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A. Matthey

Cherchez la femme


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066307103

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE LA CHAMBRE EN VILLE

I. DÉCLARATION DU CONCIERGE

II. CE QUE VIT M. BERTRAND

III. LA CHAMBRE DE M. MARIOTTE

IV. PREMIERS RÉSULTATS

V. OU SE CONFIRMENT LES PREMIÈRES PRÉVISIONS DE M. PRIMBORGNE

VI. LA FEMME BRUNE

VII. OU TOUS LES MORALISTES PASSÉS, PRÉSENTS ET FUTURS SONT ENFONCÉS

VIII. CORDON S.V.P.

IX. ou L’ON N’APPREND RIEN

X. LA PETITE BOUQUETIÈRE

XI. M. DE LA VILLENOUX

XII. LA VOITURE ABANDONNÉE

XIII. LA FEMME BLONDE

XIV. OU PRIMBORGNE CONÇOIT SON PLAN

XV. PLACE DES VICTOIRES

XVI. FLEURS ET POLICE

XVII. LA CHAMBRE DE JOSÉPHINE PIERRET

XVIII. OU M. COLAS PERD SON TEMPS

XIX. OU LA SITUATION DE JOSÉPHINE PIERRET SE DESSINE NETTEMENT

XX. OU PRIMBORGNE AGIT «NOIR» ET PENSE «BLANC»

DEUXIÈME PARTIE LE FIACRE VERSÉ

I. SIX SEMAINES AUPARAVANT

II. LE BRACELET

III. PREMIER SOUPÇON

IV. GUY-FRANÇOIS DE PRANGINS

V. LE BILLET

VI. MÊME NOM–AUTRE SANG

VII. BEAU-PÈRE ET MARI

VIII. HENRIETTE DE PRANGINS

IX. LES DEUX DIPLOMATES

X. LA FEMME QUI PASSE

XI. LE ROMAN

XII. L’HÉROINE

XIII. S’IL FAUT MOURIR, NOUS MOURRONS!

XIV. RENÉ

XV. QUI TERMINE LE PRÉCÉDENT ET COMMENCE LE SUIVANT

XVI. L’INCONNU

XVII. OU L’ON PARLE DE NOGENT ET DE ROME

XVIII. OU L’ITALIEN DEVIENT ESPAGNOL, ET OU L’HOMME AU BUSTE DEVIENT L’HOMME AU PROCÈS

XIX. CELLE QUI VEUT VOIR EST VUE

XX. CE QUE L’INCONNU DÉCOUVRIT EN VOYANT ET EN ENTENDANT

(ARTHUR ARNOULD)


PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS

1883

Droits de traduction et de reproduction réservés

CHERCHEZ LA FEMME

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
LA CHAMBRE EN VILLE
I.
DÉCLARATION DU CONCIERGE

Table des matières

–Voyons, monsieur Bertrand, remettez-vous un peu, et tâchez d’être plus clair dans vos explications.

–Ah! monsieur le commissaire de police, c’est que ce qui m’arrive est si extraordinaire!... Une maison habitée rien que par des gens riches et comme il faut!... Depuis vingt ans que j’y suis concierge, avec ma femme, jamais rien de pareil. jamais de bruit, jamais de scandale!. Je puis dire, d’ailleurs, qu’il n’y a pas de maison mieux tenue, et que M. Pavillon, le propriétaire, n’a jamais eu ça à me reprocher, ni à ma femme!

Et le pauvre concierge, d’un air tragique, fit craquer l’ongle du pouce droit entre ses dents.

Il était pâle et bouleversé, le brave homme, et ses gros yeux, bleu faïence, à fleur de tête, qui exprimaient toujours la surprise, même à l’état normal et lorsqu’il ne ressentait aucune émotion, semblaient prêts à sortir de leurs orbites et révélaient la stupeur poussée à son paroxysme.

–Vous dites-donc que ce matin,–interrompit le commissaire de police, dans le cabinet duquel avait lieu la conversation qui commence ce récit, – en vous levant pour vaquer à vos occupations quotidiennes, vous avez constaté, chez l’un de vos locataires, des traces d’un crime ou d’un accident?

–Voilà ce que c’est,–reprit M. Bertrand, en s’épongeant le front où perlaient de grosses gouttes de sueur, bien que l’on fût en plein mois de décembre de l’année1880, et qu’il fît très froid.–Il y a une heure, je sortis de la loge, suivant mon habitude, pour ouvrir la porte cochère qui donne sur la rue Notre-Dame-des-Victoires.

En passant sous la voûte d’entrée, qui est un peu obscure à pareille heure, en hiver surtout, quand il fait du brouillard, comme depuis vingt-quatre heures, je crus remarquer que la porte de M. Mariotte n’était pas fermée.

–Tiens!–que j’me dis,–il a passé la nuit chez lui, et il est parti en oubliant de fermer sa porte!

Je n’y fis pas autrement attention, quoique cela me surprît un peu, car ce n’était pas son habitude.

Mais, quand la porte cochère fut ouverte, la lumière entra; et, en passant devant la porte de la chambre de M. Mariotte, pour regagner ma loge, je constatai, par l’entre-bâillement, que la pièce était plongée dans une complète obscurité.

Cela m’étonna.–Ce n’était point naturel.

Si M. Mariotte avait passé la nuit dans sa chambre, et si la porte était ouverte, c’est qu’il était levé; or, comment se faisait-il qu’en se levant il n’eût pas ouvert les volets pour voir clair chez lui?

–La pièce occupée par ce monsieur est au rez-de-chaussée, d’après ce que je puis conclure de vos paroles?–demanda le commissaire de police.

–Oui, monsieur Colas,–tel était le nom du commissaire;–à gauche, en venant de la rue, sous la voûte, avant d’arriver à la cour, où se trouve ma loge.

–Et de votre loge, voit-on la porte de cette chambre?

–Non, monsieur le commissaire,–c’est impossible.–Mon logement est en retrait, sur la droite, dans la cour même, je vous le répète.

–Bien,–me voilà fixé sur un point. J’aurai une autre question à vous adresser tout à l’heure. Vous avez dit que cette personne, M. Mariotte, je crois, ne passait pas habituellement la nuit chez elle?...

–C’est vrai, monsieur...–balbutia le concierge avec un embarras visible, qui frappa celui qui l’interrogeait.

–Nous reviendrons là-dessus;–continuez.

–Donc,–reprit Bertrand,–trouvant la chose drôle, je poussai tout à fait la porte, et, passant la tête à l’intérieur, je me mis à dire:

–Êtes-vous là, monsieur Mariotte?

Pas de réponse!

Un silence de mort!

Ça me parut singulier.

Est-ce qu’il serait parti, hier au soir?–pensai-je.–Mais, dans ce cas, il m’aurait remis sa clef, suivant son habitude.

Je l’appelai encore, sans obtenir de réponse.

Je n’osais pas pénétrer dans la chambre, parce que je dois vous dire, monsieur le commissaire de police, que ma femme et moi, quoique concierges, nous sommes très discrets avec les locataires. C’est connu. Tout le monde vous le dira.

–Bien! bien. Allez toujours.

–Pour lors, voyant qu’on ne me répondait toujours rien, je tirai la porte, comme je l’avais trouvée, et, revenant à la loge, je dis à ma femme:

–Rosalie...

C’est son petit nom, monsieur le commissaire de police.

–Rosalie, est-ce que M. Mariotte, hier au soir, t’a remis sa clef, avant de partir, sans que je l’aie su?

–Non, qu’elle me dit.–Tu sais bien qu’il est resté chez lui...

Regarde dans sa case, tu verras que la clef n’y est pas.

C’est ce que je fis.

Point de clef!

–Il a donc passé la nuit chez lui?–que je fis encore.–Mais c’est bien drôle: sa porte est ouverte, ses volets sont fermés, et on n’entend rien. Je l’ai appelé. Il ne m’a pas répondu.

–Eh bien, me dit Rosalie, il faut y aller voir. Il est peut-être malade.

–Ah! mon Dieu!–ajouta-t-elle tout à coup. –Qu’est-ce que tu as donc là?

–Où ça?

–A la main.

Je regardai ma main droite... Elle était toute barbouillée, toute sale...

–Je n’sais pas, que je lui répondis.

–Qu’est-ce que tu as touché?

–Mais rien... J’ai ouvert la porte cochère... puis j’ai poussé la porte de M. Mariotte. Voilà tout.

En lui répondant ça, je m’étais approché de la fenêtre et je regardais ma main.

Ma femme la regardait aussi.

–C’est du sang!–fit-elle.

C’était vrai, monsieur le commissaire;–c’était du sang1

Et le concierge s’épongea de nouveau vigoureu-. sement le visage, avec un vaste mouchoir de coton, à carreaux rouge et jaune.

–Encore frais?–interrompit le commissaire.

–Non, déjà noir... mais facile à reconnaître à de petits caillots rougeâtres qui étaient restés attachés à mes doigts.

–C’est bien, achevez!

–Vous comprenez que nous restâmes là, ma femme et moi, à nous regarder le blanc des yeux!... j’étais devenu tout pâle.

–Il y a eu un malheur!–s’écria Rosalie, qui a de la tête et beaucoup plus de présence d’esprit que moi.

–Un malheur!–répétai-je.–Où çà?

–Chez M. Mariotte. Viens avec moi, il faut entrer chez lui. Tu comprends qu’on ne laisse pas sa porte ouverte, comme ça... lui surtout!...

Le commissaire de police souligna dans son esprit le «lui surtout!» mais ne dit pas un mot, afin de ne point ralentir la déposition du sieur Bertrand, déjà assez longue et assez décousue.

–Rosalie avait raison,–reprit ce dernier.

Elle s’était élancée hors de la loge; je la suivis et nous arrivâmes sous la voûte.

–Quelle heure était-il?–demanda M. Colas.

–Il pouvait être sept heures et demie, à ce moment, ou huit heures moins le quart.

Le commissaire leva les yeux sur la pendule accrochée au mur de son cabinet, en face du bureau, et constata qu’il était neuf heures moins quelques minutes.

–Continuez!–fit-il.

–Il faisait, pour lors, tout à fait jour. Arrivés devant la porte, au premier regard, nous constatâmes des taches et des maculatures de sang, très visibles.

Je dois vous dire aussi qu’on monte une marche pour pénétrer dans la chambre.

Eh bien! sur cette marche, il y avait également des taches et comme des empreintes de pieds ensanglantés.

Je n’osais plus bouger. J’avais une sueur froide.

Rosalie, plus résolue, poussa la porte, entra... en me disant:

–Mais viens donc, capon! Faut savoir ce qui s’est passé.

J’obéis... mais vrai, là, monsieur le commissaire de police, vous me croirez si vous voulez, je n’en menais pas large, comme on dit.

Le commissaire eut un geste d’impatience.

–Pour lors,–reprit Bertrand, un peu plus précipitamment,–Rosalie traversa la pièce qui n’est pas très grande, afin de gagner la fenêtre qui est à gauche, quand on entre, et qui donne sur la rue Notre-Dame-des-Victoires.

Moi, je m’étais arrêté sur le pas de la porte, en dedans.

On ne sait pas ce qui peut arriver, n’est-ce pas? –C’était plus prudent.–Puis il faisait noir comme dans un four...

Patatras!–j’entends Rosalie qui se butait contre quelque chose.

–Qu’est-ce qu’il y a?–que j’lui dis.

–C’est une chaise renversée,–qu’elle m’répond.

–Une chaise renversée, que j’me dis;–il y a eu du grabuge!

Mais Rosalie continuait d’avancer.

Enfin, je l’entends qui tirait le cordon des rideaux... parce que, faut vous dire, il y a de grands rideaux partout dans cette chambre; puis, qui tâtonnait pour trouver la poignée de la fenêtre.

Elle Ja trouve, elle l’ouvre, elle lève le crochet qui ferme les volets...

J’dois vous dire, monsieur le commissaire de police, que ce sont des volets pleins, en fer... fermeture excellente... parce que, vous comprenez, la fenêtre étant au rez-de-chaussée et donnant directement sur la rue, on pourrait craindre, la nuit, les voleurs et les malfaiteurs.

Aussi le propriétaire, M. Pavillon, qui est un homme avisé, je puis bien le dire, a pris toutes les précautions... et, depuis vingt ans que je suis dans la maison, jamais, au grand jamais...

–Nous savons ça! Mais sapristi! Allez donc! Vous n’en finissez pas.

–Pour lors donc, Rosalie pousse les volets... La lumière entre... et nous voyons!

Ah! je vivrais cent ans que je n’oublierais pas ce spectacle!

