous avions laissé Otton de Châtillon.

VI

Table des matières

On était alors en 1078. La lutte entre l’Église et la féodalité commençait à se dessiner en étendant sa sphère d’action. Le pape et l’Empereur, dépositaires, l’un des grands principes d’ordre et de justice, l’autre du pouvoir territorial, se trouvaient entraînés en sens inverse par le courant irrésistible des idées religieuses et des intérêts temporels.

Henri IV, troisième souverain de la maison de Franconie, régnait en Allemagne. A peine sorti de la tutelle d’Agnès de Poitou sa mère, le nouvel empereur avait montré les plus fâcheuses dispositions: fougueux et sans frein dans ses passions, ambitieux par tempérament, fourbe par politique, il aspira bientôt à courber sous le même joug l’Italie et l’Église. Parmi les hommes qui avaient tout à gagner dans ces bouleversements impies, on remarquait la plupart des évêques allemands, notoirement convaincus d’avoir acheté leurs dignités. Créatures du pouvoir, ennemis irréconciliables de la cour romaine, qui poursuivait leurs désordres, ils animaient l’Empereur dans sa rébellion contre le saint-siége. Derrière ces prélats indignes se groupaient une foule de clercs violateurs du célibat et de toutes les lois ecclésiastiques: ces derniers, mêlés aux populations, les excitaient à leur tour contre l’autorité des souverains pontifes.

Cependant la politique d’oppression arborée par Henri IV, devait rencontrer de terribles antagonistes. Hermann de Luxembourg, le margrave Egbert de Thuringe, Rodolphe de Souabe, chefs du parti catholique, défendirent à outrance leur foi religieuse et politique. Ils furent appuyés par l’énergie toute-puissante des Saxons, qui nourrissaient une haine implacable contre l’Empereur, le fléau de leur pays. Tandis que la Saxe devient un foyer de résistance inexpugnable, de l’autre côté des Alpes, le mouvement national et catholique était dirigé souvent avec succès, toujours avec fermeté, par une femme illustre, la comtesse de Toscane, qui réunissait à toutes les distinctions de son sexe les qualités que l’on rencontre chez les plus grands hommes. Confondant dans un même amour l’Église et l’Italie, l’héritière des margraves de Toscane avait sacrifié les liens de famille au plus noble des sentiments, le dévouement à Dieu et à la patrie.

Au milieu de ces conjonctures critiques, l’Église était gouvernée par l’austère Grégoire VII, caractère ferme et courageux, esprit supérieur dominé par une pensée unique; la prépondérance universelle de l’Église. Né en Toscane d’une honnête famille d’artisans, il avait passé sa jeunesse dans le cloître de Cluny. Quand il le quitta pour rentrer en Italie, personne ne connaissait mieux que lui les affaires de son temps. A la mort de Léon IX, le peuple et le clergé qui voulaient un pape italien non suspect de germanisme, l’élevèrent sur le saint-siége. Jamais ce poste n’avait été aussi périlleux. Le souverain pontife se trouvait aux prises avec tous les éléments de désordre réunis; les guerres permanentes des seigneurs féodaux, les luttes acharnées des factions, l’humeur turbulente des Normands de Sicile, le débordement des mœurs publiques et la vénalité de toutes les charges ecclésiastiques. Enfin la situation s’aggravait encore des menées du césarisme allemand contre le vestige d’autorité resté au chef de la chrétienté !

Le monastère de Cluny restait comme une suprême espérance aux yeux du Pape; c’était un boulevard infranchissable à la dépravation devenue générale, et dans la profondeur de ses afflictions il aimait à voir dans le pieux abbé Hugues un confident non moins précieux par son dévouement que par ses lumières.

Quand l’âme énergique de Grégoire, écrasée de douleur, en proie à ces défaillances qui n’épargnent pas les plus grands génies eux-mêmes, venait à déborder d’amertume, aussitôt un courrier partait de Rome pour Cluny, emportant les plaintes éloquentes du pontife. «Je voudrais, écrivait-il à Hugues, pouvoir vous faire comprendre toute l’étendue des tribulations dont je suis assailli, les travaux sans cesse renaissants qui m’accablent sous leur poids de jour en jour plus pesant... Une indicible douleur, une tristesse extrême s’empare de mon âme à la vue de l’Église d’Orient que l’esprit de ténèbres a séparée de la foi catholique. Quand je tourne mes regards à l’occident, au midi, au septentrion, je découvre à peine quelques évêques qui soient entrés dans l’épiscopat par les voies canoniques, qui vivent en évêque, qui gouvernent leur troupeau dans un esprit de charité et non avec l’orgueil despotique des puissants de la terre. Pour ceux au milieu desquels je vis, les Romains, les Lombards, les Normands, je leur reproche souvent d’être pires que des juifs et des païens... C’est ainsi que, partagé entre la douleur qui chaque jour se renouvelle pour moi et un espoir, hélas! trop lointain, je suis assailli par mille tempêtes, et ma vie n’est plus qu’une agonie perpétuelle...»