II.
CE QUE VIT M. BERTRAND

Table des matières

–Monsieur Bertrand,–fit le commissaire qui commençait à s’intéresser au récit, bien qu’il fût blasé sur le tableau de toutes les misères humaines et de tous les crimes qui peuvent s’accomplir dans une ville comme Paris,–je vous en prie, expliquez-vous plus rapidement. Le temps s’écoule, mes instants sont précieux, et, s’il s’agit, en effet, d’un accident ou de quelque délit grave, il faudrait commencer une enquête, pendant que les traces en sont encore toutes fraîches.

Ainsi, veuillez me dire, en deux mots, ce que vous avez vu.

Je vous écoute.

–Oui, monsieur le commissaire de police, je comprends. Je regrette de n’avoir pas amené Rosalie avec moi: elle vous aurait déjà conté la chose, car elle a la langue rudement bien pendue, je vous en réponds. Mais, vous comprenez, nous ne pouvons pas abandonner la loge tous les deux à la fois.

Pour le coup, M. Colas frappa du poing sur son bureau, avec un geste de véritable colère.

–Oui, monsieur le commissaire,–reprit le concierge tout tremblant.–Oui, oui, nous y voilà…. Où en étais-je resté?... Ah! ’j’y suis.

Pour lors, la lumière étant entrée, on y voyait clair...

–Qu’est-ce que vous avez vu?–s’écria le commissaire hors de lui.

–C’est ce que je suis en train de vous dire.

La chambre était dans un grand désordre. Il y avait une chaise renversée, près d’un fauteuil, à côté de la fenêtre. Une petite table qui occupe souvent le centre de la pièce, en face de la cheminée, avait été repoussée, et un de ses angles,–la table est carrée,–était allé frapper la glace d’une armoire, qui se trouve placée en face du lit, à droite de la croisée.

La glace était brisée.

La petite toilette Pompadour était toute sens dessus dessous, déchirée; la dentelle blanche pendait par morceaux, et le miroir placé dessus gisait par terre, près du meuble.

Le lit, défait et foulé, prouvait que M. Mariotte s’était couché; mais ce lit était vide et on ne voyait pas trace de ce pauvre M. Mariotte.

–Comment, il n’y était pas?–interrompit le commissaire étonné,

–Mais non, monsieur le commissaire, pas plus de M. Mariotte que sur ma main!

Aucun de ses vêtements non plus. S’il s’était déshabillé pour se coucher, il s’était relevé et rhabillé ensuite. Cela n’est pas douteux.

–Alors, il n’y a pas eu d’assassinat! Qu’est-ce que vous me chantez donc avec vos traces de sang? –Ce serait, tout au plus, un vol accompli après le départ de votre locataire.

–Je vous assure, monsieur le commissaire, que je n’ai nulle envie de chanter,–répliqua M. Bertrand d’un air tragique.–Ce n’est pas que je n’y aille de mon petit couplet, comme un autre, au dessert, quand on a bu un coup avec des camarades. Mais, pour le quart d’heure... Je n’ai pas même pris mon petit verre ce matin... Ainsi...

–Voyons,–interrompit le commissaire plus doucement, comprenant qu’il n’obtiendrait rien s’il voulait mener les choses trop vite,–vous avez parlé de sang.–Où était-il, le sang?

–Mais partout, monsieur Colas, partout en général, et en particulier sur le parquet.

–Ah! Enfin!

–Oui, sur le parquet, il y avait une large tache, encore tout humide, qui avait trempé le tapis, et qui s’étendait vers le lit, d’une part, et, d’autre part, vers la porte de sortie.

–Bien!–fit le commissaire.–Et il n’y en avait pas ailleurs?

–Oh! si fait, sur le coin de la cheminée, comme d’une main qui s’y serait appuyée; puis contre la porte, en plusieurs endroits, notamment près de la serrure.

–Mais ces traces de sang, sur la porte, quelle forme avaient-elles?

–Quelle forme?

–Oui; vous ne comprenez pas? Je vous demande si c’étaient des éclaboussures, ou si cela ressemblait à l’empreinte d’une main.

–Oh! plutôt à ce que vous dites.

–Tout ceci prouve, ou semble prouver, en effet, qu’il s’est passé, cette nuit, quelque drame dans cette chambre. Une lutte aura eu lieu probablement.

Seulement, comment peut-il se faire que vous n’ayez rien entendu?

–C’est c’que je m’demande. Mais cela n’est pas extraordinaire.

–Comment cela?

–Ma loge, je vous l’ai dit, se trouve dans la cour. Elle est assez éloignée, et, à moins d’un grand bruit.

–Nous allons constater cela tout à l’heure,– fit le commissaire d’un air quelque peu soupçonneux.–Aucun voisin n’a rien entendu non plus?

–Il n’y a pas de voisin. La chambre est seule de ce côté. Il y en a une autre en face, sous la voûte, à droite, en entrant.

–Eh bien?

–Dame! je n’ai point vu le locataire.

Rosalie m’a dit:

–Cours chez le commissaire de police pour l’avertir.

Et me v’là!

–C’est bon. C’est moi qui interrogerai ce voisin. Mais comment vous expliquez-vous, si ce M. Mariotte a été frappé, ainsi que vous le supposez, de façon à perdre une si grande, quantité de sang, qu’il n’ait point appelé au secours, ou qu’il ait pu sortir de la maison, en admettant que ses forces lui eussent permis de se tenir debout et de marcher?

–Je n’y comprends rien.

–Vous êtes sûr que ce qui s’est passé, dans cette chambre, quelque événement qui s’y soit accompli, a eu lieu la nuit?

–Évidemment, monsieur le commissaire.–A dix heures du soir, suivant mon habitude, j’ai fermé la porte cochère.

–Eh bien?

–Eh! bien, je n’ai rien remarqué à cet instant, bien que le bec de gaz qui éclaire la voûte fût allumé.

–La porte de ce monsieur était close?

–Parfaitement.

–Était-il encore chez lui?

–Oh! pour sûr!

–Qui vous le fait supposer?

–C’est qu’après avoir éteint le bec de gaz, j’ai vu un filet de lumière qui filtrait sous la porte. et que j’ai entendu.

Le concierge s’arrêta net.

–Qu’avez-vous entendu?–demanda le commissaire, en fronçant le sourcil.

–Le bruit d’un baiser! monsieur le commissaire de police,–balbutia Bertrand, en rougissant.

–Le bruit d’un baiser!–Ah! ah!–M. Mariotte n’était pas seul?

–Non.

–Il y avait une femme avec lui?

–Oui...

–Qu’est-ce que c’est que cette femme? la sienne?

–La sienne... oui et non... C’est-à-dire... que c’est sa femme... sans l’être... à ce que je crois, du moins.

–Sa concubine!

–Monsieur le commissaire, j’n’en sais rien... moi... La maison est une maison tranquille, honnête, bien habitée. Jamais je n’ai voulu louer à des femmes seules.

–Oui, mais vous louez à des hommes qui reçoivent des femmes! Nous éluciderons cela plus tard.

Et cette femme, vous l’avez vue?… Vous la connaissez?

–Je l’ai vue... sans la voir... à peine entrevue... Mais Rosalie lui a parlé.

–Nous interrogerons votre femme. Cette personne venait souvent?

–Chaque fois que M. Mariotte venait.

–Bien. Je vais me transporter sur les lieux et procéder moi-même aux constatations nécessaires.

Il y eut un silence.

Le concierge, les yeux baissés, tournait son mouchoir entre ses mains, et paraissait sur des épines.

–Qu’est-ce qui vous fait supposer que c’est à M. Mariotte que l’accident est arrivé, ou que c’est lui qui a été la victime d’une tentative de meurtre, suivie de vol?

–Dame! puisque c’était lui qui habitait la chambre.

–Mais il n’y était pas seul.

–C’est vrai!

–Et la chambre était absolument vide, quand vous y avez pénétré?

–Complètement... vide... oui, monsieur le commissaire.

–C’est bien,–conclut M. Colas.–Je vais vous accompagner.

Il sonna.

Un gardien de la paix parut.

–Attendez, Pelvilain,–dit-il.–J’écris un mot à la préfecture.

En effet, il avait pris une feuille de papier et y traçait quelques lignes.

Quand il eut terminé:

–Courez vite,–ajouta-t-il en remettant un pli cacheté à l’agent,–et ramenez avec vous M. Primborgne. Vous le conduirez rue Notre-Dame-des-Victoires no.…?–fit-il en se tournant vers le concierge.

–17bis.

–Vous entendez, Pelvilain?–J’y serai.

Il s’agit d’une enquête à commencer, et j’aurai besoin de lui.

L’agent s’inclina et partit en grande hâte.

M. Colas endossa un pardessus, prit son chapeau, passa son écharpe autour de ses reins, sous son pardessus, fit appeler son secrétaire, requit deux agents en uniforme, et sortit du commissariat, accompagné du concierge de plus en plus décomposé et bouleversé.

Une voiture de place, hélée au passage, conduisit en peu de minutes la petite troupe au no17bis de la rue Notre-Dame-des-Victoires, où nous allons pénétrer à notre tour.

III.
LA CHAMBRE DE M. MARIOTTE

Table des matières

Pour comprendre quelques-uns des principaux événements du drame que nous avons à raconter, il est absolument nécessaire de connaître exactement la disposition des lieux où venaient de s’accomplir les faits mystérieux encore dont nous avons entendu le récit assez décousu des lèvres de M. Bertrand, le concierge.

Le no17bis de la rue Notre-Dame-des-Victoires est occupé par une grande maison d’aspect confortable et même élégant, tout à fait moderne.

Cette propriété se compose de trois corps de bâtiment, séparés par deux vastes cours.

Sur le devant s’élève une maison à six étages, en, comptant les mansardes.

Au milieu s’ouvre une large porte cochère, suivie d’une voûte spacieuse, conduisant dans la première cour, où se trouve, à droite, l’escalier menant aux appartements.

C’est là, près de cet escalier, que l’on aperçoit la loge de M. Bertrand, assez claire et aérée, contrairement à l’habitude parisienne.

De l’autre côté de la cour s’élève un bâtiment plus modeste, sous lequel on passe, par une seconde voûte, aussi large que la première, et qui conduit à la dernière cour bordée en partie par des communs et les remises destinées aux locataires des grands appartements.

Sous la première voûte s’ouvraient, comme l’avait dit le concierge, deux portes conduisant, à droite et à gauche, à deux chambres de garçon, dont les fenêtres donnaient au rez-de-chaussée sur la rue Notre-Dame-des-Victoires.

Il résulte de cette disposition que les locataires de ces deux pièces peuvent entrer et sortir directement, sans passer devant la loge de M. Bertrand, ni être vus par le concierge, et que les personnes qui viennent chez ces deux locataires échappent également à toute inquisition ou surveillance de la part du gardien officiel de ce vaste immeuble.

La chambre de gauche, la seule qu’il nous importe de connaître, n’est précédée d’aucune entrée.

Elle donne sous la voûte par une porte à deux battants, à laquelle on parvient par une marche de pierre peu élevée, et, cette porte ouverte, on se trouve dans la chambre.

Cette pièce, médiocrement grande, mais suffisante pour une personne seule, est éclairée par une fenêtre à gauche.

En face de la fenêtre, on aperçoit une alcôve non fermée, occupée par un lit d’acajou très simple, et terminée par un tout petit cabinet de toilette, communiquant avec l’alcôve, grâce à une porte close d’un verrou.

Le reste de la pièce est meublé d’une armoire à glace, en face du lit; d’une toilette Pompadour qui fait face à la cheminée, située du même côté que la porte d’entrée; d’une table carrée, se repliant à volonté, près de la tête du lit et faisant suite, par conséquent, à la toilette Pompadour.

Quatre sièges en tout:–un fauteuil, dit américain, deux chaises en brocart de soie bleue, une chaise longue, placée devant la fenêtre, les pieds appuyés au côté de l’armoire à glace.

Un assez joli tapis recouvre presque entièrement le parquet.

De grands rideaux, en satinette de laine, fond bouton d’or, à ramage bleu, garnissent la fenêtre, l’alcôve et la porte d’entrée.

L’intérieur de l’alcôve, ainsi que les murs de la chambre, sont capitonnés de soie rose, avec une longue glace au fond du lit.

Des piquets de roses artificielles sont fixés sur la tenture, de chaque côté d’une autre glace biseautée, à cadre d’or ajouré, et qui fait face à la glace de la cheminée.

Sur la cheminée, deux bougeoirs et une coupe vide-poche en bronze doré.

De chaque côté de la glace de la cheminée et de chaque côté de l’autre glace taillée en biseau, faisant face à celle de la cheminée, des appliques contenant des bougies.

Deux petits vases en barbotine pour mettre des bouquets achèvent de garnir la cheminée.

Tout cela, quoique simple, est coquet et riant, bien que gardant l’aspect général d’une installation faite à la hâte, et à plusieurs reprises.

La pièce n’a point le caractère d’un lieu où l’on vit, que l’on habite journellement.