Les auxiliaires naturels du Pape, l’épiscopat et le clergé, lui faisaient donc défaut ou refusaient de l’aider dans son œuvre réformatrice. Restaient les ordres monastiques, la force de l’Église aux jours de détresse. Dans les cloîtres, et plus particulièrement à Cluny, le zèle répondit à la gravité du péril. Tous les moines offrirent spontanément de courir auprès du souverain pontife; tous, voulurent partager ses fatigues et le seconder dans son œuvre providentielle. Les moines les plus distingués par leur vertu et leurs lumières, les caractères les mieux trempés pour résister à l’entraînement de l’exemple, aux atteintes de la persécution, se recommandaient avant tout pour cette dangereuse mission. On choisit donc le grand prieur Otton, Pierre, son ancien maître dans la vie spirituelle, et quelques autres hommes d’élite.

Quelque peine qu’éprouvât Hugues de priver ainsi le monastère de ses meilleurs soutiens, il n’hésita pas à les envoyer au Pape persécuté, car il s’agissait avant tout de l’intérêt général de l’Église. Le jour du départ étant arrivé, les pieux voyageurs, après avoir embrassé tous les religieux et reçu la bénédiction de leur vénérable père, quittèrent le moutier de Cluny et prirent la route de Rome, au milieu des rigueurs de l’hiver (décembre 1078). En voyant la ville éternelle et son vénérable souverain, ils oublièrent les fatigues sans nombre de leur périlleux voyage, pour ne plus songer qu’aux préparatifs du combat qu’ils allaient livrer. A son tour, Grégoire VII les accueillit avec de grands transports de joie, les considérant comme un secours inespéré que la Providence lui envoyait au milieu de ses afflictions.

Mais avant de suivre Otton dans ses différentes missions, il est nécessaire d’examiner la situation des affaires, au moment où il arrivait à Rome. La diète de Forckeim avait porté un coup terrible à la puissance de l’empereur Henri IV, déjà excommunié pour l’odieux trafic qu’il faisait des dignités ecclésiastiques. Mal conseillé, il avait nettement refusé de se présenter devant les légats du saint-siége: alors l’archevêque de Mayence, les évêques de Wurtzbourg et de Metz, les ducs Guelfe de Souabe et Bertold de Zahringen, pressés par le peuple de mettre un terme à l’anarchie où se trouvait plongée l’Allemagne, depuis l’anathème lancé contre Henri IV, élurent pour roi Rodolphe, duc de Souabe. Des cris de joie accueillirent ce choix, qui fut ratifié par les légats du Pape. Aussitôt après, on lui prêta serment de fidélité, de façon à ne pas lui laisser le temps de refuser ou de réfléchir.

Le sacre qui suivit cette brusque élection amena une sédition violente à Mayence. Pendant la cérémonie religieuse, le roi ayant reconnu un diacre simoniaque au moment où il allait lire l’épître, refusa de l’entendre. Au sortir de la cathédrale, une multitude fanatique, soulevée par les prêtres excommuniés et partisans de Henri IV, se rua sur Rodolphe, qu’elle aurait massacré, si les chevaliers de sa suite ne l’eussent protégé, quoiqu’ils fussent sans armes, comme le voulait l’usage pendant le carême.

En apprenant cette nouvelle, Grégoire VII comprit qu’un pas immense venait d’être franchi; il en parut fâché, et blâma dans ses lettres cette marche précipitée, en se réservant de traiter par lui-même cette affaire capitale. «Apprenez, écrit-il aux seigneurs allemands, que nous ordonnons à nos légats d’enjoindre aux rois Henri et Rodolphe de nous laisser parvenir en sûreté au milieu de vous, afin que nous discutions le différend qui s’est élevé entre eux à cause de nos péchés. Nous sommes prêts, avec votre conseil, à rendre justice à celui qui la mérite et à lui reconnaître les droits au trône.»