Rien qui indique qu’on y travaille, ou qu’on y vive.

Point de ces traces d’habitudes quotidiennes qui révèlent, chez le plus pauvre, ses goûts ou ses besoins.

Beaucoup de choses très nécessaires y font défaut.

Quelques petits riens y abondent.

On sent, au premier coup d’œil, qu’une femme vient là,–une femme aimée.

Il n’y a qu’un fauteuil: il doit être pour elle;– à moins qu’elle ne s’étende sur la chaise longue, devant laquelle un coussin algérien porte encore l’empreinte de deux genoux.

Les chaises, quoique élégantes, ne doivent guère servir et paraissent neuves.

Voici des boîtes de poudre de riz.

Voici des flacons d’odeur.

Voici une petite glace,–car les glaces abondent,–sur un pied mobile, qu’on hausse et qu’on baisse à volonté, qui s’incline en avant, en arrière, avec deux bougies de chaque côté.

C’est bien certainement pour qu’elle y mire son minois et qu’elle répare le désordre de sa coiffure.

Les armoires,–il y en a plusieurs dans la chambre,–sont vides; mais, dans le cabinet de toilette, un peignoir de femme de coupe provocante, et, sur une tablette, deux petites mules de satin noir, doublées de satin rose, pour le pied de Gendrillon.

Dans l’air, une sorte de senteur féminine.

D’ailleurs, pas un objet qui parle de l’homme, qui lui appartienne; et, parmi ces objets féminins, pas un qui désigne telle ou telle femme.

Pas une initiale aux draps du lit; pas une initiale aux taies des oreillers, ornées pourtant de dentelle.

Tout cela est anonyme, volontairement.

On peut fouiller, on peut chercher.

On ne trouvera rien.

C’est l’amour évidemment; mais c’est l’amour qui se cache.

Telle fut la conclusion de M. Primborgne, l’agent de la Préfecture de police, requis par M. Colas, pour l’aider dans son enquête, et qu’il communiqua, presque en ces termes, au commissaire de police, après une rapide inspection.

–Nous surprenons,–dit-il tranquillement à son chef hiérarchique,–une des mille manifestations de l’amour illicite, de l’amour défendu.

–Cela me paraît certain, comme à vous,–répliqua M. Colas.

–Donc, s’il s’est passé un drame ici, ainsi que tout l’annonce,–c’est un drame de l’amour;–et nous n’en aurons la clef qu’alors que nous aurons trouvé la femme.

–Cependant,–fit M. Colas,–voici des traces d’effraction, à cette armoire à glace, qui sembleraient indiquer qu’il y a eu un vol.

–Qu’il y ait eu un vol, dans un certain sens,– cela est possible,–répondit l’agent de la sûreté; –mais ce n’est pourtant pas d’un vol qu’il s’agit.

Il secoua la tête, avec un rire silencieux.

–Ici,–poursuivit-il,–il n’y avait pas, il ne pouvait pas y avoir de valeurs.

–Cela n’est pas probable.

–Non, non.–On a forcé ce petit meuble, .. On a ouvert l’armoire à glace... je ne dis pas qu’on n’y a point pris quelque chose... à moins qu’on n’ait voulu tout simplement égarer la justice, en faisant croire à un vol imaginaire;–mais, si on a pris quelque chose, ce ne peut être que des papiers, des lettres... peut-être des portraits... que sais-je?–Mais point d’argent,–soyez-en certain.

Tenez,–ajouta M. Primborgne, en montrant une des tablettes de l’armoire à glace–regardez-moi ça...

–Eh bien?

L’agent palpait la tablette, la flairait, l’auscultait pour ainsi dire.

–Est-ce que vous ne voyez pas que cela n’a jamais rien contenu?–Il y a une odeur de neuf.– Cela sent encore le magasin d’ébénisterie. et ce magasin est un magasin du faubourg Saint-Antoine.–Je reconnais la fabrique.

–Vous avez raison,–murmura le commissaire de police.–J’en avais eu le pressentiment déjà, lors de la déposition du concierge, quand il m’avait dit que son locataire ne passait jamais la nuit chez lui, qu’il avait entendu le bruit d’un baiser, et qu’une femme inconnue venait ici.

–Ah! le concierge vous avait dit cela?

–Oui, et si je ne vous en ai pas parlé, c’est que, connaissant l’infaillibilité de votre flair, je voulais vous laisser exprimer d’abord vos impressions, sans les influencer en quoi que ce soit.

–Eh bien, vous voyez que je ne me suis pas trompé?–Cela saute aux yeux, du reste, et un enfant aurait deviné la chose.

Cela m’a frappé brusquement, en entrant ici;– et, suivant mon procédé habituel, avant de m’inquiéter du côté matériel de l’affaire, je me suis inquiété du côté moral,–toujours le plus important.

Aussi, pendant-que vous vous occupiez, avec votre secrétaire, des traces, si l’on peut dire physiques, je me suis contenté de fureter et de philosopher.

Je tiens le fil, à présent, et la chose devient relativement claire, sinon facile.

Il y avait, hier au soir, ou cette nuit, ici, un amant et sa maîtresse.–C’est acquis.

Voyons, maintenant, ce qui s’est passé,–et reprenons l’enquête ordinaire, comme elle doit se faire.

Je sais à présent de quels personnages il peut être question, et vous allez voir que cela nous aidera prodigieusement.

–Croyez-vous à un crime?–demanda brusquement le commissaire de police.–Je vous avoue que je vois bien du sang répandu, des meubles renversés, une glace brisée, une armoire forcée, des traces de lutte apparente. mais tout cela aurait dû faire du bruit, éveiller l’attention des autres locataires, même des passants sur le trottoir, et l’on dirait que cela s’est accompli dans un silence absolu...

M. Primborgne jeta un dernier regard autour de lui, et aspira fortement l’air.

–Je comprends vos doutes et je les ai partagés, un instant,–dit-il enfin;–il y a eu crime pourtant;–mais.…

–Mais quoi?

–Il n’y a pas eu lutte.

–Vous croyez?

–J’en ai la conviction.–La personne frappée, la victime, quelle qu’elle soit, n’a pas résisté.

–C’est étrange.

–Je vous le démontrerai tout à l’heure.

–Et le corps?–Où est le corps?–Qu’est devenue la personne dont le sang a coulé ici avec cette abondance?

–Voilà le problème, le côté mystérieux, inexplicable... et encore!

M. Primborgne se frappa le front.

–Que voulez-vous dire?

–Ceci:–Qui a été frappé?–L’homme ou la femme?

–En effet.

–Ou tous les deux?

–C’est difficile à savoir.

–Nous allons y essayer.

IV.
PREMIERS RÉSULTATS

Table des matières

Au moment où nous reproduisons cette conversation, il y avait déjà une demi-heure que M. Primborgne, conduit par le gardien de la paix Pelvilain, avait rejoint son chef hiérarchique, M. Colas, commissaire de police du quartier, et qu’ils étudiaient l’état des lieux, chacun à sa manière, en s’aidant des premiers renseignements, assez incomplets, fournis par le concierge.

En arrivant rue Notre-Dame-des Victoires, M. Colas avait trouvé toute chose conforme à ce premier récit du gardien de la propriété;–sauf que la porte était fermée, ce dernier ayant jugé avec raison que personne ne devait pénétrer dans la pièce avant la justice.

Au premier regard, nul doute qu’il ne se fût accompli là un acte de violence, ou peut-être un meurtre suivi de vol.

Outre la chaise renversée, la table repoussée contre la glace brisée de l’armoire, la toilette Pompadour déchiquetée,–on apercevait une large tache de sang sur le tapis, dans la portion de la chambre qui s’étendait entre la petite table du milieu et le lit défait et foulé.

Sur le bord même de ce lit, des maculatures indiquaient que la personne frappée s’y était cramponnée ou appuyée; mais ce n’était point là qu’elle était tombée.

Un ruisseau de sang partait de ce meuble pour aboutir au tapis, où l’on voyait, à n’en pas douter, que le corps avait roulé;–non pas seulement par l’abondance du sang accumulé en cet endroit, mais encore à divers signes qui ne pouvaient échapper aux yeux exercés du commissaire de police et de l’agent de la sûreté.

En effet, le tapis froissé en deux endroits, ramené et comme égratigné par des ongles, racontait la crise désespérée de quelque agonie terrible.

Des mains crispées par la souffrance ou les angoisses mystérieuses de la mort prochaine avaient saisi, lacéré l’étoffe de laine, s’y cramponnant d’une étreinte farouche, comme celle du noyé saisissant tout ce qui s’approche de lui.

–Cela est aussi clair que si on y avait assisté! –s’écria M. Primborgne, en désignant du doigt, à M. Colas, ces témoignages muets du drame accompli.

–Tenez, c’est là, près du lit, suivant toute prohabilité, que la victime a été frappée, et elle est venue, après avoir fait trois pas, s’écrouler ici, où elle s’est débattue, mais faiblement.–Les mains seules ont agi, dans quelque spasme, saisissant le tapis, le déchirant de leurs ongles.

Si l’on retrouvait le corps, on reconnaîtrait facilement les brins de laine restés attachés aux ongles.

Mais le corps a disparu...

Il a été enlevé...

Comment?

Par qui?

Dans quelles conditions?

Là est le problème.

A Paris, même en pleine nuit, et par une nuit de brouillard épais, comme celle que nous avons eue hier, il n’est point facile d’enlever un corps d’une maison habitée, et de le transporter. Où?

–Cependant,–poursuivit l’agent,–il n’est pas douteux que ce corps, que ce soit celui d’un homme ou celui d’une femme, n’ait été passé par la porte,–ce qui était pourtant plus long et plus dangereux que de le passer par la fenêtre qui donne directement sur la rue.

Voyez cette trace de sang... elle s’étend jusque sur la marche de pierre extérieure...

Voyez ces traces de mains ensanglantées, là, sur le bois, près de la serrure...

–Peut-être la personne frappée n’était-elle que blessée, et aura-t-elle eu la force de fuir?

–Hum!–murmura M. Primborgne, d’un air pensif,–cela n’est guère vraisemblable... Celui, quel qu’il soit, qui a perdu une si grande quantité de sang, devait être bien affaibli,–surtout si c’est une femme, comme je le suppose...

Regardez donc ces empreintes sur la porte...

–Eh bien?

–Ne voyez-vous pas combien elles sont petites? –Main de femme–vous dis-je!–Main de femme!

M. Primborgne se gratta le front.

–Diable! alors, cela dérange tous mes calculs et tout mon raisonnement.

–Expliquez-vous!–fit le commissaire.

–Je pars de cette hypothèse que c’est la femme plutôt que l’homme qui a été frappée;

–Pourquoi cela?

–Pour mille raisons: affaire d’intuition surtout.–Il me semble qu’un homme aurait résisté, se serait défendu, aurait fait du bruit, aurait crié, appelé au secours.–Une femme seule, au contraire, prise ou surprise dans de certaines conditions, est capable de cette résignation héroïque de mourir en silence, par crainte de se compromettre ou de compromettre un être aimé avec passion.

–Il y a du vrai dans votre déduction.

–Seulement,–poursuivit l’agent,–je ne puis admettre qu’après une semblable perte de sang elle ait eu la force de se soutenir, de marcher, de fuir.

–On pourrait l’avoir enlevée encore agonisante. –Ainsi s’expliquerait la marque de ses mains ensanglantées...

–Attendez,–interrompit vivement Primborgne.

Il s’élança vers le tapis, s’agenouilla et inspecta longuement les déchirures et les plis dont nous avons parlé.

–Oh! oh!!–fit-il enfin, en se relevant lentement,–cela se complique!

–Quoi donc?

–Je parierais ma tête que ce sont des mains d’homme qui ont enfoncé là leurs doigts crispés.

–Alors, nous pataugeons,–conclut le commissaire.

–Evidemment.–Je ne comprends plus. Je croyais tenir le fil; il m’échappe.–C’était très simple.–L’amant avait tué sa maîtresse dans un accès de jalousie, puis avait emporté le corps, –chose facile relativement pour un homme.– Mais si c’est l’homme qui a été frappé... ce n’est point la femme qui a pu...

Il s’arrêta.

–Tous les deux auraient-ils été poignardés à la fois et enlevés ensuite?–Mais cela double les difficultés de l’enlèvement et le rend encore plus invraisemblable.

–Incontestablement.–D’ailleurs, monsieur Primborgne, il y aurait deux taches de sang sur le parquet, au lieu d’une.–Ils ne peuvent être tombés tous les deux à la fois, sur le même point de la chambre.

De plus, il aurait fallu les prendre successivement et les porter au dehors, l’un après l’autre, ce qui aurait produit deux traces de sang, du lit au tapis et du tapis à la porte.