La pensée si pleine d’équité du Pape ne reçut aucune exécution, par suite de l’acharnement des partis. Chaque jour on signalait de nouveaux meurtres, des vengeances nouvelles. Les défenseurs du souverain pontife avaient pour adversaires les partisans de l’Empereur; dans ce conflit, il n’était permis à personne de rester neutre: aussi la guerre était de tous contre tous. On pensa qu’un concile pourrait apporter quelque remède à toutes ces calamités. Il se tint donc à Rome et fut le cinquième du pontificat de saint Grégoire. Henri IV y promit, par ses ambassadeurs, de se soumettre, et manqua aussitôt après, à ses engagements. Son conseiller Guibert, archevêque de Ravenne, qui semblait défier la longanimité du Pape par l’éclat de sa révolte et le cynisme de ses diatribes, fut solennellement excommunié. «Vous savez, écrivit saint Grégoire aux habitants de cette ville, vous savez quelles ont toujours été la fidélité et la soumission de votre Église à saint Pierre. Celui qui se dit aujourd’hui votre évêque a dévasté par ses exactions et corrompu par son exemple cette Église, jadis si riche et si pure. C’est pourquoi, dans le dernier concile, nous l’avons irrévocablement déposé, et nous vous défendons de toute l’autorité apostolique de lui obéir comme à votre évêque.»

VII

Table des matières

Tel était le milieu bouleversé où se trouva jeté l’ancien prieur de Cluny. La haute portée de son intelligence, la fermeté de ses convictions, le firent promptement remarquer du Pape, dont il devint un des conseillers intimes. Bientôt une occasion se présenta pour lui de prendre une part plus active à la lutte ouverte contre l’autorité pontificale. Si Henri vendait les évêchés en Allemagne, la politique le rendait plus désintéressé en Italie: il les distribuait généreusement pour se créer des partisans; c’est ainsi qu’Ostie, la ville des anciens souvenirs, le siège le plus important du patrimoine, venait de recevoir un évêque interdit et excommunié. Aussitôt Grégoire se hâta d’y nommer Otton, qu’il voulut consacrer de ses mains.

A partir de ce jour, le nouvel évêque partagea avec le pontife le poids écrasant des affaires de la chrétienté, et ne le quitta guère pendant les quatre années qui suivirent; aussi Bennon, pseudo-cardinal, l’ennemi le plus acharné du Pape et de l’Église romaine, l’appelait-il le page de Grégoire. Un trait montrera quelle était la confiance du pontife dans les lumières de son conseiller. Au moment où l’on agitait de nouveau à Rome la question de l’Eucharistie soulevée par Bérenger, il l’envoya à Sainte-Anastasie avec Suppon, archiprêtre de cette Église, pour y passer trois jours dans le jeûne et la prière, afin d’obtenir de Dieu qu’il l’éclairât sur la décision à prendre au sujet du culte eucharistique

Cependant la lutte entre la papauté et l’Empire était arrivée à son paroxysme de violence. Le perfide Henri IV, voyant que sa politique contre le Pape ne l’avait pas mieux servi que le poignard de Cencius et le guet-apens de Bibianello , résolut enfin de faire un schisme. Il comptait que la désordre naissant d’une entreprise aussi criminelle aiderait ses intérêts. Peut-être même Henri, plus profond politique que ne l’ont pensé ses contemporains, avait-il songé qu’un schisme pourrait bien lui servir de marchepied pour atteindre le trône de saint Pierre, où il se serait assis comme empereur et comme pape en centralisant dans sa main les deux pouvoirs les plus redoutables. Après s’être arrogé le droit de donner la crosse, il voulait encore prendre la tiare. Mais l’audace manqua à l’impiété de l’Empereur, il recula comme Frédéric II devant la majesté du siége apostolique. La réforme du seizième siècle n’était pas encore venue apprendre aux princes comment ils peuvent s’improviser chefs de religion. Henri en fut donc réduit à chercher un criminel, disposé à jouer l’odieux rôle d’antipape. L’évêque excommùnié de Ravenne s’offrit tout naturellement à ses regards. Aussitôt une lettre impériale convoque à Brixen, en Tyrol, tous les évêques d’Allemagne et d’Italie, interdits, déposés. Il s’en trouva trente. Tous ensemble ils publièrent contre saint Grégoire le décret de déchéance qui suit: «Il faut retrancher de la communion des fidèles le prêtre qui a été assez téméraire pour enlever à l’auguste majesté royale toute participation au gouvernement de l’Église, il faut le frapper d’anathème, car il est manifeste qu’il n’a pas été élu de Dieu, mais qu’il s’est impudemment élevé lui-même par la fraude et la corruption. Il a ruiné l’ordre ecclésiastique, il a troublé la hiérarchie civile, il a attenté aux jours d’un roi pieux et pacifique, soutenu un roi parjure et fomenté partout la discorde, la jalousie, l’adultère. C’est pourquoi, réunis par l’ordre de Dieu et appuyés par les lettres des députés de dix-neuf évêques assemblés à Mayence, nous avons résolu de déposer, de chasser, et, s’il refuse d’obéir à notre injonction, de damner éternellement Hildebrand, cet homme pervers, qui prêche le pillage des églises, l’assassinat, qui met en question la foi catholique et apostolique; ce devin, ce nécromancien, cet adorateur des songes, ce moine possédé de l’esprit infernal, ce vil apostat de la foi de nos pères.» Après la lecture de cet acte solennel de leur révolte ils élurent Guibert sous le nom de Clément III (25 juin 1080).