–C’est exact,–répliqua Primborgne d’un air pensif.–Oui, nous pataugeons atrocement.

–Il n’y a jusqu’à présent qu’une chose certaine, –reprit-t il après un moment de silence:–c’est qu’ils étaient deux:–un homme et une femme. –Les empreintes des pieds le démontrent encore plus nettement que celles des mains.

En parlant ainsi, il désignait du doigt, sur le plancher, des traces de formes et de grandeurs différentes, indiquant la marque de chaussures humides.

–Ces taches, petites et rondes, très rapprochées de celles-ci, étroites et longues,–révèlent une bottine de femme, à talon haut, et fort élégante.– Cela doit sortir de chez Pinet:–chaussure dite Louis XV.–Joli pied! ma foi!

Quant à ces autres taches, plus larges et plus éloignées l’une de l’autre,–chaussure d’homme. Mais alors... qui entraînait l’autre?

–Est-ce que tous les deux ont marché après le crime?–On le dirait!

–C’est à y perdre son latin!–grommela le commissaire.

–Voyons dehors, sous la voûte, jusqu’où cela s’étend.

Les deux hommes de police sortirent de la chambre et inspectèrent le pavé de la voûte conduisant à la rue.

Là, les traces étaient plus confuses, ayant déjà été en partie effacées et confondues par les allées et venues des autres locataires et du concierge de la maison.

Cependant, on les retrouva encore suffisamment distinctes, et il fut possible de les suivre, même au dehors de la maison, jusqu’au rebord du trottoir.

Elles s’y arrêtaient brusquement, et une tache assez large révélait que la personne dont le sang s’écoulait s’était arrêtée en ce point, ou que son corps y avait au moins séjourné quelques instants.

Au delà, impossible de retrouver une trace quelconque.

–Conclusion,–fit M. Primborgne,–le corps a été enlevé immédiatement, alors que la ou les blessures saignaient encore, et on a pris une voiture, pour le conduire je ne sais où.

–Cela me paraît diablement compliqué,–ajouta le commissaire de police,–et j’avoue que je n’y vois pas clair. 1

–Moi non plus,–répondit tranquillement M. Primborgne.–Il n’y a que trois faits acquis, mais indubitables tous les trois:

1o Il y a eu crime ou tentative de crime.

Pour un accident, on ne se cache pas ainsi, et on appelle au secours.

2o Il y avait, cette nuit, deux personnes ici:– un homme et une femme.

Personne d’autre.

3o Une voiture a emmené ces deux personnes.

Laquelle était frappée?–Voilà la question.

Et la personne frappée était-elle encore vivante, ou était-elle morte?

Autre question.

Maintenant, interrogeons sérieusement le concierge, sa femme et les voisins.

V.
OU SE CONFIRMENT LES PREMIÈRES PRÉVISIONS DE M. PRIMBORGNE

Table des matières

M. Primborgne, que nous n’avons pas encore pris le temps deprésenter à nos lecteurs, était un homme d’une cinquantaine d’années.

Petit, gros, court, trapu, ramassé et comme tassé sur lui-même, il avait un visage blafard et suiffeux, dont les yeux ronds, vifs et toujours en mouvement, enfoncés sous l’arcade sourcilière et en partie dissimulés par la saillie des pommettes extraordinairement développées, brillaient, néanmoins, d’un éclat prodigieux.

Quant à leur couleur, il eût été difficile de la définir avec quelque exactitude.

Ils étaient pâles:–entre le gris, le jaune et le vert.

Leur mobilité, d’ailleurs, empêchait qu’on eût le temps de les étudier.

Le reste du visage paraissait des plus vulgaires: –de gros traits aplatis, presque sans expression, perdus dans la bouffissure incolore des chairs; une bouche aux lèvres épaisses et saillantes, bien qu’elles montrassent fort peu de rouge; un menton carré.

Absence complète de poils quelconques:–peu de cheveux, coupés ras et semblant déteints.

De grosses pattes rouges, aux doigts noueux, mais dont la dernière phalange s’élargissait en spatule et correspondait aux formes généralement lourdes et grossières de tout le corps.

Malgré cela, cet homme était d’une souplesse extrême, et presque indomptable par la fatigue physique.

De plus, il était d’une finesse remarquable, et passait, à juste titre, pour l’un des agents les plus capables de la Préfecture de Police.

Il possédait, surtout, cette qualité ’maîtresse, assez rare chez les gens de son métier, de ne point s’entêter sur une fausse piste, de n’avoir aucun amour-propre qui l’empêchât de reconnaître ses erreurs, ou qui le poussât à se croire, quand même, dans la bonne route, alors qu’il était en train de s’égarer.

On a pu s’en apercevoir déjà à la bonne foi avec laquelle il déclarait, à plusieurs reprises, au commissaire de police, que son premier système s’écroulait en partie devant les faits recueillis;–à la simplicité avec laquelle il s’écriait:

«Nous pataugeons!»

–Voyons, monsieur Bertrand,–dit le commissaire de police, en s’adressant au concierge qu’on avait tenu éloigné pendant les premières constatations que nous venons de rapporter,–il faut maintenant, s’expliquer un peu plus à fond et plus clairement que vous ne l’avez fait jusqu’à présent.

–Je suis prêt à répondre,–répliqua le pauvre concierge, dont les yeux ordinairement effarés, même ans les circonstances les plus simples de la vie, racontaient son émotion et son embarras,– embarras que nous avons déjà signalé.

–Vous m’avez dit que le locataire de cette pièce s’appelait M. Mariotte.

–Oui, monsieur.

–Qu’il couchait rarement chez lui.

–Ou jamais, n’est-ce pas?–interrompit Primborgne.

–Oui, jamais.

–Depuis quand habitait-il ici?

–Depuis trois mois bientôt.

–Il avait loué au terme d’octobre, alors?

–Oui, monsieur.

–Où étiez-vous allé aux renseignements, avant de lui louer?

Les yeux saillants de Bertrand se mirent à danser une sarabande au-devant de ses paupières tellement écarquillées qu’on n’en voyait plus aucune trace.

–Je ne suis pas allé aux renseignements,– répliqua-t-il d’une voix étranglée.

–Ah! ah! Pourquoi cela?

–Il m’avait dit qu’il habitait la campagne...

–Où çà?

–A Meudon!–Et qu’il ne prenait cette chambre que comme pied-à-terre, quand il venait à Paris.

–Eh bien, vous auriez dû aller à Meudon, ou vous informer...

–J’vas vous dire, monsieur le commissaire, il paraissait très comme il faut, il payait le terme d’avance...

–Et il donnait un fort denier à Dieu,–interrompit encore Primborgne.

–C’est cela, oui, monsieur.

–Vous lui avez, au moins, demandé ses nom, prénoms et ce qu’il faisait?

–Oui, monsieur.–Et il m’a répondu qu’il s’appelait Louis Mariotte, et qu’il était rentier.

–Lui avez-vous demandé s’il était marié?

–Oh! j’ai pas eu cette peine.–Il m’a dit de lui-même:

«La chambre me convient... Elle est petite... mais elle me suffira... parce que nous n’y viendrons, ma femme et moi, qu’en passant... pour quelques heures... quand nous sommes à Paris.»

–Et... sa femme ne vint pas visiter la chambre, avec lui, avant qu’il la retînt?

–Non, monsieur.–Il ajouta seulement qu’il allait acheter des meubles;–et, en effet, moins de trois jours après, un tapissier vint avec les meubles que vous voyez. C’est moi qui l’ai aidé à installer la chambre.–Ce n’est que plus tard qu’on a garni l’alcôve et les murs de soie rose, et qu’on a posé les deux autres glaces qui sont au fond du lit et en face de la cheminée.

–Quel était ce tapissier?–demanda vivement l’agent de la sûreté.

–Un tapissier du faubourg Saint-Antoine.

Primborgne lança un coup d’œil au commissaire, qui voulait dire:

–Vous voyez que je ne m’étais pas trompé.

–Vous rappelez-vous son nom et son adresse?

–Certainement.

C’est bien, vous me les communiquerez tout à l’heure.–Poursuivons?–Les meubles étaient payés, n’est-ce pas?

–Pour sûr:–ce monsieur paye tout comptant.

–Quel homme est-ce?

–Un monsieur très bien.

–Jeune?

–Oui, encore.–Une trentaine d’années.

–Comment est-il?

–De taille moyenne, plutôt un peu grand.–Les yeux bruns, très doux.–Des cheveux châtains, assez longs, bouclés naturellement.–Toujours ganté... l’air comme il faut.

–Pas de barbe?

–Au contraire, toute sa barbe, mais courte et frisée aussi;–un peu plus claire que les cheveux la moustache surtout.

–Comment s’habille-t-il?

–En noir toujours.

–Bien, voilà un signalementtrès net et très facile à reconnaître.

–Avez-vous vu sa femme?... ou, du moins, la personne qu’il faisait passer pour telle?

–Je vous l’ai dit, monsieur le commissaire, je n’ai fait que l’entrevoir, une fois qu’elle entrait pendant que j’étais devant la porte, en train de balayer.–Mais Rosalie l’a vue.

–C’est vrai, nous allons l’interroger à cet égard. Encore un mot.

Ce monsieur Mariotte venait-il souvent ici... régulièrement?

–Non, pas très souvent, et cela était très irrégulier.–Tantôt le matin, tantôt le soir, ou dans la journée.

–Vous n’avez pas remarqué qu’il eût des jours préférés?

–Pas le moins du monde!–Parfois, il venait deux ou trois jours de suite.–D’autres fois, il se passait huit ou dix jours sans qu’il vînt.

–Vous saviez quand il venait?

–Certes!

–Comment cela? Car, de votre loge, on ne voit pas ceux qui entrent dans cette chambre ou ceux qui en sortent.

–Ma femme faisait son ménage. Pour lors, il nous avait laissé une clef;–la sienne.

–Il y a deux clefs?

–Oui, monsieur le commissaire.

–Il gardait l’autre, alors?

–Non pas!–C’est la dame qui l’avait.

–De telle sorte,–ajouta Primborgne, en forme de commentaire,–qu’il était obligé de vous demander la clef pour entrer chez lui, et que la dame entrait directement... sans se montrer à vous?

–C’est cela!

–Et vous avez cru qu’il était marié, et que c’était sa femme qu’il recevait?–poursuivit Primborgne.

Le concierge devint très rouge et roula des yeux dont on ne voyait plus que le blanc.

–Je n’dis pas cela... mais comme ils ne faisaient pasdebruit, comme ils n’affichaient pas la maison…

–Et qu’il vous payait rubis sur l’ongle, vous fermiez les yeux.

Bertrand regarda son interlocuteur avec effarement;–fermer les yeux étant un acte qui paraissait incompatible avec toutes ses habitudes.

–Est-ce que le propriétaire prête volontiers sa maison à ce genre... d’opérations?–demanda encore M. Primborgne, en se laissant aller au rire silencieux que nous avons déjà signalé.

–Non, oh! non!–fit le concierge déconfit.– C’est une maison honnête ici... Mais, vous comprenez, on ne peut pas empêcher un homme... Si c’était une femme, je ne dis pas... D’ailleurs, il n’en savait rien... Ce sont des détails...

–Qui restent dans la loge.

Primborgne frotta l’une contre l’autre ses mains rouges et bouffies.

–Je crois,–dit-il en se retournant vers le commissaire de police,–que nous pouvons interroger la concierge.

–Mais nous avons encore un tas de choses à demander à cet homme sur les événements de la soirée d’hier et sur ceux de la nuit.

–Oui, sans doute.–Nous y reviendrons après. –Il faut d’abord connaître les personnages du drame,–et nous ne connaissons pas la femme. Or, la concierge l’a vue.

–Procédons ainsi, si vous le préférez,–répliqua le commissaire avec une certaine condescendance.–C’est peut-être plus logique.

Bertrand fut prié de s’éloigner, et on fit-entrer Rosalie.

VI.
LA FEMME BRUNE

Table des matières

–Voici le moment décisif,–murmura Primborgne à l’oreille de M. Colas.–De ce que va dire cette femme sortira peut-être la lumière... ou, alors, je ne sais plus trop ce qui pourra nous guider.

Il regarda rapidement madame Bertrand, l’épouse du concierge.

Cette inspection, si rapide et si superficielle qu’elle fût, parut le satisfaire, car il ajouta, toujours à voix basse et de façon à n’être entendu que du commissaire de police:

–Allons, pas mal, pas mal du tout. L’air intelligent et futé... puis des restes qui annoncent qu’on a été gentille... par conséquent courtisée... On doit s’entendre aux choses d’amour...

En effet, Rosalie était une petite femme entre trente-huit et quarante ans, brune, l’air malin, l’œil éveillé, qui avait dû être très agréable, et qui n’était même pas encore déplaisante.

Un grand air de finesse et une certaine tenue un peu au-dessus de sa condition prouvaient qu’elle était fort entendue et qu’elle avait dû fréquenter jadis des gens de la haute classe.

–Vous avez été femme de chambre?–lui dit brusquement l’agent de la sûreté.

–Oui, monsieur.

–Chez qui?

–Chez plusieurs personnes très riches, et en dernier lieu chez madame Pavillon.

–La femme du propriétaire?

–Juste, monsieur.–C’est même elle, quand j’ai épousé Bertrand, qui nous a fait avoir la loge.

–Monsieur le commissaire,–dit Primborgne, en se penchant pour la seconde fois à l’oreille de M. Colas,–voulez-vous me permettre de diriger cette portion de l’interrogatoire?

–Oui, faites,–répliqua celui à qui il s’adressait.

Primborgne se recueillit pendant près d’une minute.

Alors, s’adressant à la femme du concierge qui le regardait aussi et ne le perdait pas de vue, ayant compris, avec sa finesse féminine, qu’il était l’homme important de l’affaire, il lui dit d’un ton aimable et doucereux:

–Ma chère madame Bertrand, vous savez de quoi il s’agit.–Il s’est passé, hier au soir, ou cette nuit, un événement mystérieux ou tragique dans cette pièce.–Une personne y a été assassinée suivant toute probabilité; son corps a disparu, chose étrange et jusqu’à présent inexplicable.

–En effet, monsieur, je n’y puis rien comprendre, et vous m’en voyez encore toute bouleversée.

–Votre mari,–continua M. Primborgne,– nous a donné, sur le locataire de cette chambre, tous les renseignements qu’il possédait et pouvait posséder.–Il est probable que vous n’en savez pas plus long que lui sur le côté matériel de l’affaire.

–En effet, monsieur, je ne pourrais que vous répéter ce qu’il a dû vous dire.

–Passons donc à un autre ordre d’idées.

Ici une pause.

–M. Mariotte recevait une femme?

–Oui, monsieur.

–Votre mari ne l’a point vue ou l’a mal vue.– Mais vous, c’est différent,–paraît-il?

–Effectivement, j’ai vu cette dame.–J’ai même causé avec elle pendant quelques minutes.

–Très bien.–Quelle femme était-ce?

–Oh! très jolie, et l’air très distingué.

–Ah! ah!–Quel âge?

Vingt-cinq à vingt-six ans.

–Grande, petite?

–Ni grande, ni petite, mais très élégante, quoique mise avec beaucoup de simplicité.

Mise comment?

–Tout en noir.

–Des étoffes chères?

–Oui, assez.–Robe de soie, pardessus de velours doublé de peluche.

–Brune ou blonde?

–Très brune:–les yeux et les cheveux très noirs.–Des traits fins et réguliers.–L’air un peu grave.–Une femme charmante, quoi.

–Je vois qu’elle a fait votre conquête, madame Bertrand1

–Je l’avoue.

–Vous produisit-elle l’effet d’une femme galante venant voir un amant, ou avez-vous cru, en la voyant, qu’elle pouvait être effectivement la femme légitime de M. Mariotte?

–Ni l’un ni l’autre, monsieur.–Ce n’était pas une petite dame, pour sûr... mais, certainement, ce n’était point l’épouse de M. Mariotte.

–Ceci est votre conviction?

–Oh! absolue.

–Alors, ce serait une femme du monde?

–Je le crois.

–Pas une jeune fille, n’est-ce pas?

Oh Oh non.

–Parfait.–Quand vous vous êtes rencontrée avec cette dame, est-ce par suite de sa volonté à elle, ou par hasard, et comment cela s’est-il passé?

–Je vais vous le dire, monsieur.––Nous sommes en hiver. La pièce, n’étant point habitée journellement, est un peu froide.

–En effet, il n’y fait point chaud.

–Donc, quand M. Mariotte devait venir, il m’en prévenait toujours la veille.

–Ah! ah!

–Oui, il passait dans la journée et me disait:

«Ma chère madame, je viendrai demain. Préparez du feu, un bon feu; allumez-le à telle heure.–Ayez bien soin qu’il ne s’éteigne pas.– Veillez-y.»

Comme j’avais la clef, c’était facile.

–Oui, je comprends.–Venaient-ils ensemble, ce monsieur et cette dame?

–Non, jamais.

–Qui venait le premier?

–Tantôt lui, tantôt elle.

–Et elle entrait directement?

–Certainement, puisqu’elle avait une clef.– De telle sorte qu’un jour que j’avais allumé du feu, en revenant pour voir si le bois était consumé, je l’ai trouvée là, installée dans le fauteuil, se chauffant lés pieds et lisant.

–Quelques détails, ma chère madame Bertrand, je vous prie.–Comment était-elle installée?

–Elle avait jeté son pardessus sur le lit, posé son chapeau sur un des bougeoirs de la cheminée, ôté ses gants.–Elle était en taille et en cheveux.

–Alors, vous l’avez parfaitement vue?

–On ne peut mieux.

–Et vous la reconnaîtriez facilement?

–Entre cent mille, sans hésiter.

–Est-ce qu’elle parut embarrassée en vous apercevant?

–Non, pas trop.–Elle rougit un peu, mais cela ne dura pas, et elle fut fort aimable avec moi...

–Vous concevez,–ajouta Rosalie,–moi j’étais un peu curieuse; je désirais la voir, entendre sa voix, savoir qui c’était.

–Trop naturel, madame Bertrand, trop naturel! –Et de quoi avez-vous causé?

–Du temps qu’il faisait.–Du froid qui était vif, ce jour-là.–De la chambre qui était un peu petite.

–Qui est-ce qui a dit que la chambre était petite?–interrompit vivement M. Primborgne. –Vous, ou elle?

–Moi, monsieur.–Cette dame, au contraire, déclara qu’elle était bien suffisante et qu’elle lui plaisait.

M. Primborgne se gratta le nez.

–Si la chambre,–qui n’a rien de magnifique, –lui plaisait,–pensa-t-il,–.c’est que l’homme qu’elle y trouvait lui plaisait réellement.–Notons cela.

Puis, il reprit tout haut:

–Vous avez dit que cette dame n’avait point montré d’embarras, en se voyant surprise par vous.–En avez-vous conclu que cette dame était habituée à de pareils rendez-vous?

–Dame! on ne sait pas, monsieur.–Elle a évidemment beaucoup de sang-froid.–Elle m’a parlé comme si elle avait été réellement chez elle, comme si elle avait réellement attendu son vrai mari, et comme si j’eusse été tout naturellement à son service.–Mais elle est charmante, très jolie, très affable.

–Cependant, puisque ce n’est point une jeune fille,–on ne se trompe pas là-dessus,–ni une cocotte,–ce doit être une femme mariée,–par conséquent qui court des risques, qui a quelque chose à perdre. et votre présence, en la livrant à votre discrétion, en vous amenant à connaître son visage et sa voix, aurait dû l’ennuyer ou l’inquiéter.

–C’est ce que je me suis dit;–mais il y a des femmes qui ont tant de sang-froid et qui sont si maîtresses d’elles.

–Oh! c’est bien vrai!–fit M. Primborgne avec son rire silencieux.

–Puis, c’est peut-être une veuve.

–Une veuve?–Oui, cela serait possible.

Maintenant passons à autre chose.

–Est-ce que ces deux personnes paraissaient s’aimer?

–Puisqu’elles se donnaient des rendez-vous!

–Madame Bertrand, prenez garde, vous allez dire une naïveté; et cela m’étonnerait de votre part; car vous êtes une femme fort intelligente et fort entendue, et vous allez me le prouver tout à l’heure.

Rosalie rougit légèrement et remercia l’agent d’un regard, en effet, très malin et très expérimenté.

–Les rendez-vous,–poursuivit M. Primborgne,–ne prouvent rien.–Rien n’est plus fréquent que la galanterie,–rien n’est plus rare qu’une passion vraie.–Il y a, tous les jours, dans Paris, des milliers de gens qui se donnent des rendez-vous, et qui ne s’aiment pas pour cela.

La femme y vient, parce qu’elle a coqueté et que c’est la conclusion naturelle du coquetage.

Elle y vient par désœuvrement; par libertinage; parce que c’est du fruit défendu; parce qu’il y a un danger; parce qu’elle a l’habitude et le besoin des amants.

Je laisse de côté celles qui y viennent par simple intérêt d’argent et dont c’est le métier.

L’homme y vient par vanité; parce que cela le flatte d’avoir madame une telle pour maîtresse; afin de s’en vanter à ses amis; pour tuer le temps; dominé quelquefois, pas bien longtemps en général, par des besoins sensuels.

On a eu, pendant quelques heures, quelques jours, ou quelques semaines, un caprice sincère.

Puis il a passé.

Madame continue de voir l’amant actuel, faute de prétexte, ou de l’audace nécessaire pour rompre. Elle a déjà jeté son dévolu sur le remplaçant.

Elle flirte avec lui; et, comme ce jeu l’amuse, elle le fait durer quelque temps, et elle ne cesse de venir, le plus souvent, que le jour où elle va définitive-. ailleurs;–de telle sorte qu’il n’y a pas d’entr’acte, ni de vide, entre deux intrigues.

Comme ça, elle est toujours occupée.–Un amant pousse l’autre.–Elle ressemble à l’oranger qui porte en même temps des fleurs et des fruits. –L’amant en titre est le fruit.–Il tombera bientôt, ou sera cueilli et envoyé au marché.

Le nouveau, celui avec lequel on flirte, est la fleur qui passera fruit à son tour.

Quant à l’homme, généralement, il joue le même jeu.–A moins qu’il ne soit pris, sérieusement pris,–ce qui est rare et indique toujours une certaine supériorité, non pas seulement du cœur, mais de l’esprit.

* Voilà pourquoi, ma chère madame Bertrand, je vous demandais si ces personnes à rendez-vous, suivant vos observations, s’aimaient sérieusement, ou en étaient à la période transitoire,–soit du côté de la femme, soit du côté de l’homme.

Et M. Primborgne, après cette longue tirade, prononcée le sourire aux lèvres, mais avec quelque accent d’amertume, parfois,–qui semblait in-6diquer qu’il avait passé par là, quoique laid et poliocier,–reprit fortement haleine.

Madame Bertrand l’avait écouté avec attention, gen souriant aussi, de l’air d’une femme qui répond: «Cela me connaît!»

–J’ai été femme de chambre, chez plusieurs dames du monde,–fit-elle avec un fin coup d’œil, –et je comprends ce que vous voulez dire.–J’ai vu ce que vous venez d’expliquer... plus d’une fois.

–Alors?

–Alors, il l’adorait!

–Comment l’avez-vous constaté?

–A tout!–Un homme amoureux, cela se voit au premier coup d’œil.–A son empressement d’abord.–A son air ému, agité, quand il venait prendre la clef;–à ses recommandations minutieuses, pour que rien ne manquât à la dame, quand elle serait là; pour que la chambre fût aussi riante et aussi confortable que possible.–Chaque fois, il apportait avec lui un bouquet.–Quand il partait et qu’il remettait la clef à la loge, ses yeux racontaient sa joie.–Oh! il l’aimait, je vous jure!

–Et elle?

VII.
OU TOUS LES MORALISTES PASSÉS, PRÉSENTS ET FUTURS SONT ENFONCÉS

Table des matières

Madame Bertrand hésita et parut réfléchir.

–Eh! bien?–demanda encore M. Primborgne. –Votre silence est-il une réponse?

–Non, pas tout à fait, monsieur,–répliqua Rosalie.–Seulement, j’ai vu cette dame une seule fois...

–Cela suffit.

–Pas toujours.–Les femmes, vous savez... cachent mieux leurs impressions que les hommes.

–Cela est connu.

–Justement.

–Cette fois, où vous la vîtes, où elle atlendait son amant, étant arrivée la première,–car c’est bien un amant qu’elle attendait,–cela ne se discute pas;–avez-vous remarqué quelque chose?

–Non, monsieur.–Elle était calme, souriante, à son aise en apparence, avec une très légère nuance d’embarras.

Il était évident qu’elle eût préféré que je ne fusse pas là: mais elle avait pris son parti, et ne voulait pas me laisser voir sa contrariété.

–Et c’est tout?

–Dame!

–Voyons, avez-vous remarqué si, au moindre bruit venant du dehors, elle dressait la tête, tressaillait, ou tournait les yeux vers la porte, ou changeait de couleur et d’attitude?

–Non.

–Elle lisait, dites-vous, quand vous êtes entrée?

–Oui, monsieur.

–Sérieusement, attentivement?

–Elle en avait l’air.

–S’est-elle levée précipitamment, quand vous avez ouvert la porte?

–Nullement.

–Comment était-elle assise?

–Dans le fauteuil.

–Sans doute, mais à quelle place?