Le chancelier de l’Empereur, assuré de son élection, avait préparé son costume, dit un historien, et, par un coup de théâtre venu à propos il parut, séance tenante avec la tiare et l’habit pontifical. Mais il fallait encore livrer Rome à ce fantôme de pape et l’y faire proclamer, afin d’achever cette sacrilège imposture. En conséquence des bandes d’Allemands, conduites par Guibert, vinrent camper en face de la forteresse de Saint-Pierre dans les prairies de Néron. On commença aussitôt les apprêts du siège, qui dura deux ans. Encouragés par la présence de l’inébranlable pontife, soutenus par l’étonnante comtesse Mathilde, qui ne le cédait en rien aux plus vaillants capitaines de son temps, les Romains combattirent dès le début avec beaucoup de vigueur.

Le bruit des armes et les travaux de la défense ne firent pas oublier à Grégoire la situation précaire des catholiques allemands. De loin il apaise les rivalités qui tenaient divisés les principaux chefs de ce parti, en leur rappelant que le triomphe d’une cause exige toujours l’entente commune des volontés et des moyens d’action. Les Saxons et les Souabes accueillirent favorablement les conseils du Pape et conférèrent des pouvoirs étendus au valeureux comte Hermann de Luxembourg, qui entra aussitôt en campagne contre les Impériaux.

Cette division, de nature à inquiéter l’Empereur, ne l’arrêta pas dans sa résolution invariable de s’emparer de Rome et du Pape. Après plusieurs assauts inutiles contre la cité Léonine, qu’il avait investie du côté du nord, il finit enfin par s’en rendre maître à prix d’or. De son côté Guibert, campé à Tibur, où il commandait une division de l’armée impériale, en attendant qu’il pût trôner au palais de Latran, gardait toutes les avenues de la ville assiégée. La terreur régnait partout aux environs: on arrêtait sur le moindre soupçon. Deux prélats éminents, Bonizo, évêque deSutri, et Otton, évêque d’Ostie, n’ayant pu fuir assez vite, furent saisis et envoyés à l’Empereur (1082). L’importance de cette capture n’échappa à personne. On mit tout en œuvre pour détacher les prisonniers de leur fidélité envers le pontife légitime, persuadé que leur défection en entraînerait beaucoup d’autres. Déjà Henri avait conçu la pensée secrète de faire consacrer son pape par l’évêque d’Ostie. Mais tous les calculs et toutes les promesses échouèrent devant l’intrépidité des confesseurs de la foi. Ils supportèrent les mauvais traitements et bravèrent la colère de l’Empereur avec ce calme et ce sang-froid que donne aux âmes fortes la crainte de Dieu.

Outré de cet affront, Henri fit jeter en prison les deux évêques jusqu’à ce qu’on eût statué sur leur sort. Un an se passa de la sorte sans changement du côté des geôliers, sans faiblesse de la part des captifs.