–Là, près de la cheminée.

–Tournant le dos à la fenêtre, par conséquent, et de façon à bien voir qui entrait?

–C’est cela, monsieur.

Primborgne resta un moment silencieux.

Le commissaire de police, qui l’avait écouté en silence, et qui semblait suivre avec un certain intérêt de surprise et de curiosité cet étrange interrogatoire placé tout le temps sur une sorte de terrain philosophique, et qui ressemblait plus à l’enquête d’un romancier ou d’un moraliste, qu’à celle d’un policier, se pencha vers l’agent, et lui dit, avec un sourire, à demi-voix:

–Pourquoi diable, tenez-vous tant à savoir si la dame avait une passion violente pour son amant supposé, ou en montrait les signes?

–Cela est bien simple,–répliqua Primborgne sur le même ton:–je pars de cette hypothèse, que le drame accompli cette nuit est un drame de l’amour, et que le meurtre exécuté ou tenté est un meurtre par jalousie.–J’admets à priori que l’homme et la femme étaient seuls, que personne n’a pénétré auprès d’eux.–Je cherche qui a frappé l’autre, puisque, évidemment, il n’y en a eu qu’un de frappé,–et pour quel motif il a été frappé.– Or, si tous deux s’aimaient également, je ne vois pas clair. Si, au contraire, il y a une différence, une différence considérable dans le degré de la passion; si l’un est au maximum, l’autre au minimum, la jalousie a pu, a dû se produire, et c’est celui des deux qui aime le plus qui a frappé.

–Vous raisonnez merveilleusement. Et que concluez-vous des réponses de madame Bertrand? –Que la femme n’aimait pas?

–Je serais porté à le croire, mais...

–Mais quoi? Il

–Je n’affirme rien.–Avec les femmes, il est si difficile de conclure!... Je ne sais qu’une chose, c’est qu’à coup sûr elle se savait aimée, follement aimée;–sa tranquillité le prouve!–Elle était arrivée la première.–Elle attendait.–Point d’inquiétude, point de vexation, ne fût-ce que d’amour-propre...

Cette femme connaît l’homme à qui elle a affaire, et croit en lui.

Lui, croit-il en elle?

Voilà ce qu’il faudrait savoir aussi nettement,– et c’est ce qui nous échappe.

Il réfléchit encore.

–Sa pose dans ce fauteuil, ce livre à la main, ce je ne sais quoi qui semble dire:–Je suis chez moi,–tout cela, au lieu d’indiquer de l’indifférence,–comme cela en a un peu l’air, au premier abord,–peut aussi être une flatterie délicate pour l’amant, une manière de lui dire:

Tu vois que je suis si bien à toi, que, dans cette chambre de passage, je me regarde comme chez nous!

Elle a peut-être remarqué que cela lui plaisait à lui, que cela le charmait ou le rassurait, en ayant l’air de donner un aspect définitif. à la chose habituellement la plus passagère du monde.

Le commissaire de police regarda l’agent avec une surprise teintée de moquerie.

–Fichtre!–fit-il,–vous êtes un grand moraliste.–Vous auriez pu écrire les Maximes de La Rochefoucauld.–Mais ces considérations philosophico-amoureuses me semblent bien tirées par les cheveux.

–Possible!–fit Primborgne.

–Où prenez-vous tout cela?

–Dans mes souvenirs,–répondit l’agent avec un sourire amer.

–Ah! ah! Vous avez aimé?–ricana M. Colas.

–Mais, il ne s’agit pas de cela,–ajouta brusquement l’agent de la sûreté.–Tenez, une autre remarque:

Cette femme, quelle qu’elle soit, est profondément coquette.

–Bast!–A quoi l’avez-vous vu?

–Elle a charmé, conquis madame en trois minutes.

Il montrait la concierge.

–Eh! bien?–Toutes les femmes sont coquettes, d’ailleurs.

–Comme tous les hommes sont égoïstes; mais il y a des degrés!–La vraie coquetterie, celle qui domine et guide l’existence, se voit à ceci, que le désir de plaire s’exerce envers et contre tout... même de femme à femme... même de supérieur à inférieur... Elle a vu qu’elle plaisait à cette concierge, que cette concierge la trouvait jolie... et elle a essayé tout naturellement de son charme, sans y penser... peut-être... Il y a des femmes qui sont coquettes même avec les bornes de la route et

avec les brins d’herbe qu’elles foulent sous leurs pieds.

–Allez toujours!–fit le commissaire.

–J’ajouterai que c’est une femme d’énergie, de résolution et de volonté... qui n’hésite jamais dans la vie, prend un parti brusque, immédiat, et le suit jusqu’au bout.–Sa rapide contrariété, en se voyant découverte par la concierge,–contrariété aussitôt dominée,–qu’il a fallu presque deviner, le prouve. Elle prouve que c’est une femme de tête, sans niaises faiblesses.

–«Je suis pincée!–s’est-elle dit.–Rien n’y peut.–Le sang-froid, l’indifférence et le naturel, sont ce qu’il y a de mieux.»

Et elle les a eus,–parce qu’elle le voulait.

–Cette femme,–ajouta-t-il plus lentement, –vaut beaucoup, ou ne vaut rien du tout.

En tout cas, elle n’est pas banale... ce n’est pas la première femme venue,–conclut M. Primborgne pour lui-même.

–Je suis incapable de vous suivre sur ce terrain métaphysique,–répondit le commissaire en haussant légèrement les épaules.–Et je ne vois pas où cela vous mènera.

–A trouver la vérité,–grommela l’agent entre ses dents.

–Mais reprenons l’interrogatoire,–ajouta-t-il plus haut.

Madame Bertrand s’était retirée discrètement à quelques pas, pendant ce colloque que des deuxhommes, attendant qu’on lui dît si l’on avait encore besoin d’elle, ou si elle pouvait partir.

–Approchez-vous, ma chère madame Bertrand, –reprit l’agent.–Nous allons passer à un autre ordre de questions.

–Que désirez-vous savoir, monsieur?

–M. Mariotte était ici, hier au soir, vous en êtes bien certaine, n’est-ce pas?

–C’est lui-même, comme d’habitude, qui est venu prendre la clef.

–Bien.–A quelle heure?

–A dix heures.–J’avais allumé le feu à neuf heures, ainsi que les bougies.

–Qui. se sont consumées jusqu’au bout,– ajouta Primborgne, en regardant les bougeoirs et les appliques;–indication précieuse.–Ce sont des bougies longues, qui brûlent six heures de suite. –Donc le drame s’est accompli entre neuf heures du soir et trois heures du matin, moment auquel l’obscurité a dû régner ici.–Or, il faisait clair, quand on a enlevé le corps, et quand on a fouillé cette armoire.

M. Mariotte avait-il l’air plus préoccupé que d’habitude?

–Non, monsieur... il avait l’air qu’il a, quand il sait qu’elle va venir.

–Cela me dérange,–marmotta l’agent;– mais il faut accepter les faits tels qu’ils sont, et les comprendre, si l’on peut.

–A propos,–fit-il brusquement,–est-ce qu’elle venait exactement à tous les rendez-vous?

–Jusqu’à présent, elle n’en a jamais manqué un seul.

–Comment le constatiez-vous, puisque vous ne la voyiez ni entrer ni sortir?

–Oh! monsieur... ça se voit bien dans une chambre, quand une femme y a passé...

–Et qu’on s’y est aimé!–ajouta M. Primborgne, avec son rire muet.

–Oui, monsieur,–répliqua Rosalie en soulignant d’un coup d’œil et d’un sourire.

–Et elle est venue, hier au soir?–Vous en êtes sûre?

–Absolument, monsieur.

–A quelle heure fermez-vous la porte donnant sur la rue?

–A onze heures.

–Qui la ferme? Vous ou votre mari?

–Tantôt l’un, tantôt l’autre.

–Et hier?

–C’est moi.

–La dame était arrivée?

–Certainement.

–Vous l’avez constaté?

–En passant devant leur porte, j’ai entendu le bruit de leurs voix.

–Ils ne se que rellaient pas?

–Au contraire!

VIII.
CORDON S.V.P.

Table des matières

–Allons,–pensa l’agent,–une partie de mon système s’écroule encore.–S’ils étaient si bien que cela ensemble, ce n’est point entre eux que c’est passé le drame.

Serait-il donc survenu une troisième personne, –un mari, par exemple?

Mais comment aurait-il frappé l’un, sans toucher à l’autre?–Car je reste convaincu qu’il n’y a eu qu’une seule victime,–tout le démontre...

Et comment cela a-t-il pu se passer, sans que personne appelât au secours, ou fît quelque résistance?

–Abordons un autre sujet,–reprit-il brusquement en s’adressant de nouveau à Rosalie.–On entre dans la maison, comme partout, à Paris, quand on a sonné, et que vous avez tiré le cordon?

–Naturellement, monsieur.

–Et il n’y a aucune autre manière possible d’y entrer?

–Aucune.

–A quelle heure éteignez-vous le gaz?

–A onze heures, en fermant la porte.

–Qui l’a éteint hier soir?

–Mon mari.

–Savez-vous si les deux amoureux étaient toujours ensemble, à ce moment?

–Bertrand me l’a dit.–Il était rentré dans la loge en riant.

«Il paraît que cela va bien chez M. Mariotte,– s’est-il écrié.–Je viens d’entendre le bruit d’un baiser!»

–En effet,–interrompit le commissaire de police,–le concierge m’a fait une déclaration semblable, dans mon cabinet, il y a une heure.

–Donc,–conclut Primborgne,–ils étaient deux, à onze heures du soir;–et ils n’étaient que deux:–le baiser le prouve surabondamment.

Maintenant, quand on rentre, le soir, demandez-vous le nom des locataires?

–Oh! toujours, monsieur.–La maison est très sévèrement surveillée,–à moins, toutefois, qu’il ne s’agisse d’un des deux locataires dont les chambres donnent sous la voûte.–Ceux-là ne passent point devant notre loge, et, alors, vous comprenez...

–Oui,–fit M. Primborgne en se grattant la tête.

Hier au soir, ou cette nuit, avez-vous eu à tirer le cordon, sans qu’on vous dît le nom de la personne qui entrait, ou qui sortait?

Rosalie parut chercher.

–Une fois, oui, monsieur.

–Ah! ah!

–Mais c’était M. Vernouillet qui rentrait.

–Qui est-ce M. Vernouillet?

–Le locataire de l’autre chambre en face.

–A quelle heure est-il rentré?

–Vers les trois heures du matin.

–Et il n’a rien remarqué?

–Rien, absolument.–Tout était calme.

–C’est bien, nous l’interrogerons toutà l’heure.

En dehors de ce monsieur, y a-t-il eu beaucoup d’allées et de venues, cette nuit?

–Oh! je vais vous dire la chose en détail.

Le locataire du second est rentré à dix heures et quart.

Le locataire du quatrième, à onze heures et demie.

–Est-ce tout? Il n’est pas venu d’étrangers?

–Si fait:–une jeune fille, vers onze heures et quart ou onze heures vingt.

–Qu’est-ce que c’était que cette jeune fille?– Vous la connaissez?

–Elle vient quelquefois.–C’est une petite bouquetière de la place des Victoires.

–Que venait-elle donc faire, dans la maison, à pareille heure?

–Madame de Jamain, la locataire du premier, une dame veuve, très bien, très riche, allait à un bal.–Et la petite bouquetière, en demandant après elle, me dit qu’elle lui apportait une garniture de fleurs naturelles.–De fait, elle avait un panier au bras, et un gros bouquet de roses du Bengale à la main, qui embaumaient.

–Alors, elle est montée chez cette dame?– Quelle dame est-ce?

–Une dame très bien, je vous l’ai dit.

–Jeune? à

–Une trentaine d’année.–Mais belle femme tout de même, et qui va beaucoup dans le monde.

–Et cette petite bouquetière comment est-elle?

–Gentillette, monsieur.–Toute jeune, seize à dix-sept ans au plus, et blonde..... comme je n’en ai jamais vu.

–A quelle heure est-elle partie?

–Autant que je puis me le rappeler, vers minuit moins un quart.–Nous étions déjà couchés, Bertrand et moi, et nous avions éteint le bec de la loge.

–Est-ce qu’elle vous a dit son nom, en sortant?

–Après avoir demandé le cordon, comme Bertrand disait:

–Qui est là?

Elle a répondu:

–La petite bouquetière.

–Vous ne savez pas comment elle s’appelle?

La concierge secoua la tête.

–Peu importe,–fit l’agent.–Elle sera facile à retrouver.–Avez-vous entendu qu’elle ait refermé la porte cochère derrière elle?

Rosalie hésita une seconde.

–A dire vrai, monsieur, nous étions assez endormis, Bertrand et moi... et je ne me rappelle pas très bien...

Primborgne se gratta le front, mais ne fit aucune observation.

–Donc il était minuit moins le quart, quand cette jeune fille partit.

Et madame de Jamain?

–Oh! elle sortit quelque temps après... Je ne saurai dire au juste...

–Passé minuit, en tout cas?

–Oh! oui.

–C’est bien tard, pour aller au bal.

–C’est que cette dame fait de très grandes toilettes, est très coquette; et vous savez, plus on arrive tard, plus c’est bon genre...

–Et plus il y a de monde pour vous voir entrer, –ajouta M. Primborgne.

A quelle heure est-elle revenue chez elle?

–Entre deux et trois heures.

–Et vous n’avez plus eu à tirer le cordon de la nuit?

–Non, monsieur.

–Vous en êtes bien sûre?

–Complètement sûre.

–Vous auriez pu dormir, et votre mari...

–C’est impossible!–Bertrand dort comme un loir... et il n’entend rien...–Moi j’ai le sommeil léger... Aussi le cordon est-il à ma portée!

–Puisque vous avez le sommeil si léger, avez-vous entendu, cette nuit, quelque bruit, quelque rumeur insolite, dans la direction de la chambre où nous sommes?

–Rien du tout!

–Il y a une certaine distance de la voûte à votre loge... Cependant on entendrait un cri, ou un meuble renversé, violemment, n’est-ce pas?

–Un cri, je le pense... un meuble renversé, surtout s’il était léger... je n’en sais rien.

–Nous allons nous en assurer,–fit M. Primborgne.

Le commissaire de police se leva.

–Voulez-vous que j’aille écouter dans la loge?

–J’allais vous en prier, monsieur le commissaire.

En ce qui me concerne, j’ai l’oreille tellement fine que l’expérience faite par moi ne prouverait pas grand’chose.–Restez, madame Bertrand.

M. Colas sortit, accompagné d’un agent, et tous deux se rendirent dans la loge, où ils se mirent à écouter de toutes leurs oreilles.

Dès que Primborgne eut constaté qu’ils étaient installés, il ferma soigneusement la porte de la chambre;–puis, il renversa une chaise, poussa violemment la table contre l’armoire à glace, et se mit à crier plusieurs fois, sur des tons divers, tantôt sourds, tantôt déchirants.

Sur sa prière, Rosalie également appela plusieurs fois au secours.

–Eh! bien?–interrogea l’homme de la sûreté, quand le commissaire de police et le gardien de la paix rentrèrent.

–Nous avons entendu assez distinctement deux appels, qui nous ont paru provenir d’une voix de femme.

–C’est bien cela; la voix féminine, plus aiguë, porte plus loin et se perçoit mieux.–Donc, si la dame avait crié, on l’aurait entendue, surtout la nuit.–Par conséquent, si quelqu’un a appelé au secours, ce serait l’homme!

–Ce qui veut dire que c’est lui qui a été frappé? –conclut le commissaire.

–Pas absolument.–On appelle aussi bien au secours pour une autre personne, menacée ou atteinte, à moins qu’on n’ait des raisons pour se taire.–En tout cas, il me paraît probable que la femme, soit qu’elle ait été tuée sur le coup, si c’est elle la victime, soit pour toute autre raison, si c’est l’homme qui a été assassiné, a gardé le silence.

Quant aux meubles renversés et poussés, vous n’avez rien entendu?

–Non.

–La chose est jugée.

L’agent Primborgne reprit aussitôt madame Ber trand à partie.

–Vous ne vous êtes pas inquiétée en vous apercevant que M. Mariotte passait la nuit ici, contrairement à son habitude?

–Quand je me suis couchée, j’ignorais s’il ne partirait pas, et, en me réveillant ce matin, je n’y pensais même plus, bien que Bertrand m’eût dit, avant de s’endormir:

–Ah! bien, il paraît qu’ils s’en donnent, ce soir, les amoureux!

Ce qui me fit rire.

–Je crois,–reprit le commissaire de police, –que vous avez épuisé toutes vos questions à madame.

–A peu près.–Maintenant, il faut interroger M. Vernouillet et madame de Jamain.–Pendant ce temps, vous enverrez chercher la petite bouquetière, par un de vos agents, qui la ramènera.

–Vous dites, madame Bertrand, qu’elle demeure place des Victoires?

–Elle s’y tient dans l’encognure d’une porte cochère.

–Très bien. Elle n’a pas de boutique, alors?

–Oh! non.–Mais elle est facile à reconnaître à cause de sa jeunesse et du blond extraordinaire de ses cheveux.

Sur l’ordre de M. Colas, un des gardiens de la paix qui avaient suivi le commissaire partit aussitôt, muni des renseignements nécessaires, à la recherche de la petite bouquetière de la place des Victoires.

IX.
ou L’ON N’APPREND RIEN

Table des matières

Madame Bertrand s’était retirée pour aller prier M. Vernouillet de vouloir bien se rendre auprès du commissaire de police qui désirait entendre sa déposition.

M. Colas et l’agent Primborgne restèrent seuls quelques instants.

–Eh bien?–fit le premier en s’adressant au second,–que pensez-vous de tout cela?

–Hum!–répliqua celui-ci.–Je n’en pense pas grand’chose, et l’affaire me paraît de plus en plus mystérieuse.–J’ai déjà adopté et abandonné plusieurs systèmes.

Ma première supposition était que l’amant avait frappé sa maîtresse, dans un moment de jalousie.

Ensuite, je me suis demandé si ce ne serait pas la femme qui aurait frappé son amant pour une cause quelconque; car, au fond, j’ai toujours été porté à croire que la victime était M. Mariotte.

Maintenant, j’hésite à admettre l’une ou l’autre de ces deux hypothèses.

–Pourquoi?

–Pour une foule de motifs.–Il y a beaucoup d’intuition en ces sortes d’affaires,–je vous le répète.–Quand on a sous les yeux un corps, un cadavre quelconque,–tout parle:–son expression, sa posture, l’état de ses vêtements, le nombre, la profondeur, la nature de ses blessures qui racontent quelle main tenait l’arme homicide.

Ici, rien.

Du sang, des meubles forcés, un désordre qui révèle qu’il s’est passé un drame; mais nul témoignage qui puisse guider, qui puisse nous dire même lequel des deux personnages présents, cette nuit, dans cette chambre, a succombé.

–J’avoue que cela complique singulièrement la situation, et je plains le juge d’instruction qui sera chargé d’élucider l’affaire.

M. Primborgne se gratta le front avec énergie.

–Puis, le type de la femme brune,–tel qu’il nous a été révélé, ou que nous avons pu l’entrevoir, –modifie un peu mes premières impressions.– Tout semble indiquer qu’il s’agit d’une femme du monde, et d’une femme mariée.

–Je le crois aussi.–Je dirai même plus: à mes yeux, ce n’est pas douteux.

–Bien.–Alors, ce serait le mari qui aurait interrompu et dénoué tragiquement le rendez-vous?

–C’est ce qu’il y a de plus vraisemblable.

–Sans doute; seulement...

–Seulement quoi?

–Nous ne trouvons pas ses traces.

–Remarquez qu’on voit des pas d’homme et des pas de femme.

–Oui, mais d’un seul homme et d’une seule femme.

–C’est vrai!

–Et, si le mari a tué l’amant ou la maîtresse, qu’est devenu le survivant?–Comment l’assassin a-t-il enlevé le corps de la victime, quelle qu’elle soit?

–Et, surtout, comment une troisième personne a-t-elle pénétré ici, et à quelle heure?–ajouta le commissaire de police.

Il garda un instant le silence, et reprit:

–En suivant l’hypothèse d’une vengeance maritale, on peut supposer que, pendant que l’époux outragé poignardait l’un des deux complices, l’autre s’est enfui par la fenêtre qui donne sur la rue.– Rien n’est plus facile, après tout.

–Eh! j’y ai pensé déjà vingt fois,–grommela l’homme de la police;–seulement, vous savez bien que la fenêtre était parfaitement close, quand les concierges ont pénétré dans la pièce, et vous voyez bien, en examinant cette fenêtre, qu’elle ne porte aucune trace d’aucune sorte.–Non, non, on a passé exclusivement par la porte.–Et voilà où je me perds; car, à moins de supposer que la porte cochère soit restée ouverte toute la nuit, ou une partie de la nuit,–ce qui est inadmissible,–je ne m’explique point comment le meurtrier aurait pu pénétrer ici, et en sortir, sans que les concierges s’en fussent aperçus.

En ce moment, M. Vernouillet, le voisin d’en face de M. Mariotte, fut introduit par Rosalie qui se retira aussitôt.

M. Vernouillet (Anatole), employé de commerce, âgé de quarante ans, était un type banal.

Ni grand, ni petit, ni gros, ni maigre, ni jeune, ni vieux, ni beau, ni laid, ni spirituel, ni stupide; –la seule chose qui parût en lui était la fatuité.

D’un coup d’œil, Primborgne l’eut toisé et jugé.

Le commissaire de police ayantrepris la direction de l’interrogatoire qu’il avait cédé un instant à l’agent de la sûreté,–M. Vernouillet (Anatole) déclara qu’il était sorti, la veille, vers neuf heures du soir, et qu’il était rentré seulement à trois heures du matin.

Il ne savait rien, il n’avait rien vu, et il n’avait rien entendu.

Il indiqua, toutefois, par un sourire et par un clignement de paupières, que sa longue absence, pendant une partie de la nuit, tenait à une bonne fortune...

Mais il mit à ne pas insister sur ce point une telle insistance, qu’il n’était pas possible de douter qu’il n’eût pour maîtresse la femme la plus enivrante, la plus chic et la plus haut placée de Paris. M. Primborgne haussa légèrement les épaules, et laissa son chef hiérarchique poser toutes les questions qu’il lui plut.

En somme, Vernouillet (Anatole) ne savait et ne pouvait rien savoir.

Il ne connaissait même pas de vue M. Mariotte.

Cependant, à neuf heures du soir, à l’instant où il sortait pour se rendre à ce rendez-vous... que...

Il n’insistait pas.

Il avait remarqué que la chambre en face de la sienne était occupée.–Une certaine lueur passait en dessous de la porte, il avait entendu marcher.

–Mais à votre retour?–demanda le commissaire.

–Tout était calme et obscur,–répliqua-t-il.

–Avez-vous remarqué que la porte de cette chambre fût entr’ouverte?

–Non, monsieur le commissaire de police.– Et je ne pouvais m’en apercevoir.–Il faisait nuit noire; il y avait, de plus, un brouillard épais. La voûte ressemblait à un vrai four.

–Vous n’avez pas allumé pour trouver votre serrure?

–Je n’en ai pas eu besoin. L’habitude de rentrer tard... Vous comprenez... Je n’ai fait de lumière qu’après avoir pénétré chez moi.

–Et la porte cochère?–demanda brusquement M. Primborgne.–Est-ce qu’elle était bien fermée?–Vous avez été obligé de sonner pour que le concierge tirât le cordon?

–Parfaitement fermée.–Si bien fermée même que j’ai dû sonner deux fois avant qu’on m’ouvrît.

M. Vernouillet, n’ayant rien de plus à dire, fut autorisé à se retirer.

C’était le tour de madame de Jamain;–petite femme sémillante, minaudière et tout à fait veuve, –à en juger par ses airs libres et évaporés.

Elle était sortie à minuit un quart, une demi-heure après le départ de la bouquetière, qui lui avait apporté des fleurs naturelles pour sa coiffure, son corsage et son bouquet.

En passant devant la porte de M. Mariotte, elle avait remarqué qu’il y avait de la lumière, mais n’avait entendu aucun bruit.

Le commissaire de police et l’agent de la sûreté dressèrent tous deux l’oreille.

–Ainsi, vous êtes bien sûre,–insista M. Colas, –qu’à minuit et demi tout était calme dans cette chambre?

–Oh! parfaitement.–Du moins, je vous le répète, je n’ai rien entendu. Mais vous comprenez que j’ai passé rapidement, étant en retard pour le bal où j’allais.

–Avez-vous pu voir si la porte de la chambre où nous sommes était fermée ou simplement poussée?

–Oui, monsieur: elle était entr’ouverte. Mais je n’y ai accordé aucune attention.

–Naturellement.

–Et,–reprit Primborgne poursuivant la même idée,–la porte cochère était bien fermée?

–Elle était ouverte.

–Comment?

–Cela devait être, monsieur, puisqu’en passant devant la loge du concierge, j’avais demandé le cordon.…

–Oui, c’est vrai.

–Mais à votre retour?

–A mon retour?

–Vous avez dû sonner pour entrer?

–Évidemment.

–Alors, la porte était close?

–Comme toujours, oui, monsieur.

–Et vous êtes rentrée?

–A deux heures et demie.

–C’est bien, madame.–C’est tout ce que nous désirons savoir.