Après ces rigueurs inutiles et brutales, l’Empereur modifie aussitôt sa conduite avec une souplesse infinie. Il recherche la faveur des Romains et offre même de se soumettre aux décisions du pontife assiégé, s’il consent à lui imposer la couronne impériale: puis, afin de dissiper tous les doutes que faisaient naître ses trahisons perpétuelles, il rend la liberté à quelques prisonniers et laisse un passage libre à tous ceux qui veulent entrer à Rome. Cette ruse eut un plein succès. Les Romains, dupes de cette comédie de repentir, s’irritèrent contre la ténacité du pontife qui avait répondu aux envoyés de l’Empereur: «J’ai souvent eu occasion de connaître les ruses perfides et les sourdes menées de Henri: cependant je suis prêt à lui pardonner et à lui remettre la couronne impériale s’il veut donner à Dieu et à l’Église une satisfaction proportionnée à ses crimes; s’il ne le fait, il m’est impossible de me rendre à ses vœux.» L’Empereur refusa, et le Pape, qui ne s’était jamais mépris sur les intentions de son ennemi, se retira par prudence dans le château de Crescentius, c’est ainsi que l’on appelait alors le fort Saint-Ange. Nous ne suivrons pas les historiens du temps dans les détails de ce siège mémorable où le chef de l’Église, défendu, puis trahi par les Romains, n’avait plus pour royaume qu’une forteresse, pour égide que son droit et la sainteté de sa cause. Qu’il nous suffise de rappeler que l’usurpateur Guibert, établi au palais de Latran, se fit sacrer dans la basilique de Saint-Pierre, le 24 mars 1083, par les évêques de Modène et de Rimini, substitués aux prélats d’Ostie et de Tusculum, à qui seuls appartenait cette prérogative. Le premier usage que fit l’antipape de sa dignité, fut de donner la couronne de roi des Romains à son maître. Cette cérémonie eut lieu le jour de Pâques (1084), Henri fit son entrée solennelle dans l’église de Saint-Pierre, ayant à ses côtés la reine Berthe, et reçut, comme le dit Bertold, la couronne, de l’impiété.

Après ce double triomphe et ce partage de la tiare et du sceptre, les ennemis du Pape pensèrent que sa résistance ne serait plus longue et qu’il tomberait prochainement en leur pouvoir. La Providence en décida autrement.

Robert Guiscard parut tout à coup devant Rome avec une armée de trente-six mille hommes. Henri et son complice, surpris par de telles forces, s’enfuirent immédiatement à Civita-Castellana et ensuite à Sienne, en abandonnant les Romains à leur malheureux sort. Ceux-ci durent se repentir d’avoir trahi la cause italienne pour celle de l’Empereur; car la ville tout entière fut mise au pillage. Des Sarrasins et d’autres aventuriers aussi misérables, attirés sous les bannières du chef normand par les richesses de Rome, commirent de sauvages excès; les femmes et les religieuses furent sacrifiées à leurs brutales passions; les palais détruits et saccagés; les églises de Saint-Laurent et de Saint-Silvestre s’écroulèrent dans les flammes. L’histoire rapporte que Grégoire, à la vue de tant d’horreurs, courut au-devant de ces forcenés avec quelques-uns de ses gardes pour les arrêter dans leur œuvre de destruction. Robert Guiscard exerça perdant trois jours un pouvoir discrétionnaire sans limite, rançonnant et proscrivant tous les citoyens qu’il croyait ennemis du pape: le farouche guerrier, dit un historien, ressemblait à un lion puissant au milieu de la ville éternelle .

Le sac de Rome laissa dans l’esprit du saint-père, jusqu’à sa dernière heure, un douleureux souvenir qui témoigne hautement de ses sentiments d’humanité. Le service empreint de barbarie qu’on venait de lui rendre, porta peu de fruits. Éclairé par l’attitude d’une faction allemande et par le mécontentement des Romains, qui ne pardonnaient pas à sa politique d’avoir appelé les Normands à son aide, Grégoire VII reprit douloureusement le chemin de l’exil en compagnie de Robert Guiscard; il s’arrêta à Salerne, où la mort l’attendait. Dans cette triste retraite il oublia un instant ses propres malheurs. Son cœur s’attendrit en songeant aux Saxons qu’on persécutait avec une nouvelle violence à cause de leur attachement à la foi catholique et au pape légitime; alors il cherche autour de lui un prélat assez résolu pour leur porter des paroles de consolation, assez intrépide pour affronter les menaces et les périls: aussitôt Otton se présente. A peine rendu à la liberté, il va l’exposer de nouveau pour la défense de l’Église.

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16 January 2025
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432 p. 5 illustrations
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4064066321147
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