La dame se retira d’un petit air conquérant et satisfait.

–Tout cela ne nous apprend pas grand’chose, –conclut le commissaire de police.

–Cela nous apprend ceci, du moins,–répliqua Primborgne préoccupé:–c’est qu’à minuit et demi, tout était terminé;–car la porte de la chambre était ouverte et on n’entendait rien; –et qu’à onze heures, moment où le concierge a éteint le gaz, rien n’était commencé.

Le commissaire allait répondre, quand la porte s’ouvrit pour livrer passage à un gardien de la paix.

–Monsieur le commissaire,–dit-il respectueusement,–la personne que vous m’avez envoyé quérir est là.–Je l’ai ramenée.

–Ah! ah! la petite bouquetière.–Interrogeons encore celle-là.

X.
LA PETITE BOUQUETIÈRE

Table des matières

–Qu’on introduise le témoin,–fit M. Colas avec empressement.

Il était évident que ce dernier avait hâte d’en finir.

L’heure du déjeuner approchait, l’enquête durait déjà depuis plus de deux heures, et l’on est homme, après tout, bien que commissaire de police.

M. Primborgne, lui, ne paraissait ni pressé, ni fatigué.

Il fût resté quarante-huit heures de suite, s’il l’avait fallu, sans boire, manger, ni dormir, et ne s’en fût point aperçu.

Le gardien de la paix s’effaça pour livrer passage au témoin.

C’était une toute jeune fille,–très simplement, mais très proprement vêtue.

Une petite robe de laine noire, à corsage montant, à manches plates; un col blanc, des poignets blancs par-dessus ses manches; un bonnet blanc, sur le derrière de la tête; un tablier de soie noire, formaient tout son costume, malgré la froidure de la saison.

Cette simplicité ne manquait, d’ailleurs, ni d’une certaine recherche, ni d’un grain de coquetterie.

Elle paraissait charmante ainsi.

De stature peu élevée, avec des membres délicats, la taille fine et ronde, le visage ovale, les traits réguliers, toute sa personne offrait quelque chose de mignon et d’intéressant.

Elle paraissait frêle, sans être maladive.

Ce qui frappait d’abord, c’étaient ses grands yeux d’un bleu sombre, à la pupille extrêmement dilatée, et la couleur cendrée de ses cheveux, d’une finesse étonnante, qui s’ébouriffaient sur sa tête comme une vapeur légère.

En l’apercevant, M. Primborgne ouvrit l’œil, et un certain élargissement de ses narines épatées prouva qu’il n’était nullement insensible aux charmes «du sexe», malgré son aspect grossier.

Quant à M. Colas, il eut comme un sourire bienveillant en l’apercevant, et lui fit assez galamment signe de s’asseoir sur une des deux chaises,–celle qui n’avait point été renversée,–ayant accaparé pour lui le fauteuil, et l’agent de la sûreté préférant rester debout.

On se rappelle, en effet, qu’il n’y avait en tout que trois sièges dans la chambre, si l’on ne comptait pas la chaise longue.

Mais ce double hommage indirect échappa complètement à la nouvelle venue,–bien que les femmes perçoivent toutes ces nuances avec une extrême sensibilité.

La petite bouquetière, qui était fort pâle en entrant, regarda à peine les deux hommes.

Ses yeux se portèrent tout d’abord, avec une sorte de curiosité avide, sur le lit défait et foulé, puis sur le tapis où l’on apercevait la large tache de sang, et enfin ils fouillèrent ardemment la pièce dans tous ses détails, allant d’un objet à l’autre, semblant interroger tout ce qui l’entourait.

–Asseyez-vous donc, mademoiselle,–reprit le commissaire.

La jeune fille tressaillit, regarda le commissaire et s’assit brusquement.

–Je dois vous apprendre, ma chère enfant,– continua paternellement M. Colas,–qu’il s’est passé, cette nuit, un événement grave dans cette pièce, et c’est à ce sujet que nous désirons vous interroger.

–Moi, monsieur?–fit la bouquetière d’une voix qui tremblait quelque peu.–Mais je ne sais rien1

–Elle est émue,–se dit à part soi Primborgne,–et elle a regardé cette chambre, comme si elle ne lui était pas inconnue.

–Voyons, rassurez-vous et ne vous troublez pas de cet interrogatoire qui n’a rien d’hostile contre vous,–ajouta de sa voix la plus douce, le commissaire de police qui constatait, de son côté, l’émotion de la jeune fille et ne s’en étonnait pas trop.

–Oui, monsieur,–répliqua-t-elle presque machinalement.

–D’abord, veuillez nous dire vos nom et prénoms.

–Joséphine Pierret.

Primborgne bondit.

–Joséphine Pierret!–répéta-t-il.

–Oui, monsieur.

Et elle le regarda avec étonnement.

Le commissaire de police, frappé du ton de l’agent, se retourna de son côté.

–Qu’est-ce qu’il y a?–lui demanda-t il.

–Joséphine Pierret!–redit encore Primborgne.

Est-ce que vous seriez la fille de Marthe Pierret, morte assassinée, il y a quatre ans, à Nogent, route de Joinville, no25?

Deux grosses larmes remplirent les yeux de la jeune fille.

–Oui, monsieur,–dit-elle lentement,– c’était ma mère!

–Ah! ah!–fit le commissaire.–Je me rappelle vaguement cette affaire qui a fait du bruit, dans le temps.–Vous la connaissiez donc, monsieur Primborgne?

–Si je la connais!–C’est moi qui fus chargé de l’enquête ouverte à la mort de cette brave femme... et j’en sais tous les détails sur le bout du doigt.–On n’a jamais pu découvrir l’assassin... mais j’ai l’œil ouvert... je n’ai pas renoncé... j’y pense toujours... je cherche toujours...

La bonne moitié de cette réponse fut faite presque à demi-voix et sur le ton d’une personne qui se parle plutôt à elle-même qu’elle ne s’adresse à ses auditeurs.

–C’était un Italien,–répondit vivement la petite bouquetière, avec un éclair de colère et de haine daus ses grands yeux bleus.

–Oui, oui... je le sais, ou, du moins, on l’a supposé,–bien qu’on n’ait jamais su son véritable nom.–Il se faisait appeler M. Mabrun... Mais il a disparu; et, malgré un signalement d’une grande exactitude, on n’a pas pu mettre la main sur lui, ni découvrir ce qu’il était devenu.

Encore une affaire embrouillée et mystérieuse dont on ne connaissait pas le fin mot,–ajouta l’homme de police entre ses dents, en baissant la tête.

Mais il la releva aussitôt et fixa ses yeux brillants sur la jeune fille.

–Parbleu!–fit-il brusquement,–je vous remets, maintenant, ma belle enfant.–Je vous ai interrogée, dans le temps, et c’est vous qui avez donné les seuls détails intéressants.–Vous étiez une gamine, à cette époque.

–J’avais treize ans... et, à présent, je vous reconnais aussi.

–Ah! vous êtes Joséphine Pierret!–C’est étrange, comme on se retrouve!

–Voyons,–conclut M. Colas,–reprenons la véritable affaire, celle qui nous occupe, et la seule qui doive nous occuper pour l’instant.

Quel âge avez-vous, Joséphine Pierret?

–Dix-sept ans, monsieur.

–Votre mère est morte.–Votre père vit-il encore?

–Il était mort avant ma mère.

–Vous êtes donc orpheline. Avez-vous d’autres parents?

–Non, monsieur.

–Alors, vous vivez seule?

–Oui, monsieur le commissaire.

–Que faites-vous?

–Je vends des fleurs, place des Victoires. J’ai un petit éventaire, dans la boutique d’un marchand de vin de la rue, portant le no8.

–Et vous gagnez bien votre vie, à ce que je vois,–ajouta M. Colas, en analysant la toilette très propre de la jeune fille.

–Je la gagne très suffisamment.–Le commerce des fleurs marche très bien, surtout depuis quelques années.

–Où demeurez-vous?

–Aux Batignolles, rue Nollet, 90.

–Chez vous?

–Oui, monsieur.

–Et seule?–répéta-t-il.

–Mais, oui, monsieur,–fit-elle en rougissant un peu.

–Excusez-moi,–reprit-il, assez touché de l’accent simple avec lequel lui avait répondu la petite bouquetière;–mais, vous comprenez, une personne aussi jeune, aussi gentille que vous, sans famille... il n’y aurait rien eu d’extraordinaire... Enfin, passons.–Vous êtes venue dans cette maison, hier au soir?

–En effet, monsieur.

–A quelle heure, au juste?

–A minuit moins vingt.–Madame de Jamain, une de mes clientes, avait besoin de fleurs bien fraîches, pour un bal où elle allait.

–Et vous les lui avez portées.–Nous savons cela.–En traversant la voûte qui conduit dans la cour, vous avez nécessairement passé devant la porte de cette chambre...

Joséphine Pierret répondit, avec une légère hésitation:

–Sans doute...

–Avez-vous remarqué quelque chose?

–Je ne comprends pas, monsieur.

–Y avait-il de la lumière? Avez-vous entendu un bruit quelconque indiquant la présence de deux ou trois personnes dans cette pièce?

–Je n’ai rien remarqué, monsieur.

–Vous en êtes bien sûre?–demanda à son tour M. Primborgne, qui ne la quittait pas des yeux.

–Certainement!–fit-elle.

–Combien de temps êtes-vous restée chez madame de Jamain?

–Oh! un quart d’heure, tout au plus.–Je n’ai fait que lui montrer mes fleurs, qu’elle a trouvées à son goût... et comme c’est sa femme de chambre qui les lui mettait... je n’avais rien à faire auprès d’elle... et je suis partie.

–A votre sortie, vous n’avez non plus fait aucune remarque?

–Non, monsieur.

–Vous n’avez rien vu, rien entendu?

–Non.

–Vous n’avez rencontré personne?

–Non.

–Vous n’avez pas constaté que cette porte fût ouverte, ou entr’ouverte?

En parlant ainsi, M. Colas montrait la porte de la chambre.

–Non.

–Et la porte de la rue?–ajouta doucement Primborgne.

La jeune fille se tut.

–Est-ce qu’elle était fermée?

–Oui.

–Vous n’aviez donc pas demandé le cordon en passant devant la loge?

–Si fait.

–Alors, c’est que le concierge n’avait pas tiré le cordon?

–Mais si, monsieur.

Joséphine Pierret était devenue très rouge, et paraissait fort mal à l’aise.

–C’est qu’en ce cas, la porte eût été ouverte.

–Mais, oui, elle l’était.–Je ne comprenais pas votre question.

–Ensuite, qu’avez-vous fait?–demanda M. Colas.

–Moi... ce que j’ai fait?… Rien.

–Vous êtes rentrée chez vous?

–Oui, chez moi.

–Directement?

–Directement.–Il était trop tard, et il faisait trop laid, pour que je restasse dans la rue.

–A quelle heure étiez-vous chez vous?–interrogea Pimbrogne.

–A quelle heure?

–Oui.

–A minuit.

–Comment, à minuit!–s’exclama l’agent.– C’est l’heure à laquelle vous sortiez de chez madame de Jamain.–Et les Batignolles sont loin.

Joséphine Pierret devint très pâle.

–Je me suis trompée.–Je voulais dire deux heures du matin.

–C’est que vous aurez flâné en route,–insista l’agent.–Il ne faut pas ce temps-là pour gagner la rue Nollet, quand on a des jambes de dix-sept ans.

–Mon Dieu! monsieur, je ne sais pas au juste... Je n’ai pas de montre.

Primborgne n’insista pas.

–Connaissez-vous le locatatre de cette pièce?

–Moi, pas... pas du tout!

–Vous n’avez jamais vu M. Mariotte, vous n’avez jamais entendu parler de lui?

–M. Mariotte?–Non.

–Et y avait-il des voitures, dans la rue, lorsque vous êtes sortie?

Joséphine Pierret baissa les yeux sous le regard de l’agent qui faisait cette question.

–Je... je ne sais pas... je n’ai point remarqué...

–Avez-vous d’autres questions à adresser au témoin?–demanda M. Colas en se retournant vers l’agent secret.

–Ma foi, non,–répliqua ce dernier.

–Alors, mademoiselle, vous pouvez vous retirer.

La petite bouquetière se leva vivement, salua les deux hommes, jeta un regard étrange autour d’elle, et sortit avec une précipitation qui n’échappa point à ceux qui venaient de l’interroger.

–La pauvre petite!–dit en souriant M. Colas. –elle avait une peur atroce de se voir en face de la police, et ne pouvait rien comprendre à notre interrogatoire.

En somme, nous restons toujours au même point, et nous n’avons rien appris.

Primborgne eut un rire silencieux, mais ne desserra pas les dents.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
251 p. 2 illustrations
ISBN:
4064066307103
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Bookwire
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